IV

Quelques-uns ont cru voir dans des Esseintes quelque chose comme le Werther

ou le René de l'an de grâce 1885, le mal de René s'étant notablement

aggravé et modifié dans l'espace de quatre-vingts années.

On connaît le cas de René et des romantiques. C'était en somme le sentiment

d'une disproportion douloureuse entre la volonté et les aspirations, avec

beaucoup de rêves, d'illusions, de vagues croyances et ce qu'on appelait la

mélancolie. Aujourd'hui René n'est plus mélancolique, il est morne et il

est âprement pessimiste. Il ne doute plus, il nie ou même ne se soucie plus

de la vérité. Il ne sent plus d'inégalité entre son désir et son effort,

car sa volonté est morte. Il ne se réfugie plus dans la rêverie ou dans

quelque amour emphatique, mais dans les raffinements littéraires ou dans la

recherche pédantesque des sensations rares. René avait du «vague à l'âme»;

à présent «il s'embête à crever». René n'était malade que d'esprit: à

présent il est névropathe. Son cas était surtout moral: il est aujourd'hui

surtout pathologique.

Vous trouverez la plupart de ces traits chez des Esseintes. Il représente

en plus d'un endroit «l'ennuyé» d'aujourd'hui. Par malheur beaucoup

d'autres traits font de lui un simple maniaque, un fou d'une espèce

particulière, une figure absolument spéciale et exceptionnelle, et dont la

peinture a trop souvent l'air d'un jeu d'esprit un peu lourd, d'une gageure

laborieuse. Jugez plutôt.

Des Esseintes, éreinté par des excès de toutes sortes et atteint d'une

maladie nerveuse, se retire dans une solitude aux environs de Paris pour y

goûter les douceurs d'une vie entièrement artificielle.

Cette vie, il l'a commencée déjà. Il a aimé une femme ventriloque pour le

plaisir d'avoir peur quand elle parlait du ventre au milieu de leurs ébats.

Une fois, s'étant procuré un sphinx en marbre noir et une chimère en terre

polychrome, il a fait réciter par sa maîtresse le dialogue de la _Tentation

de saint Antoine_ entre la chimère et le sphinx. Un jour il a eu la

fantaisie de mener dans une maison de joie, très chère, un petit vagabond

et lui a payé un abonnement dans la maison,--et cela afin de former un

assassin. Un autre jour, pour célébrer un de ces accidents qui regardent

Ricord, il a offert à ses amis un souper noir, sur une nappe noire, dans

une salle tendue de noir, avec des mets et des vins noirs.--Et il va sans

dire qu'il a connu les amours d'Alcibiade.

Donc après tous ces exploits d'un néronisme un peu puéril, il se retire

dans sa tour d'ivoire, où il dormira le jour et veillera la nuit. Il

s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes

indigo; une petite salle à manger pareille à une cabine de navire et,

derrière la vitre du hublot, un petit aquarium où nagent des poissons

mécaniques; et une chambre à coucher où il imite avec des étoffes

précieuses la nudité d'une cellule de chartreux.

Une nuit il passe en revue sa bibliothèque latine. Virgile est un cuistre

et un raseur; Horace a des grâces éléphantines; Cicéron est un imbécile et

César un constipé; Juvénal est médiocre malgré quelques vers «durement

bottés». Mais Lucain, quel génie! Et Claudien! et Pétrone! «Celui-là était

un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre!»

Pourtant rien ne vaut les écrivains de la pleine décadence, «leur

déliquescence, leur faisandage incomplet et alenti, leur style blet et

verdi». Prudence, Sidoine, Marius Victor, Paulin de Pella, Orientius, etc.,

voilà ceux qu'il faut lire!

Tout cela est amusant; mais, comme dit l'autre, j'ai de la méfiance.

M. Huysmans a-t-il lu, vraiment lu, les auteurs dont il nous parle? Et,

par exemple, prenons Virgile et laissons le poète pour ne retenir que le

versificateur. Où diable M. Huysmans a-t-il vu «cette prosodie pédante

et sèche, la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue

officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, ces vers coupés, à

la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours

de la même façon, par le choc d'un dactyle contre un spondée, etc.»? Des

Esseintes, mon ami, vous êtes un nigaud. Par quoi voudriez-vous que Virgile

terminât ses hexamètres sinon par un dactyle et un spondée? Et vous avez

tort, tout de suite après, de tant vous émerveiller sur la versification de

Lucain: car c'est justement celle de Lucain qui est monotone; et c'est la

langue de Lucain qui est abstraite et sèche. Et quant à vos admirations

pour les écrivains de l'extrême décadence, si elles sont sincères,

grand bien vous fasse! Ils peuvent amuser un quart d'heure par leurs

enfantillages séniles; mais ce sont eux qui sont des radoteurs et des

crétins: lisez-les plutôt.

Là-dessus on apporte à des Esseintes une tortue dont il a fait glacer

d'or et garnir de pierreries toute la carapace. Puis il ouvre une armoire

à liqueurs et se compose une symphonie de saveurs, chaque liqueur

correspondant à un instrument: le curaçao sec à la clarinette, le kummel

au hautbois, l'anisette à la flûte, le kirsch à la trompette, le gin au

trombone. Après quoi il regarde ses tableaux et ses estampes: deux

_Salomés_ de Gustave Moreau, des planches de Luyken, représentant des

supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon: «Une araignée logeant au

milieu de son corps une face humaine, un énorme dé à jouer où cligne une

paupière triste.» Puis il se rappelle son passé, son enfance chez les

Jésuites. Il fait un peu de théologie et revient, en passant par

l'_Imitation_, aux conclusions de Schopenhauer.

Un jour il se fait apporter une collection d'orchidées. Pourquoi? Parce que

ce sont «des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses». Et il est ravi:

«Son but était atteint, aucune ne semblait réelle; l'étoffe, le papier, la

porcelaine paraissaient avoir été prêtés par l'homme à la nature pour lui

permettre de créer des monstres.» Beaucoup de ces plantes ont comme des

plaies, semblent rongées par des syphilis. «Tout n'est que syphilis», songe

des Esseintes. Sur quoi il a un cauchemar horrifique et très compliqué.

Il se donne alors un concert de parfums (comme tout à l'heure un concert

de saveurs). Puis, comme il pleut, l'envie lui prend d'aller à Londres. Il

part, achète un guide au _Galignani's Messenger_, entre dans une bodéga

pleine d'Anglais, y boit du porto, dîne, en attendant le train, de mets

anglais dans une taverne anglaise au milieu de têtes d'Anglais et,

estimant qu'il a vu l'Angleterre, revient chez lui.

Là il revoit sa bibliothèque française. Baudelaire est son dieu: aussi

l'a-t-il fait relier en peau de truie. Il méprise Rabelais et Molière,

et se soucie fort peu de Voltaire, de Rousseau, «voire même de Diderot».

Il parcourt sa bibliothèque catholique; il a quelque sympathie pour

Lacordaire, Montalembert, M. de Falloux, Veuillot, Ernest Hello, et il

goûte assez le mysticisme sadique de M. Barbey d'Aurevilly.

Après un intermède pessimiste pendant lequel il dit en passant son fait

à saint Vincent de Paul (car «depuis que ce vieillard était décédé, on

recueillait les enfants abandonnés au lieu de les laisser doucement périr

sans qu'ils s'en aperçussent»), des Esseintes revient à ses livres. Balzac

et «son art trop valide» le froissent. Il n'aime plus les livres «dont les

sujets délimités se relèguent dans la vie moderne». De Flaubert, il aime

la _Tentation_; d'Edmond de Goncourt, la _Faustin_; de Zola, la _Faute de

l'abbé Mouret_. Poë lui plaît, et Villiers de l'Isle-Adam. Mais rien ne

vaut Verlaine, ni surtout Stéphane Mallarmé! Le théâtre, étant en dehors de

la littérature, n'est pas même mentionné. En fait de musique, des Esseintes

ne goûte, avec «la musique monastique du moyen âge», que Schumann et

Schubert.

Cependant des Esseintes est de plus en plus malade (oh! oui!). Il a des

hallucinations de l'ouïe, de la vue et du goût. Le médecin appelé lui

ordonne un lavement à la peptone: L'opération réussit et des Esseintes

ne put s'empêcher de s'adresser de tacites félicitations à propos de cet

événement qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'était

créée; son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans même qu'il

l'eût voulu, atteint l'exaucement suprême (_sic_); «on n'irait pas plus

loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière déviation

qu'on pût commettre (_sic_)». Enfin, le médecin lui enjoint, sous peine de

mort, de rentrer à Paris. Des Esseintes, à cet instant, a un léger accès

de catholicisme tempéré par cette considération que «d'éhontés marchands

fabriquent presque toutes les hosties avec de la fécule de pommes de terre»

où Dieu ne peut descendre. «Cette perspective d'être constamment dupé, même

à la sainte Table, n'est point faite, se dit des Esseintes, pour enraciner

des croyances déjà débiles.» Et tout finit par une malédiction générale.

L'aristocratie est idiote, le clergé déchu, la bourgeoisie ignoble. «Ah!

croule donc, société! meurs donc, vieux monde!»

Et le lecteur n'est pas troublé le moins du monde, pas plus qu'il n'a

été troublé auparavant. Car c'est là le malheur de ce livre, d'ailleurs

divertissant: il ressemble trop à une gageure et on a peur d'être dupe en

le prenant trop au sérieux.

L'impression totale est donc équivoque. On voit bien que des Esseintes est

un maniaque, un fou, ou tout bonnement un imbécile très compliqué. Mais (et

de là notre malaise) l'auteur a tout l'air de nous présenter cet abruti

comme un homme très fort dont le raffinement a des mystères qui ne sont

accessibles qu'aux hommes forts comme lui. Il a l'air de nous dire à

l'oreille: «Savez-vous quel est le plus grand écrivain de la littérature

latine? C'est Rutilius. Le plus grand artiste? C'est Odilon Redon. Le plus

grand poète? C'est Stéphane Mallarmé. La décadence! oh! la décadence!...

Et l'artificiel!... oh! l'artificiel! C'est le fin du fin!»

«L'artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de

l'homme.

«Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a définitivement

lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels,

l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste

confiné dans sa partie! quelle petitesse de boutiquière, tenant tel article

à l'exclusion de tout autre! quel monotone magasin de prairies et d'arbres!

quelle banale agence de montagnes et de mers!»

Si ceci n'est pas une agréable plaisanterie, c'est une bonne naïveté,

puisque nous ne pouvons rien concevoir qu'avec les données que nous fournit

la nature. Nos imaginations les plus folles, c'est à la nature que nous en

empruntons les éléments: comment donc serait-elle monotone?

Enfin, va pour l'«artificiel»! Mais le mot a plusieurs sens. L'artificiel,

c'est le raffinement extrême de l'art. Si l'art est «l'homme ajouté à la

nature» ou «la réalité vue à travers un tempérament», l'artificiel sera le

dernier degré de cette transformation de la réalité. Ou bien l'artificiel,

c'est le contraire du naturel entendu au sens ordinaire; c'est donc le

désir maladif de ne pas ressembler aux autres, de ne rien faire comme eux,

la recherche de la distinction à tout prix. Ou bien encore l'artificiel,

c'est simplement l'illusion de la réalité produite par des procédés surtout

mécaniques. Les automates, les musées de cire, voilà de l'artificiel. Dans

ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus opposé à l'art.

Eh bien! j'ai peur que des Esseintes, qui entend souvent l'artificiel dans

les deux premiers sens que j'ai indiqués, ne l'entende aussi quelquefois

dans le dernier. Sa salle à manger-cabine, avec son aquarium aux poissons

mécaniques, ne dirait-on pas une fantaisie de bourgeois en délire? Il y a

du Pécuchet dans des Esseintes. Pécuchet et Bouvard, eux aussi, aiment

l'artificiel: qu'on se rappelle leur jardin.

Et avec tout cela cette figure falote de des Esseintes reste intéressante.

Serait-elle plus vraie et plus générale que je ne l'avais cru? Après tout,

des Esseintes, c'est peut-être en effet Werther éreinté, fourbu, névrosé,

avec une maladie d'estomac et quatre-vingts années de littérature en plus.

Et il y a dans son cas, quoique poussé jusqu'à la plus folle outrance,

quelque chose que nous comprenons. Oui, parfois on est las de l'art et de

la littérature, dégoûté des chefs-d'oeuvre, car les chefs-d'oeuvre sont les

pères des rengaines et des livres méprisables. On trouve tout fade, même le

roman naturaliste qui est pourtant le plus artificiel des genres, et l'on

se demande si tout cela n'est pas ridicule et stupide? Et alors quel

refuge? La sensation, la seule chose qui ne trompe pas. L'art nouveau,

l'art suprême, négation de presque tout l'art antérieur, se réduit

peut-être à cette recherche inventive de la sensation rare. Et si cette

étude implique une indifférence absolue à l'égard de tout, morale, raison,

science, du moins elle réserve et respecte, si je puis dire, le mystère

des choses. Des Esseintes n'écrira jamais cette phrase étonnante

de M. Berthelot: «Le monde n'a plus de mystères.» Aussi la folie

sensationniste de des Esseintes s'allie-t-elle très aisément avec une

espèce de catholicisme sadique.

Tout compte fait, M. Huysmans, en dépit des outrances puériles et des

incohérences, a décrit une situation d'esprit exceptionnelle et bizarre,

mais où nous entrons encore sans trop de peine et qui est, je crois, celle

d'un certain nombre de jeunes gens. Il reste dans la mémoire, son des

Esseintes, si bien pourri, faisandé et tacheté,--et qui devrait s'appeler

des Helminthes: type quasi fantastique du décadent qui s'applique à être

décadent, qui se décompose et se liquéfie avec une complaisance vaniteuse

et se conjouit d'être pareil à un cadavre aux nuances changeantes et très

fines qui se vide avec lenteur...

Le spectacle est complet, car la langue se putréfie comme le reste, est

pleine de néologismes inutiles, d'impropriétés et de ce que les pédants

appellent des solécismes et des barbarismes. Et de même que les écrivains

latins du Ve siècle, tant aimés de des Esseintes, hésitaient sur la syntaxe

et même sur les conjugaisons, M. Huysmans n'est pas très sûr de ses passés

définis. Il écrit par exemple «requérirent» pour «requirent» et dit

couramment: «Cette maladie qu'elle prétendait la _poigner_», et: «Une

immense détresse le _poigna_».

Ai-je besoin de dire que, si je signale ces inadvertances, ce n'est point

pour en triompher? Le style de M. Huysmans n'en est pas moins savoureux.

Bien plus, je crois que l'ignorance de beaucoup de jeunes écrivains est une

des causes de leur originalité, je le dis sans raillerie. Un lettré, un

mandarin, a beaucoup plus de peine à être original. Il lui semble, à lui,

que tout a été dit, ou du moins indiqué, et que cela suffit. Il a la

mémoire trop pleine; les impressions ne lui arrivent plus qu'à travers

une couche de souvenirs littéraires. Mais ces nouveaux venus ont fait de

très médiocres humanités: il y paraît à la façon dont ils parlent des

classiques. Ils n'ont rien qui les gêne; il leur semble, à eux, que

rien n'a été dit. Ils sont amusants à regarder: ce sont en réalité des

primitifs, des sauvages,--mais des sauvages à la fin d'une vieille

civilisation et avec des nerfs très délicats. Et vraiment il leur arrive

de voir, de sentir plus vivement que les mandarins. Parmi beaucoup de

naïvetés, d'enfantillages, de sottises, et tout en inventant quelquefois

des choses inventées déjà depuis deux mille ans, ils ont de remarquables

trouvailles. Il faut assister avec sympathie à cette invasion de barbares

précieux: car peut-être que c'est la dernière poussée originale d'une

littérature finissante et qu'après eux il n'y aura rien,--plus rien.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 61 / 82 题