_En ménage_ et _À vau l'eau_ marquent un nouveau progrès de la tristesse
méprisante de M. Huysmans.
Là, d'abord, la personne du romancier s'étale, déborde. C'est lui qui est
au premier plan. Il y a encore des «filles», naturellement; mais André,
Cyprien et même, comme on verra, M. Folantin, c'est M. Huysmans. Du moins,
il exprime par leur bouche tous ses sentiments sur la vie et ses idées sur
l'art.
Puis ces deux oeuvres, d'importance et de valeur très inégales (car
_En ménage_ est par endroits un beau livre, tandis que le charme spécial
d'_À vau l'eau_, très vanté par quelques-uns, m'échappe encore), se
distinguent par une bassesse volontaire de conception où M. Huysmans
n'avait pas encore atteint. Je dis «bassesse» en me conformant sans y
songer à l'ancienne poétique qui établissait une hiérarchie des genres et
des sujets; mais pour la nouvelle École comme pour les stoïciens, quoique
dans un tout autre esprit, «rien n'est vil dans la maison de Jupiter».
Le sujet d'_En ménage_, c'est l'ennui et la difficulté qu'il y a, passé
trente ans, à trouver des femmes et, d'autre part, l'impossibilité de s'en
passer.--André, romancier naturaliste de son état, rentrant chez lui sans
être attendu, trouve sa femme avec un amant. Il s'en va sans rien dire,
recommence sa vie de garçon et, après une laborieuse série d'expériences,
finit par reprendre sa femme. Son ami Cyprien Tibaille (déjà vu) finit de
son côté par «se mettre» avec une roulure bonne fille, qui a la vocation de
garde-malade.
Ne vous y trompez point: ce n'est pas un drame psychologique. André
n'avait aucune passion pour Berthe: ce n'est point par ressouvenir, regret,
tendresse, faiblesse de coeur ou pitié qu'il la reprend; ce qui lui pèse,
ce n'est point la solitude morale, mais la solitude à table et au lit: le
ressort de l'histoire est purement physiologique. Je ne dis point que la
préoccupation qui remplit entièrement le temps que passe André loin de sa
femme ne tienne pas en effet une grande place dans notre vie: je remarque
que c'est peut-être la première fois qu'on cherche à nous intéresser
sérieusement, sans grivoiserie comme sans vergogne, à un drame de cet ordre
et à en faire le sujet d'un long roman où l'on ne rit pas--oh! non,--où
même le héros s'ennuie tant que cet ennui gagne en maint endroit le
lecteur.
La morale de l'histoire n'est pas gaie. Cyprien la donne à la fin du livre:
«C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales connues.
Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même rond-point.
Au fond, le concubinage et le mariage se valent, puisqu'ils nous ont, l'un
et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et des tristesses
charnelles. Plus de talent, et de la santé, quel rêve!»
L'oeuvre n'est point méprisable, il s'en faut. La monotonie de l'état
d'esprit d'André, la série banale de ses recherches et de ses expériences
finissent par produire une impression d'accablement telle que l'écrivain
capable de la donner, d'ennuyer à ce point le lecteur tout en le retenant,
a certainement une force en lui. Et le sentiment de la bêtise de la vie se
relève ici d'une amertume de plus en plus féroce à l'égard des hommes et
des choses. Lisez le passage où Cyprien et André remuent leurs souvenirs de
collège: vous verrez à quel point l'imagination de M. Huysmans est bilieuse
et noircissante. Les classiques? des idiots. Les pions? des brutes
méchantes. La nourriture? infâme. Le collège? un bagne.--Eh! là là,
nous y avons tous passé, et pourtant notre enfance ne nous apparaît pas
si sombre... On avait de bons moments, l'heureuse gaieté absurde et
irrésistible de cet âge. Le pion n'était pas toujours un misérable; le
professeur était quelquefois un brave homme qui croyait à la beauté des
vers de Virgile et nous y faisait croire. Le menu n'était pas succulent,
mais il n'y avait pas toujours des cloportes dans la soupe,--et on
redemandait des haricots! On avait si bon appétit!
Non que j'entende convertir sur ce point M. Huysmans: j'en serais bien
fâché, car c'est justement cette imagination haineuse qui donne à ses
livres leur saveur. Il aime mépriser, il aime haïr, il aime surtout être
dégoûté. À un moment il conduit André dans une infâme gargote de marchand
de vin. André a des meubles précieux, est presque riche, et pourrait
aller ailleurs. Pourquoi M. Huysmans le conduit-il là? Uniquement pour le
mystérieux plaisir de nous parler une fois de plus d'assiettes mal lavées,
de viandes coriaces ou gâtées, de ratas infects et de l'odeur des cuisines
inférieures. C'est un de ses sujets préférés; continuellement il y revient.
Et en effet M. Huysmans est dans le monde comme André dans cette gargote.
Il mange mal exprès, il crache dans sa soupe, il crache sur la vie et nous
dit: Comme elle est sale!
Dans _À vau l'eau_ le sujet est encore plus vil: c'est l'histoire d'un
monsieur en quête d'un bifteck mangeable. M. Folantin, employé dans
un ministère, cherche un restaurant, un bouillon, une pension, un
établissement quelconque où l'on puisse manger convenablement. Il se fait
apporter ses repas de chez un pâtissier, et c'est aussi mauvais. Quand
M. Folantin a fait ainsi un certain nombre d'expériences inutiles,
l'auteur met un point final.
La vision de M. Huysmans s'assombrit encore s'il se peut. Tout est laid,
sale et nauséabond. Il nous mène du restaurant qui pue à la chambre garnie
du célibataire, froide et misérable, où le feu ne prend pas, où l'on
rentre le plus tard possible, le soir. Et toujours la même outrance morose:
M. Folantin a trois mille francs d'appointements, il ne peut pas avec cela
dîner tous les jours au café Riche; mais les gens simples auront peine
à croire qu'il ne puisse manger, quelquefois, d'assez bonne viande.
Seulement, voilà, même quand il demande des oeufs sur le plat, ils sont
ignobles. On ne les fait pourtant pas exprès pour lui. C'est un sort.
Ce Folantin est bien extraordinaire. Ce petit employé, qui nous est
présenté comme un bonhomme quelconque, a cependant, en littérature, les
opinions de des Esseintes. Le Théâtre-Français dégoûte ce plumitif. Un
ami l'ayant emmené à l'Opéra-Comique, il trouve _Richard_ idiot et le
_Pré-aux-Clercs_ «nauséeux». «M. Folantin souffrait réellement.»