Faire partie d'une École, être enrôlé sous un drapeau, cela peut être utile
à l'écrivain qui débute, mais cela peut ensuite se retourner contre lui.
Les lecteurs superficiels ne sont pas éloignés de regarder, encore
aujourd'hui, les auteurs des _Soirées de Médan_ comme de simples imitateurs
d'Émile Zola. On met à part Guy de Maupassant dont l'originalité saute aux
yeux; mais, pour les autres, on se figure volontiers que le goût des
réalités brutales est leur tout; que ce caractère, qui leur est commun,
est aussi leur unique caractère; qu'ils sont pareils et indiscernables.
Pourtant MM. Huysmans, Céard, Hennique diffèrent de leur maître par plus
d'un côté et ne se ressemblent point entre eux. M. Huysmans, surtout, a sa
vision du monde, ses manies et sa forme, et est assurément un des écrivains
les plus personnels de la jeune génération.
Allez au fond de son oeuvre: vous trouverez d'abord un Flamand très épris
du détail, avec un vif sentiment du grotesque; puis le plus dégoûté, le
plus ennuyé et le plus méprisant des pessimistes; un artiste enfin, très
incomplet, mais très volontaire, très conscient et raffiné jusqu'à la
maladie: le représentant détraqué des outrances suprêmes d'une fin de
littérature.
Voyons comment s'est développé ce qu'il y a de personnel dans son talent
jusqu'au jour où il s'est lui-même décrit et défini; comment l'esprit de
des Esseintes perce dans ses premiers romans, comment tout y est déjà
pris _à rebours_ et comment tout y prépare le livre qui porte ce titre
inquiétant.
I
_Sac au dos_ est peut-être le récit le plus vraiment triste des _Soirées
de Médan_, celui qui implique la conception la plus méprisante des choses
humaines. C'est la guerre vue dans les wagons de bestiaux et dans les
salles puantes d'hôpital, une interminable enfilade de détails médiocres
et misérablement douloureux. L'unité d'intérêt, où est-elle? Dans les
entrailles du héros (il ne s'agit point des «entrailles» prises au figuré).
Sa préoccupation dominante est celle-ci: quand pourra-t-il se soulager
dans un endroit propre? La bassesse excessive et paradoxale de la donnée,
la vision très nette et un peu fiévreuse des détails infimes de la
vie extérieure, un atroce sentiment de la platitude et de l'ennui de
l'existence, un style brusque, inégal et violent, voilà ce qui frappe déjà
dans _Sac au dos_ et ce que vous retrouverez dans les autres romans de
M. Huysmans.
C'était le temps héroïque du roman naturaliste, le temps où beaucoup
croyaient (et quelques-uns le croient encore) que la peinture exclusive et
farouche des hideurs de la réalité est le dernier mot de l'art. Dès lors,
quel meilleur sujet que l'histoire d'une fille hystérique dans le Paris
populaire ou bohème? Marthe, dépravée de bonne heure, est chanteuse de
café-concert, traverse une maison de filles, se partage entre un vieux
cabotin de Bobino et un homme de lettres, vit quelque temps avec l'artiste
qui se lasse d'elle, puis avec le cabot, devenu marchand de vin et qui la
bat quand il est ivre. Entretenue un moment par un imbécile qui l'ennuie
et qu'elle lâche, elle rentre enfin, éreintée, abrutie, dans la maison de
joie. Le cabot alcoolique finit par l'hôpital, l'homme de lettres par le
mariage.
Voici maintenant les _Soeurs Vatard_: Céline qui fait la noce, Désirée
qui est sage et rêve d'un honnête mariage. Toutes deux, bonnes filles.
Céline a d'abord pour amant Anatole, un alphonse loustic, puis le peintre
impressionniste Cyprien Tibaille, qui l'aime parce qu'elle est «peuple»,
tout en souffrant de sa bêtise et qui la traite du reste comme un être
inférieur: si bien qu'elle le quitte un beau jour pour revenir à
Anatole.--Désirée pendant ce temps-là aime un brave ouvrier un peu timide,
Auguste. Mais ils finissent par se fatiguer l'un de l'autre et chacun se
marie de son côté. Et puis c'est tout.
À travers ces deux romans (dont le premier surtout, _Marthe_, est très
imparfait), éclate un don précieux, le don de saisir et de fixer les
détails des objets extérieurs, et aussi le don d'exprimer, en traits
véhéments et crus, les côtés grotesques de la vie. M. Huysmans doit tenir
cet héritage de ses aïeux flamands. Il a des silhouettes et des scènes qui
rappellent Téniers et plus encore Jordaëns.
Mais en même temps certains partis pris se font sentir, par où se précise
la physionomie littéraire de M. Huysmans. Ces détails, qu'il sait rendre
avec intensité, il les choisit à plaisir bas, répugnants et misérables, et
il apporte dans ce choix une espèce d'ironie cruelle et de mépris qui ne
sont point, je crois, dans l'oeuvre de M. Émile Zola, sereine malgré tout.
L'impression de platitude et de tristesse est encore augmentée par
l'absence volontaire de plan, de composition, d'intérêt dans le récit.
Les sujets sont bas: mais au moins pourraient-ils devenir dramatiques
(à la façon de l'_Assommoir_ ou de _Nana_), si l'auteur y marquait par
larges étapes le progrès de quelque vice, de quelque dégradation, ou le
développement de quelque puissance malfaisante accumulant des ruines dans
la boue. Mais point: nul mouvement ordonné vers un but et qui donne l'idée
d'un drame; pas d'histoire construite en vue d'un effet d'ensemble et où
toutes les parties apparaissent comme nécessaires. M. Huysmans va presque
au hasard. Ses romans sont comme invertébrés; les diverses parties ne se
tiennent pas, ne dépendent point les unes des autres. L'histoire de Marthe
pourrait finir beaucoup plus tôt ou traîner indéfiniment, et ce serait
toujours la même chose. De même la vie de Céline et celle de Désirée,
découpées par morceaux, au petit bonheur, se déroulent parallèlement avec
une parfaite monotonie. L'interminable série des rendez-vous de Désirée
et d'Auguste, des tête-à-tête de Céline et de Cyprien, se prolonge, on ne
sait pourquoi, et, quand elle finit, on se demande pourquoi c'est à ce
moment-là plutôt qu'à un autre. Il y a vingt scènes toutes pareilles dans
des milieux à peine différents. Évidemment l'écrivain s'applique à nous
donner une énervante impression de piétinement sur place. On rapporte de
là un sentiment accablant de l'insignifiance de la vie, et c'est sans
doute ce qu'il a voulu.
La manière de M. Huysmans rappelle donc, à quelques égards, celle de
Flaubert, dans l'_Éducation sentimentale_, ce prodigieux roman où il
n'arrive rien, où tout est quelconque, événements et personnages.
Et, par d'autres côtés, M. Huysmans se rattache évidemment à l'auteur de
l'_Assommoir_. Il aime, comme Zola, à exprimer la laideur de la vie et,
comme Flaubert, il en fait sentir «l'embêtement» en évitant tout ce qui
ressemble à une composition dramatique. Ce qui est propre à M. Huysmans,
c'est d'abord, si l'on veut, cette sorte de combinaison des deux manières;
mais, de plus, M. Huysmans ne s'abstrait jamais de son oeuvre: il s'y met
tout entier à chaque instant. Dans chacun de ses romans un personnage le
représente, et l'on dirait que c'est ce personnage qui a écrit le roman.
Léo, dans _Marthe_, et surtout Cyprien Tibaille, dans les _Soeurs Vatard_,
sont déjà comme un premier crayon de des Esseintes.
M. Huysmans est une espèce de misanthrope impressionniste qui trouve tout
idiot, plat et ridicule. Ce mépris est chez lui comme une maladie mentale,
et il éprouve le besoin de l'exprimer continuellement. En moins de vingt
pages (les _Soeurs Vatard_, pp. 128-sqq.), il souffre de la joie grossière
des Parisiens le dimanche, il note «le sentimentalisme pleurnichant du
peuple», il a des «écoeurements» à voir «les bandes imbéciles des étudiants
qui braillent» et cette «tiolée de nigauds qui s'ébattent dans des habits
neufs, de la place de la Concorde au Cirque d'été». Ces mépris, au reste,
n'ont rien de bien original, ni de bien philosophique non plus. Mais voici
qui est particulier: bien que personne ne supporte plus mal que lui la
platitude de l'humanité moyenne, c'est cette platitude qu'il s'obstine à
peindre. De même, il est extrêmement sensible à la saleté, à l'odeur, à la
misère, aux spécimens d'art grotesque et lamentable des rues de faubourgs
et aux lugubres paysages de la banlieue. Et cependant il les préfère à
tout, il s'y confine avec délices. Il est, comme Cyprien, «à l'affût de
sites disloqués et dartreux», et s'il nous mène, par exemple, «près de la
place Pinel, derrière un abattoir», il nous vantera «la funèbre hideur de
ces boulevards, la crapule délabrée de ces rues».
Comment cela? N'y a-t-il point là quelque contradiction? Nous touchons au
fond même du «naturalisme». Ce que M. Huysmans méprise en tant que réalité,
il l'apprécie d'autant plus comme matière d'art. D'ordinaire, ce qui
intéresse dans l'oeuvre d'art, c'est à la fois l'objet exprimé et
l'expression même, la traduction et l'interprétation de cet objet: mais
quand l'objet est entièrement, absolument laid et plat, on est bien sûr
alors que ce qu'on aime dans l'oeuvre d'art, c'est l'art tout seul.
L'art pur, l'art suprême n'existe que s'il s'exerce sur des laideurs et
des platitudes. Et voilà pourquoi le naturalisme, loin d'être, comme
quelques-uns le croient, un art grossier, est un art aristocratique, un
art de mandarins égoïstes, le comble de l'art,--ou de l'artificiel.
Il semble pourtant que le cas de M. Huysmans soit encore plus singulier,
qu'il ait une espèce d'amour du laid, du plat, du bête, qu'il l'aime pour
le plaisir de le sentir bête, plat et laid. Après tout, ce sentiment,
continuel et outré chez M. Huysmans, ne nous est pas entièrement étranger.
Qui ne s'est délecté parfois, dans quelque café-concert, à prendre un bain
de bêtise et de crapule? C'est un plaisir d'orgueil et c'est aussi un
plaisir d'encanaillement. Même à la fin, parmi cette volupté paradoxale,
nous sentons naître en nous un imbécile et une brute, et ces trivialités et
ces sottises flattent je ne sais quoi de bas et de mauvais que nous portons
au fond de notre âme depuis la chute originelle.
Une affectation de mépris pour la réalité vulgaire, et, en même temps, une
prédilection exclusive pour cette réalité même dès qu'il s'agit d'art: ces
deux sentiments s'engendrent peut-être l'un l'autre et forment, en tout
cas, le naturalisme de M. Huysmans, qui n'est pas un naturalisme très
naturel.
Et, par exemple, il se monte vraiment un peu trop la tête sur la beauté
particulière des rues de Paris. Hé! nous les connaissons, nous les aimons,
nous savons qu'elles sont vivantes et pittoresques. Mais M. Huysmans fait
de cela un grand mystère. Il nous enseigne à un endroit que chaque quartier
de Paris a sa physionomie propre et il se vante d'avoir découvert la
formule de la rue Cambacérès. Ce qui fait le caractère de cette rue, c'est
qu'elle est habitée par une bourgeoisie riche et rechignée et par une
valetaille surtout anglaise. «... Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos
idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. _Deux éléments
dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
cachet personnel_ (M. Huysmans, j'ai hâte de le dire, n'écrit pas toujours
comme cela). Sur la triste et banale opulence de la toile du fond se
détache toute la joviale crapule des domestiques. Ah! c'est là la note
vraie, etc.» Et là-dessus M. Huysmans s'excite et s'émerveille. Il n'y a
peut-être pas de quoi.