III

Il l'est par la forme. Il joint à une vue du monde, à des sentiments, à

des préférences que les classiques n'eussent point approuvées, toutes les

qualités extérieures de l'art classique. Ç'a été aussi, du reste, une des

originalités de Flaubert; mais elle apparaît plus constante et moins

laborieuse chez M. de Maupassant.

«Qualités classiques, forme classique», c'est bientôt dit. Qu'est-ce que

cela signifie au juste? Cela emporte une idée d'excellence; cela implique

aussi la clarté, la sobriété, l'art de la composition; cela veut dire enfin

que la raison, avant l'imagination et la sensibilité, préside à l'exécution

de l'oeuvre et que l'écrivain domine sa matière.

M. de Maupassant domine merveilleusement la sienne, et c'est par là qu'il

est un maître. Du premier coup il nous a conquis par des qualités qu'on

a d'autant plus goûtées qu'elles passent pour caractéristiques de notre

génie national, qu'on les retrouvait là où l'on n'eût pas trop songé à

les réclamer, et qu'au surplus elles nous reposaient des affectations

fatigantes d'autres écrivains. En trois ou quatre ans il est devenu célèbre

et il y a longtemps qu'on n'avait vu une réputation littéraire aussi

soudainement établie. Ses vers sont de 1880. On sentit tout de suite

qu'il y avait autre chose dans _Vénus rustique_ que le témoignage d'un

tempérament très chaud. Puis vint _Boule-de-Suif_, cette merveille. En même

temps M. Zola nous apprenait dans une chronique que l'auteur était aussi

râblé que son style, et cela nous faisait plaisir. Depuis, M. de Maupassant

n'a cessé d'écrire avec aisance de petits chefs-d'oeuvre serrés.

Sa prose est d'une qualité excellente, et si nette, si droite, si peu

cherchée! Il a bien, comme tout le monde aujourd'hui, d'habiles alliances

de mots, des trouvailles d'expression; mais cela est toujours si naturel

chez lui, si bien venu et si spontanément qu'on ne s'en avise qu'après

coup. Remarquez aussi la plénitude, l'équilibre, le bon aménagement de

sa phrase quand par hasard elle s'allonge un peu, et comme elle retombe

«carrément» sur ses pieds. Ses vers déjà, quoique la poésie y fût abondante

et forte, étaient plutôt des vers de prosateur (un peu comme ceux d'Alfred

de Musset). Cela se reconnaissait à divers signes, par exemple au peu

d'attention qu'il accorde à la rime, au peu de soin qu'il prend de la

mettre en valeur, et encore à cette marque, que la phrase se meut et se

développe indépendamment du système de rimes ou de la strophe et

continuellement la déborde. Voici les premiers vers du volume:

Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon

Illuminé jetait des lueurs d'incendies,

Et de grandes clartés couraient sur le gazon.

Le parc là-bas semblait répondre aux mélodies

De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Les quatre premiers vers sont, par l'arrangement des rimes, un quatrain que

dépasse la fin d'une phrase, apportant une rime nouvelle: c'est donc une

sorte d'enjambement d'une strophe sur l'autre... Tout le long du recueil

quelque chose d'assez difficile à préciser trahit chez le poète une

vocation de prosateur.

Classique par le naturel de sa prose, par le bon aloi de son vocabulaire

et par la simplicité du rythme de ses phrases, M. de Maupassant l'est

encore par la qualité de son comique. Je crains de l'avoir tout à l'heure

étrangement poussé au noir. Mettons seulement qu'il n'a pas la gaîté

légère; que, les choses ayant souvent deux côtés (sans compter les

autres), celles dont il a coutume de nous faire rire ne sont guère moins

lamentables que risibles, et qu'enfin ce qui est ou paraît si comique,

c'est presque toujours, en dernière analyse, quelque difformité ou quelque

souffrance physique ou morale. Mais cette espèce de cruauté du rire, on la

trouverait chez les plus grands rieurs et les plus admirés. Et puis il

y en a bien aussi, de ces contes, qui sont purement drôles et sans

arrière-goût. Bref, si M. de Maupassant n'est pas médiocrement brutal, il

n'est pas non plus médiocrement gai. Et son comique vient des choses mêmes

et des situations; il n'est pas dans le style ni dans l'esprit du conteur:

M. de Maupassant ne fait jamais d'esprit et peut-être n'en a-t-il pas,

au sens où l'entendent les boulevardiers. Mais quoi! il a le don, en

racontant uniment des histoires, sans traits, sans mots, sans intentions,

sans contorsions, d'exciter des gaîtés démesurées et des éclats de rire

intarissables. Relisez seulement _Boule-de-Suif_, la _Maison Tellier_, la

_Bouille_, le _Remplaçant_, _Décoré_, la _Patronne_, la fin des _Soeurs

Rondoli_ ou, dans l'_Héritage_, l'affaire de Lesable avec le beau Maze. Or

cela est peut-être bien du grand art dans de petits sujets et, comme rien

n'est plus classique que d'obtenir de puissants effets par des moyens très

simples, on trouvera que l'épithète de classique ne convient pas mal ici.

M. de Maupassant a l'extrême clarté dans le récit et dans la peinture

de ses personnages. Il distingue et met en relief, avec un grand art de

simplification et une singulière sûreté, les traits essentiels de leur

physionomie. Quelque entêté de psychologie dira: Ce n'est pas étonnant; ils

sont si peu compliqués! Et encore il ne les peint que par l'extérieur, par

leurs démarches et leurs actes!--Hé! que voulez-vous? L'âme de Mme Luneau

ou de maître Omont est fort simple en effet, et les nuances et les conflits

et les embrouillamini délicats d'idées et de sentiments ne se rencontrent

guère dans les régions où se plaît M. de Maupassant. Mais qu'y faire?

Le monde est ainsi et nous ne pouvons pas être tous des Obermann, des

Horace ou des Mme de Mortsauf. Et je dirais ici, si c'était le lieu, que

l'analyse psychologique n'est peut-être pas un si grand mystère que l'on

croit...--Mais miss Harriet, monsieur? Comment en vient-elle à aimer

ce jeune peintre? Quel mélange cet amour doit faire avec les autres

sentiments de cette demoiselle! L'histoire de son passé, ses souffrances,

ses luttes intérieures, voilà qui serait intéressant!--Je crois, hélas!

que ce serait fort banal, et que justement miss Harriet nous amuse et nous

reste dans la mémoire parce qu'elle n'est qu'une _silhouette_ bizarre,

ridicule et touchante. Il y a dans tous ces contes tout autant de

«psychologie» qu'il en fallait. Il y en a dans la _Ficelle_; il y en a,

d'un autre genre, dans le _Réveil_ et, si vous voulez une alliance

originale de sentiments mêlés eux-mêmes à des sensations rares (quelque

chose comme du Pierre Loti, mais avec un peu plus de verbes et moins

d'adjectifs), vous en trouverez un spécimen dans la jolie fantaisie de

_Châli_.

M. de Maupassant a encore un autre mérite qui, sans être propre aux

classiques, se rencontre plus fréquemment chez eux et qui devient assez

rare chez nous. Il a au plus haut point l'art de la composition, l'art de

tout subordonner à quelque chose d'essentiel, à une idée, à une situation,

en sorte que d'abord tout la prépare et que tout ensuite contribue à la

rendre plus singulière et plus frappante et à en épuiser les effets. Dès

lors, point de ces digressions où s'abandonnent tant d'autres «sensitifs»

qui ne se gouvernent point, qui s'écoulent comme par des fentes et s'y

plaisent. De descriptions ou de paysages, juste ce qu'il en faut pour

«établir le milieu», comme on dit; et des descriptions fort bien

_composées_ elles-mêmes, non point faites de détails interminablement

juxtaposés et d'égale valeur, mais brèves et ne prenant aux choses que

les traits qui ressortent et qui résument. On peut étudier cet art très

franc dans d'assez longs récits comme _Boule-de-Suif_, _En famille_,

_Un héritage_. Mais voyez un peu comme dans _Ce cochon de Morin_ la

première page prépare, explique, justifie l'incartade du pauvre homme;

puis comme tout contribue à faire plus plaisante l'exclamation qui revient

régulièrement sur «ce cochon de Morin»; comme tous les détails de la

séduction d'Henriette par le négociateur Labarbe rendent la ritournelle

plus imprévue, plus savoureuse, la remplissent pour ainsi dire d'un

sens de plus en plus fort et ironique, et comme le comique en devient

profond et irrésistible, tout à la fin, dans la bouche du mari

d'Henriette.--Clairs, simples, liés et vigoureux, d'une drôlerie

succulente et foncière, tels sont presque tous ces petits contes: et ils

marchent d'un train!...

Il est assez curieux que, de tous les conteurs et romanciers qui mènent

aujourd'hui quelque tapage, ce soit le plus osé peut-être et le plus

indécent qui se rapproche le plus de la sobre perfection des classiques

vénérables; qu'on puisse constater dans _Boule-de-Suif_ l'application

des excellentes règles inscrites aux traités de rhétorique, et que

l'_Histoire d'une fille de ferme_, tout en alarmant leur pudeur, soit

propre à satisfaire les humanistes les plus munis de préceptes et de

doctrine. Et pourtant cela est ainsi. On peut sans doute rattacher M. de

Maupassant à quelques contemporains. Visiblement il procède de Flaubert:

il a souvent, avec plus de gaieté, le genre d'ironie du vieux pessimiste

et, avec plus d'aisance et quelque chose de moins plastique, sa forme

arrêtée et précise. Il a de M. Zola, avec une morosité moins sombre et

une allure moins épique, le goût de certaines brutalités. Et enfin je ne

sais quoi chez lui fait rêver par endroits d'un Paul de Kock qui saurait

écrire. Un professeur de ma connaissance (celui qui définit Plutarque «le

La Bruyère apôtre d'un confessionnal païen») n'hésiterait pas à appeler

M. de Maupassant un Zola sobre et gai, un Flaubert facile et détendu, un

Paul de Kock artiste et misanthrope. Mais qu'est-ce que cela veut dire,

sinon qu'il est bien lui-même, avec un fonds de sentiments et d'idées

par où il est de son temps, et avec des qualités de forme par où il fait

songer aux vieux maîtres et échappe aux affectations à la mode, mièvrerie,

jargon, obscurité, surabondance et dédain de la composition.

Ai-je besoin de dire maintenant que, bien qu'un sonnet sans défauts vaille

un long poème, un conte est sans doute un chef-d'oeuvre à moins de frais

qu'un roman; que, d'ailleurs, même dans les contes de M. de Maupassant on

trouverait, en cherchant bien, quelques fautes et notamment des effets

forcés, des outrances de style çà et là (comme quand il nous montre, dans

la _Maison Tellier_, pour obtenir un contraste plus fort, des premiers

communiants «jetés sur les dalles par une dévotion brûlante» et

«grelottants d'une fièvre divine»:--à la campagne! dans un village de

Normandie! de petits Normands!)? Faut-il ajouter qu'on ne saurait tout

avoir et que je ne me le représente pas du tout écrivant la _Princesse de

Clèves_ ou seulement _Adolphe_?--Assurément aussi il y a des choses qu'il

est permis d'aimer autant que les _Contes de la Bécasse_. On peut même

préférer à l'auteur de _Marroca_ tel artiste à la fois moins classique et

moins brutal, et l'aimer, je suppose, pour le raffinement même et la

distinction de ses défauts. Mais il reste à M. de Maupassant d'être un

écrivain à peu près irréprochable dans un genre qui ne l'est pas, si bien

qu'il a de quoi désarmer les austères et plaire doublement aux autres.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 57 / 82 题