Je crois que l'on peut dire, sans se tromper trop lourdement, que les
contes de M. de Maupassant sont à peu près pour nous ce qu'étaient ceux de
La Fontaine pour ses contemporains. Le rapprochement des deux recueils
pourra donc suggérer des réflexions instructives sur les différences des
temps et des conteurs.
On lit les contes de La Fontaine sur les bancs du collège, avec un Virgile
tout prêt pour couvrir, au moindre mouvement du «pion», le volume prohibé.
Les malins de l'institution Morenval les lisent même à la chapelle pendant
la courte messe du dimanche, et s'en vantent. Du moins ils croient les
lire, mais ils n'y cherchent qu'une chose. Après le collège, on dévore la
littérature contemporaine, et, si par hasard se rencontraient de nouveau
sous votre main les petits récits qui charmaient Henriette d'Angleterre, on
les trouverait fades. Mais plus tard, quand on a tout lu et qu'on est sinon
blasé, du moins rassis; quand on sait se détacher des choses qu'on lit, en
jouir comme d'un amusement qui n'intéresse et n'émeut que l'intelligence,
les contes de La Fontaine, vus dans leur jour, à la façon d'un joli
spectacle un peu lointain, peuvent être fort divertissants. Ce joyeux
monde, presque tout artificiel, nous plaît par là même. Sept ou huit
figures, toujours les mêmes, comme dans la comédie italienne: le moine ou
le curé, le muletier ou le paysan, le bonhomme de mari marchand ou juge
à Florence, le jouvenceau, la nonnain, la niaise, la servante et la
bourgeoise, chacun ayant son rôle et sa physionomie immuable et ne faisant
jamais que ce qui est dans ses attributions; tous, sauf quelquefois les
maris, contents de vivre, de belle et raillarde humeur, et tous, de la
trogne enluminée au minois encadré dans la guimpe, occupés d'une seule
chose au monde, d'une chose sans plus; pour théâtre, un couvent, un jardin,
une chambre d'auberge ou un vague palais d'Italie; des tours pendables,
déguisements, substitutions, quiproquos, des fables légères fondées sur
des hasards et des crédulités invraisemblables; un extrême naturel, une
bonhomie délicieuse dans toute cette fantaisie, et çà et là un brin de
réalité, des traits pris sur le vif, mais épars, accrochés à la rencontre;
quelquefois aussi un petit coin de paysage senti, un petit filet de vraie
tendresse et une petite ombre de mélancolie... Voilà, dans leur ensemble,
les contes de La Fontaine. L'artifice et l'uniformité des personnages et
des sujets n'empêchent point ces bagatelles d'être charmantes par le tour
de main, par la grâce incommunicable; mais on prévoit tout de suite en quoi
vont différer les contes d'aujourd'hui de ceux d'il y a deux siècles.
Je voudrais trouver un conte du Bonhomme et une historiette de M. de
Maupassant dont la donnée fût à peu près pareille, en sorte que le
rapprochement seul des deux récits nous éclairât sur ce que nous cherchons.
Mais je n'en découvre point, justement parce que M. de Maupassant emprunte
ses sujets et les détails de ses récits à la réalité proche et vivante. À
moins qu'on ne puisse voir, à la grande rigueur, quelque ressemblance entre
la _Clochette_, si l'on veut, et _Une partie de campagne_, car il s'agit
ici et là de l'éternelle «oaristys» et d'un garçon menant une fille dans
les bois, au printemps. Le conte de La Fontaine a cinquante vers; il est
délicieux et, par hasard, d'une vraie poésie, légère et exquise. Vous vous
rappelez le jouvenceau
Qui dans les prés, sur le bord d'un ruisseau,
Vous cajolait la jeune bachelette
Aux blanches dents, aux pieds nus, au corps gent,
Pendant qu'Io, portant une clochette,
Aux environs allait l'herbe mangeant...
puis ledit «bachelier» détournant «sur le coi de la nuit» une génisse dont
il a étoupé la clochette, et le dernier vers, d'un charme prolongé,
indéfini:
Ô belles, évitez
Le fond des bois et leur vaste silence.
Or voyez comme dans _Une partie de campagne_ tout se précise et se
«réalise»; rappelez-vous M. et Mme Dufour, leur fille Henriette sur la
balançoire dans une guinguette de Bezons, et les deux canotiers, et le
petit bois de l'Ile-aux-Anglais, et la promenade de la mère faisant pendant
à celle de la fille, et à l'arrière-plan M. Dufour et le jeune homme aux
cheveux jaunes, le futur, tout cela donnant à l'idylle une saveur de
réalité ironique et tour à tour triste et grotesque. Remarquez que
l'héroïne de La Fontaine est une bachelette «au corps gent»: celle de
M. de Maupassant est une grande fille brune. Cette différence n'a l'air
de rien: elle est pourtant grosse de conséquences; elle implique deux
poétiques diverses.
De même, on peut se demander ce que serait devenue sous la plume de M. de
Maupassant la _Courtisane amoureuse_. Le conte est fort joli, et vraiment
touchant et tendre; mais cela se passe n'importe où, en Italie, je crois;
le «milieu» est nul, les personnages n'ont aucun trait individuel. (Qu'on
ne prenne point ceci pour une critique; ce n'est qu'une remarque). Il est
évident que M. de Maupassant, rencontrant le même sujet, l'eût traité tout
autrement. Constance, je suppose, ne serait plus la créature gracieuse et
seulement à demi réelle du conte italien: ce serait une «fille» et qui
aurait quelque signe particulier. Lui, serait un étudiant, ou un rapin,
ou un commis en nouveautés. L'histoire commencerait, j'imagine, à Bullier,
se dénouerait dans quelque autre coin non moins réel, et il y aurait
beaucoup de choses vues et, autour de l'action, beaucoup de petits détails
significatifs, attendrissants, pittoresques ou cruels. Mais, au fait, j'y
songe: les trente premières pages de _Sapho_, qu'est-ce autre chose que la
_Courtisane amoureuse_ accommodée au goût d'à présent?
Ce qui nous plaît n'est donc plus tout à fait ce qui plaisait à nos pères,
et tout d'abord le conte, chez M. de Maupassant, est devenu réaliste.
Parcourez ses données: vous reconnaîtrez dans presque toutes un petit fait
saisi au passage, intéressant à quelque titre, comme témoignage de la
bêtise, de l'inconscience, de l'égoïsme, parfois même de la bonté humaine,
ou réjouissant par quelque contraste imprévu, par quelque ironie des
choses, dans tous les cas quelque chose d'_arrivé_, ou tout au moins une
observation faite sur le vif et qui peu à peu a revêtu dans l'esprit de
l'écrivain la forme vivante d'une historiette.
Et alors, au lieu des muletiers, jardiniers et manants des anciens contes,
au lieu de Mazet et du compère Pierre, nous avons des paysans et des
paysannes comme maître Vallin et sa servante Rose, maître Omont, maître
Hauchecorne, maître Chicot et la mère Magloire, et combien d'autres (_Une
fille de ferme_, la _Ficelle_, les _Sabots_, le _Petit fût_, etc.)! Au lieu
des dignes marchands et hommes de loi pareils de sort et de figure, voici
M. Dufour, quincaillier; M. Caravan, commis principal au ministère de la
marine; Morin, mercier (_Une partie de campagne_, _En famille_, etc.).
Au lieu des joyeuses commères ou des nonnains sournoises, voici la petite
Mme Lelièvre, Marroca, Rachelet Francesca Rondoli (_Une ruse_, _Marroca_,
_Mademoiselle Fifi_, les _Soeurs Rondoli_). Et je ne dirai pas par quels
couvents M. de Maupassant remplace ceux de La Fontaine.
Une conséquence de ce réalisme, c'est que ces contes ne sont pas toujours
gais. Il y en a de tristes, il y en a surtout d'extrêmement brutaux. Cela
était inévitable. La plupart des sujets sont empruntés à des classes et à
des «milieux» où les instincts sont plus forts et plus aveugles. Dès lors
il n'est guère possible qu'on rie toujours. Presque tous les personnages
s'enlaidissent ou s'assombrissent rien qu'en passant de l'atmosphère
artificielle des vieux contes gaulois à la lumière crue du monde réel.
Et, par exemple, quelle différence entre la «bachelette», la fille galante
conçue d'une façon générale, en l'air, comme une créature aimable et
piquante
Qui fait plaisir aux enfants sans souci,
et la fille comme elle est, dans toute la vérité de sa condition, de ses
allures, de son langage, classée et, mieux que classée, inscrite! Ce n'est
plus du tout la même figure, mais plus du tout. Et ainsi pour les autres.
Joignez qu'en dépit de sa gaieté naturelle, M. de Maupassant, comme
beaucoup d'écrivains de sa génération, affecte une morosité, une
misanthropie qui communique à plusieurs de ses récits une saveur âpre à
l'excès. Il est évident qu'il aime et recherche les manifestations les
plus violentes de l'amour réduit au désir (_Fou?_, _Marroca_, la _Bûche_,
la _Femme de Paul_, etc.) et de l'égoïsme, de la brutalité, de la férocité
naïve. Pour ne parler que de ses paysans, en voici qui mangent du boudin
sur le cadavre de leur grand-père qu'ils ont fourré dans la huche afin
de pouvoir coucher dans leur unique lit. Un autre, un aubergiste, ayant
intérêt à la mort d'une vieille femme, s'en débarrasse gaiement en la
tuant d'eau-de-vie, de «fil en dix». Un autre, un brave homme, prend
de force sa servante, puis, l'ayant épousée, la bat comme plâtre parce
qu'elle ne lui donne pas d'«éfants». D'autres, ceux-là hors la loi,
braconniers et écumeurs de Seine, s'amusent royalement à tuer un vieil
âne avec un fusil chargé de sel; et je vous recommande aussi les gaietés
de saint Antoine avec son Prussien (_Un réveillon_, le _Petit fût_,
_Une fille de ferme_, _l'Âne_, _Saint Antoine_).
M. de Maupassant ne recherche pas avec moins de prédilection les plus
ironiques rapprochements d'idées ou de faits, les combinaisons de
sentiments les plus imprévues, les plus choquantes, les plus propres à
froisser en nous quelque illusion ou quelque délicatesse morale--le comique
et le sensuel se mêlant toujours, par bonheur, à ces combinaisons presque
sacrilèges, non précisément pour les purifier, mais pour empêcher qu'elles
ne soient pénibles.--Tandis que d'autres nous peignaient la guerre et ses
effets sur les champs de bataille ou dans les familles, M. de Maupassant,
se taillant dans la matière commune une part bien à lui, nous montrait les
contrecoups de l'invasion dans un monde spécial et jusque dans des maisons
qu'on désigne d'ordinaire par des périphrases. On se rappelle l'étonnant
sacrifice de Boule-de-Suif et la conduite et les sentiments impayables de
ses obligés, et dans _Mademoiselle Fifi_ la révolte de Rachel, le coup de
couteau, la fille dans le clocher, puis reconduite et embrassée par le
curé, épousée enfin par un patriote sans préjugés. Notez que Rachel et
Boule-de-Suif sont certainement, avec miss Harriet, le petit Simon, le curé
d'_Un baptême_ (je crois bien que c'est tout), les personnages les plus
sympathiques des contes. Voyez aussi la pension Tellier conduite par
«Madame» à la première communion de sa nièce, et les contrastes ineffables
qui en résultent; et le «truc» du capitaine Sommerive pour dégoûter le
petit André du lit de sa maman, et l'impression très particulière qui se
dégage de ce conte (le _Mal d'André_), dont on se demande s'il a le droit
d'être drôle, encore qu'il le soit «terriblement».
Il y a dans ces histoires et dans quelques autres une brutalité
triomphante, un parti pris de considérer les hommes comme des animaux
comiques ou tristes, un large mépris de l'humanité qui devient indulgent,
il est vrai, aussitôt qu'entre en jeu... _divumque hominumque voluptas,
alma Venus_: tout cela sauvé la plupart du temps par la rapidité et la
franchise du récit, par la gaieté quand même, par le naturel parfait et
aussi (j'ose à peine le dire, mais cela s'expliquera) par la profondeur
même de la sensualité de l'artiste, laquelle au moins nous épargne presque
toujours la grivoiserie.
Car il y a, ce me semble, une grande différence entre les deux, et
qu'il est utile d'indiquer, la grivoiserie étant plutôt dans les contes
d'autrefois et la sensualité dans ceux d'aujourd'hui. La grivoiserie
consiste peut-être essentiellement à _faire de l'esprit_ sur de certains
sujets; c'est un badinage de collégien ou de vieillard vicieux; elle
implique au fond quelque chose de défendu, et par suite l'idée d'une règle,
et c'est même de là que lui vient son ragoût. La sensualité ignore cette
règle, ou l'oublie; elle jouit franchement des choses et s'en donne
l'ivresse. Elle n'est pas toujours gaie, elle tourne même volontiers à la
mélancolie. Elle peut être ignoble si elle se renferme dans la sensation
initiale; et c'est alors la _delectatio morosa_ des théologiens. Mais
il va sans dire qu'elle ne se comporte jamais ainsi chez un artiste: au
contraire, par un mouvement naturel et invincible, elle devient poésie.
Elle fait vibrer tout l'être, met en branle l'imagination et, par le
sentiment du fini et du fugitif, l'intelligence même et jusqu'à la raison
raisonnante. Peu à peu la sensation infime s'épanouit en rêve panthéiste
ou se subtilise en désenchantement suprême. _Surgit amari aliquid._ La
sensualité est donc quelque chose de moins frivole et de plus esthétique
que la grivoiserie. Bonne ou mauvaise, je ne sais; à coup sûr dissolvante,
destructrice du vouloir et menaçante pour la foi morale.
Il faut avouer qu'elle envahit de plus en plus notre génération. C'est,
dit-on, que nous avons les nerfs plus délicats, plus de tentations de ce
côté, et, d'autre part, des croyances peu robustes et une très petite force
de résistance. De grands esprits ont été atteints de cet agréable mal au
tournant de l'âge mûr, et surtout ceux dont la jeunesse a été sévère.
On sent, en lisant la _Femme_ et l'_Amour_, que Michelet n'était pas
tranquille. La préoccupation des femmes est devenue excessive dans les
derniers écrits d'un de nos plus illustres contemporains: dites-moi s'il
n'y a pas, en certains endroits de la _Fontaine de Jouvence_, le regret
presque avoué d'avoir renoncé à sa part du banquet, le sentiment très
poignant de quelque chose d'irréparable; en somme, et quoique étoupé de
litotes, de nuances, de phrases légères et fuyantes, le cri de désir et
de désespoir du vieux Faust reconnaissant qu'il a lâché la proie pour
l'ombre... «Plus tard je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes
les autres; je reconnus en particulier que la nature ne tient pas du tout
à ce que l'homme soit chaste.» Cette déclaration est propre à nous faire
frémir, nous les simples, venant d'un membre de l'Institut. S'il est vrai
que la nature «ne tient pas», à ce que dit le vieux Prospero (et elle le
montre assez!), je crois pourtant que la société a quelque intérêt à ce que
cette vertu ne soit pas trop discréditée et à ce qu'elle soit pratiquée,
en gros, par les individus: elle a peut-être son prix, sinon en elle-même,
au moins comme étant d'ordinaire la meilleure épreuve de la volonté et la
plus décisive: car qui s'est vaincu de ce côté peut beaucoup sur soi. Mais
ne nous donnons pas le ridicule de moraliser quand les grands-prêtres
s'égayent. Je prie seulement qu'on ne prenne point ceci pour une
digression; car tout ce que j'ai dit ou cité, on voit quel avantage M. de
Maupassant en peut tirer et quelle innocence lui font les apophtegmes des
sages de notre temps.
Quoi qu'il en soit, si, épurée et n'étant plus qu'un souvenir et un regret,
elle s'allie même aux spéculations du scepticisme le plus délicat, la
sensualité s'accorde encore mieux avec le pessimisme et la brutalité dans
l'art; car, étant de sa nature inassouvissable et finalement troublante et
douloureuse (_animal triste_...), elle ne porte point à voir le monde par
ses plus nobles côtés et, se sentant fatale, elle étend volontiers à tout
cette fatalité qui est en elle. Or M. de Maupassant est extraordinairement
sensuel; il l'est avec complaisance, il l'est avec fièvre et emportement;
il est comme hanté par certaines images, par le souvenir de certaines
sensations. On comprend que j'hésite ici à administrer les preuves: qu'on
veuille bien relire, par exemple, l'histoire de Marroca ou celle de cet
amant qui tue par jalousie le cheval de sa maîtresse (_Fou_). On verra,
en feuilletant les contes que, s'il arrive à M. de Maupassant d'être
simplement grivois ou gaulois (et dans ce cas tout est sauvé par le
rire), plus souvent encore il a la grande sensualité, celle qui--comment
dirai-je?--ne se localise point, mais qui déborde partout et fait de
l'univers physique sa proie délicieuse: et alors tout est sauvé par la
poésie. À la sensation initiale et grossière s'ajoutent les impressions des
objets environnants, du paysage, des lignes, des couleurs, des sons,
des parfums, de l'heure du jour ou de la nuit. Il jouit profondément des
odeurs (Voyez _Une idylle_, les _Soeurs Rondoli_, etc.); c'est qu'en
effet les sensations de cet ordre sont particulièrement voluptueuses et
amollissantes. Mais, à vrai dire, il jouit du monde entier, et chez lui le
sentiment de la nature et l'amour s'appellent et se confondent.
Cette façon de sentir, qui n'est pas neuve, mais qui est intéressante chez
l'auteur de tant de récits joyeux, on la trouvait déjà dans sa première
oeuvre, dans son livre de vers, d'un si grand souffle et malgré les fautes,
d'une poésie si ardente. Les trois pièces capitales sont trois drames
d'amour en pleine nature et que la mort dénoue. Quel amour? Une force
irrésistible, un désir fatal qui nous fait communier avec l'univers
physique (car le désir est l'âme du monde) et qui conduit les amants, par
l'inassouvissement à la tristesse, et, par la rage de s'assouvir, à la mort
(_Au bord de l'eau_). L'auteur du _Cas de Mme Luneau_ a débuté par des vers
qui font songer à la poésie de Lucrèce et à la philosophie de Schopenhauer:
et c'est bien en effet ce qu'il y a _sous_ la plupart de ses contes.
Ainsi, au vieux et éternel fonds de gauloiserie on voit combien se
sont ajoutés d'éléments nouveaux: l'observation de la réalité, et plus
volontiers de la réalité plate ou violente; au lieu de l'ancienne
gaillardise, une sensualité profonde, élargie par le sentiment de la
nature, mêlée souvent de tristesse et de poésie. Toutes ces choses ne
se rencontrent pas à la fois dans tous les contes de M. de Maupassant:
je donne l'impression d'ensemble. Au milieu de ses robustes gaîtés il a
parfois, naturelle ou acquise, une vision pareille à celle de Flaubert
ou de M. Zola; il est atteint, lui aussi, de la plus récente maladie des
écrivains, j'entends le pessimisme et la manie singulière de faire le
monde très laid et très brutal, de le montrer gouverné par des instincts
aveugles, d'éliminer presque par là la psychologie, la bonne vieille
«étude du coeur humain», et en même temps de s'appliquer à rendre dans un
détail et avec un relief où l'on n'ait pas encore atteint ce monde si peu
intéressant en lui-même et qui ne l'est plus que comme matière d'art:
en sorte que le plaisir de l'écrivain et de ceux qui le goûtent et qui
entrent entièrement dans sa pensée n'est plus qu'ironie, orgueil, volupté
égoïste. Nul souci de ce qu'on appelait l'idéal, nulle préoccupation de
la morale, nulle sympathie pour les hommes, mais peut-être une pitié
méprisante pour l'humanité ridicule et misérable; en revanche, une science
subtile à jouir du monde en tant qu'il tombe sous les sens et qu'il est
propre à les délecter; l'intérêt qu'on refuse aux choses accordé tout
entier à l'art de les reproduire sous une forme aussi plastique qu'il se
peut; en somme, une attitude de dieu misanthrope, railleur et lascif.
Plaisir étrange, proprement diabolique et où quelqu'un de Port-Royal
--ou peut-être, dans un autre canton de la pensée, M. Barbey d'Aurevilly--
reconnaîtrait un effet du péché originel, un legs du curieux et faible
Adam, un présent du premier révolté. Je m'amuse à parler en idéaliste
grognon, et il est probable que je force les traits rien qu'en les
ramassant; mais certainement cet orgueilleux et voluptueux pessimisme est
au fond d'une grande partie de la littérature d'aujourd'hui. Or cette
façon de voir et de sentir se rencontre peu dans les derniers siècles; ce
pessimisme de névropathes n'est guère chez nos classiques: comment donc
ai-je dit que M. Guy de Maupassant en était un?