GUY DE MAUPASSANT

Dois-je, avant à parler de M. Guy de Maupassant, m'excuser auprès du

lecteur, qui a sans doute des moeurs, m'entourer de précautions oratoires,

affirmer que je n'approuve point les faits et gestes de Mme Bonderoi ou

de M. Tourneveau ni l'indulgence visible du conteur à leur égard, et

n'insinuer qu'il a quelque talent qu'après avoir fait sévèrement les

réserves les plus expresses sur la nature des sujets qu'il préfère et des

gaîtés qu'il nous procure--oh! bien malgré nous? Ou bien faut-il prendre

des airs, comme Théophile Gautier dans une préface connue, conspuer les

pudeurs bourgeoises, les vertus rances et les chastetés suries, déclarer

que les gens convenables sont toujours laids et font d'ailleurs des

horreurs dans l'ombre, proclamer le droit de l'artiste à l'indécence et

dire sérieusement que l'art purifie tout? Ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas

à morigéner M. de Maupassant, qui écrit comme il lui plaît. Je regrette

seulement, pour lui, que son oeuvre lui ait fait des admirateurs un peu

mêlés et que beaucoup de sots l'apprécient pour tout autre chose que pour

son grand talent. Il est cruel de voir l'antique «philistin», en quête

de certaines truffes, ne pas faire de différence entre celles de M. de

Maupassant et les autres. Et voilà pourquoi je déplore qu'il ne soit pas

toujours décent. Mais, au reste, si ses contes n'étaient remarquables que

par le sans-gêne de l'auteur, je n'en parlerais point; et il va sans dire

que, voulant les relire ici en bonne compagnie pour en tirer des remarques,

je passerai vite où il faudra.

Nous ne nous occuperons que de ses contes, c'est-à-dire de la partie la

plus considérable de son oeuvre, de celle où il est tout à fait hors de

pair.

I

Le conte est chez nous un genre national. Sous le nom de fabliau, puis de

nouvelle, il est presque aussi vieux que notre littérature. C'est un goût

de la race, qui aime les récits, mais qui est vive et légère et qui, si

elle les supporte longs, les préfère parfois courts, et, si elle les aime

émouvants, ne les dédaigne pas gaillards. Le conte a donc été contemporain

des chansons de geste et il a préexisté aux romans en prose.

Naturellement, il n'est point le même à toutes les époques. Très varié au

moyen âge, tour à tour grivois, religieux, moral ou merveilleux, il est

surtout grivois (parfois tendre) au XVIe et au XVIIe siècle. Au siècle

suivant, la «philosophie» et la «sensibilité» y font leur entrée, et aussi

un libertinage plus profond et plus raffiné.

Dans ces dernières années, le conte, assez longtemps négligé, a eu comme

une renaissance. Nous sommes de plus en plus pressés; notre esprit veut des

plaisirs rapides ou de l'émotion en brèves secousses: il nous faut du roman

condensé s'il se peut, ou abrégé si l'on n'a rien de mieux à nous offrir.

Des journaux, l'ayant senti, se sont avisés de donner des contes en guise

de premiers-Paris, et le public a jugé que, contes pour contes, ceux-là

étaient plus divertissants. Il s'est donc levé toute une pléiade de

conteurs: Alphonse Daudet d'abord et Paul Arène; et, dans un genre spécial,

les conteurs de la _Vie parisienne_: Ludovic Halévy, Gyp, Richard O'Monroy;

et ceux du _Figaro_ et ceux du _Gil Blas_: Coppée, Théodore de Banville,

Armand Silvestre, Catulle Mendès, Guy de Maupassant, chacun ayant sa

manière, et quelques-uns une fort jolie manière.

Ces petits récits de nos contemporains ne ressemblent pas tout à fait,

comme on pense, à ceux des conteurs de notre ancienne littérature, de

Bonaventure Despériers, de La Fontaine, de Grécourt ou de Piron. On sait

quel est le thème habituel de ces patriarches, le sujet presque unique de

leurs plaisanteries. Et ces choses-là font toujours rire, et les personnes

même les plus graves n'y résistent guère. Pourquoi cela? On comprend que

certaines images soient agréables, car l'homme est faible; mais pourquoi

font-elles rire? Pourquoi les côtés grossiers de la comédie de l'amour

mettent-ils presque tout le monde en liesse? C'est qu'en effet c'est bien

une comédie: c'est que le contraste est ironique et réjouissant entre le

ton, les sentiments de l'amour, et ce qu'il y a de facilement grotesque

dans ses rites. Et c'est une comédie aussi que nous donne la révolte

éternelle et invincible de l'instinct dont il s'agit, dans une société

dûment réglée et morigénée, tout emmaillotée de lois, traditions et

croyances préservatrices,--cette révolte éclatant volontiers au moment le

plus imprévu, sous l'habit le plus respectable, démentant tout à coup la

dignité la plus rassurée ou l'ingénuité la plus rassurante et déjouant

l'autorité la plus forte ou les précautions les mieux prises. Et peut-être

aussi que les bons tours que la nature inférieure joue aux conventions

sociales flattent l'instinct de rébellion et le goût de libre vie

qu'apporte tout homme venant en ce monde. Il est donc inévitable que ces

choses fassent rire, voulût-on faire le renchéri et le délicat, et il y

avait bien quelque philosophie dans les faciles gaîtés de nos pères.

Ce vieux fonds inépuisable se retrouve chez nos conteurs d'aujourd'hui,

surtout chez trois ou quatre que je n'ai pas besoin de nommer. Mais il

est curieux de chercher ce qui s'y ajoute, particulièrement chez M. de

Maupassant. Il me paraît avoir le tempérament et les goûts des conteurs

d'antan et j'imagine qu'il aurait conté sous François Ier comme Bonaventure

Despériers, et sous Louis XIV comme Jean de La Fontaine. Voyons donc ce

qu'il tient apparemment de son siècle, de la littérature ambiante, et nous

dirons après cela comment et par où nous le tenons quand même pour un

classique en son genre.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 55 / 82 题