J'y reviens en terminant, et avec plus de sécurité après avoir lu
_Germinal_: n'avais-je pas raison d'appeler M. Zola un poète épique? et les
caractères dominants de ses longs récits, ne sont-ce pas précisément ceux
de l'épopée? Avec un peu de bonne volonté, en abusant un tant soit peu des
mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait
un grand fond de vérité sous l'artifice de ce jeu de rhétorique.
Le sujet de l'épopée est un sujet national, intéressant pour tout un
peuple, intelligible à toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont
toujours très généraux, peuvent être compris de tout le monde, n'ont rien
de spécial, d'exceptionnel, de «curieux»: c'est l'histoire d'une famille
d'ouvriers qui sombre dans l'ivrognerie, d'une fille galante qui affole
et ruine les hommes, d'une fille sage qui finit par épouser son patron,
d'une grève de mineurs, etc., et tous ces récits ensemble ont au moins la
prétention de former l'histoire typique d'une seule famille. L'histoire des
_Rougon-Macquart_ est donc, ainsi qu'un poème épique, l'histoire ramassée
de toute une époque. Les personnages, dans l'épopée, ne sont pas moins
généraux que le sujet et, comme ils représentent de vastes groupes, ils
apparaissent plus grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola,
bien que par des procédés contraires: tandis que les vieux poètes tâchent
à diviniser leurs figures, on a vu qu'il animalise les siennes[81]. Mais
cela même ajoute à l'air d'épopée; car il arrive, par le mensonge de
cette réduction, à rendre à des figures modernes une simplicité de
types primitifs. Il meut des masses, comme dans l'épopée. Et les
_Rougon-Macquart_ ont aussi leur merveilleux. Les dieux, dans l'épopée,
ont été à l'origine les personnifications des forces naturelles: M. Zola
prête à ces forces, librement déchaînées ou disciplinées par l'industrie
humaine, une vie effrayante, un commencement d'âme, une volonté obscure
de monstres. Le merveilleux des _Rougon-Macquart_, c'est le Paradou,
l'assommoir du père Colombe, le magasin d'Octave Mouret, la mine de
_Germinal_. Il y a dans l'épopée une philosophie naïve et rudimentaire.
De même dans les _Rougon-Macquart_. La seule différence, c'est que la
sagesse des vieux poètes est généralement optimiste, console, ennoblit
l'homme autant qu'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et
désespérée. Mais c'est de part et d'autre la même simplicité, la même
ingénuité de conception. Enfin et surtout l'allure des romans de M. Zola
est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur
puissante, le large courant, l'accumulation tranquille des détails,
la belle franchise des procédés du conteur. Il ne se presse pas plus
qu'Homère. Il s'intéresse autant (dans un autre esprit) à la cuisine de
Gervaise que le vieil aède à celle d'Achille. Il ne craint point les
répétitions; les mêmes phrases reviennent avec les mêmes mots, et
d'intervalle en intervalle on entend dans le _Bonheur des dames_ le
«ronflement» du magasin, dans _Germinal_ la «respiration grosse et longue»
de la machine, comme dans l'_Iliade_ le grondement de la mer,
polyphlosthoio thalassês.
[Note 81: «Zola: le Buffon du XIXe siècle.» (Saca Oquendo.)]
Si donc on ramasse maintenant tout ce que nous avons dit, il ne paraîtra
pas trop absurde de définir les _Rougon-Macquart_: une épopée pessimiste
de l'animalité humaine.