VII

J'y reviens en terminant, et avec plus de sécurité après avoir lu

_Germinal_: n'avais-je pas raison d'appeler M. Zola un poète épique? et les

caractères dominants de ses longs récits, ne sont-ce pas précisément ceux

de l'épopée? Avec un peu de bonne volonté, en abusant un tant soit peu des

mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait

un grand fond de vérité sous l'artifice de ce jeu de rhétorique.

Le sujet de l'épopée est un sujet national, intéressant pour tout un

peuple, intelligible à toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont

toujours très généraux, peuvent être compris de tout le monde, n'ont rien

de spécial, d'exceptionnel, de «curieux»: c'est l'histoire d'une famille

d'ouvriers qui sombre dans l'ivrognerie, d'une fille galante qui affole

et ruine les hommes, d'une fille sage qui finit par épouser son patron,

d'une grève de mineurs, etc., et tous ces récits ensemble ont au moins la

prétention de former l'histoire typique d'une seule famille. L'histoire des

_Rougon-Macquart_ est donc, ainsi qu'un poème épique, l'histoire ramassée

de toute une époque. Les personnages, dans l'épopée, ne sont pas moins

généraux que le sujet et, comme ils représentent de vastes groupes, ils

apparaissent plus grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola,

bien que par des procédés contraires: tandis que les vieux poètes tâchent

à diviniser leurs figures, on a vu qu'il animalise les siennes[81]. Mais

cela même ajoute à l'air d'épopée; car il arrive, par le mensonge de

cette réduction, à rendre à des figures modernes une simplicité de

types primitifs. Il meut des masses, comme dans l'épopée. Et les

_Rougon-Macquart_ ont aussi leur merveilleux. Les dieux, dans l'épopée,

ont été à l'origine les personnifications des forces naturelles: M. Zola

prête à ces forces, librement déchaînées ou disciplinées par l'industrie

humaine, une vie effrayante, un commencement d'âme, une volonté obscure

de monstres. Le merveilleux des _Rougon-Macquart_, c'est le Paradou,

l'assommoir du père Colombe, le magasin d'Octave Mouret, la mine de

_Germinal_. Il y a dans l'épopée une philosophie naïve et rudimentaire.

De même dans les _Rougon-Macquart_. La seule différence, c'est que la

sagesse des vieux poètes est généralement optimiste, console, ennoblit

l'homme autant qu'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et

désespérée. Mais c'est de part et d'autre la même simplicité, la même

ingénuité de conception. Enfin et surtout l'allure des romans de M. Zola

est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur

puissante, le large courant, l'accumulation tranquille des détails,

la belle franchise des procédés du conteur. Il ne se presse pas plus

qu'Homère. Il s'intéresse autant (dans un autre esprit) à la cuisine de

Gervaise que le vieil aède à celle d'Achille. Il ne craint point les

répétitions; les mêmes phrases reviennent avec les mêmes mots, et

d'intervalle en intervalle on entend dans le _Bonheur des dames_ le

«ronflement» du magasin, dans _Germinal_ la «respiration grosse et longue»

de la machine, comme dans l'_Iliade_ le grondement de la mer,

polyphlosthoio thalassês.

[Note 81: «Zola: le Buffon du XIXe siècle.» (Saca Oquendo.)]

Si donc on ramasse maintenant tout ce que nous avons dit, il ne paraîtra

pas trop absurde de définir les _Rougon-Macquart_: une épopée pessimiste

de l'animalité humaine.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 54 / 82 题