_Germinal_, le dernier roman paru, confirme merveilleusement la définition
que j'ai tentée de l'oeuvre de M. Zola. Tout ce que j'ai cru voir dans les
romans antérieurs surabonde dans _Germinal_, et on peut dire que jamais ni
la morosité de M. Zola et sa faculté épique, ni les procédés dont elles
comportent et commandent l'emploi, ne se sont plus puissamment étalés que
dans ce livre grandiose et sombre.
Le sujet est très simple: c'est l'histoire d'une grève, ou plutôt c'est le
poème de la grève. Des mineurs, à la suite d'une mesure qui leur paraît
inique, refusent de descendre dans les fosses. La faim les exaspère
jusqu'au pillage et au meurtre. L'ordre est rétabli par la troupe. Le jour
où les ouvriers redescendent, la fosse est noyée et quelques-uns des
principaux personnages restent au fond. Cette dernière catastrophe, oeuvre
d'un ouvrier nihiliste, est le seul trait qui distingue cette grève de tant
d'autres.
C'est donc l'histoire, non d'un homme ou de quelques hommes, mais d'une
multitude. Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remué
de pareilles masses. Cela tantôt grouille et fourmille, tantôt est emporté
d'un mouvement vertigineux par une poussée d'instincts aveugles. Le poète
déroule avec sa patience robuste, avec sa brutalité morne, avec sa largeur
d'évocation, une série de vastes et lamentables tableaux, composés de
détails monochromes qui s'entassent, s'entassent, montent et s'étalent
comme une marée: une journée dans la mine, une journée au coron, une
réunion des révoltés la nuit dans une clairière, la promenade furieuse de
trois mille misérables dans la campagne plate, le heurt de cette masse
contre les soldats, une agonie de dix jours dans la fosse noyée...
M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle,
d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion
des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément
furieuse. Souvent il ramasse les têtes éparses en une masse formidable, et
voici de quel souffle il la pousse:
... Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux
épars, dépeignées par la course, aux guenilles montrant la peau
nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,
plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient
des bâtons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort que
les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
déteintes ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même
uniformité terreuse. Les yeux brûlaient; on voyait seulement les trous
de bouches noires chantant la _Marseillaise_, dont les strophes se
perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des
sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement
des barres de fer, une hache passa, portée toute droite, et cette
hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le
ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine...
La colère, la faim, ces deux mois de souffrances et cette débandade
enragée au travers des fosses avaient allongé en mâchoires de bêtes
fauves les faces placides des houilleurs de Montson. À ce moment,
le soleil se couchait; les derniers rayons, d'un pourpre sombre,
ensanglantaient la plaine. Alors la route sembla charrier du sang;
les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignant comme des
bouchers en pleine tuerie...
Pourtant il fallait bien que le drame se concentrât dans quelques
individus: le poète nous a donc montré, du côté des ouvriers la famille
Maheu et son «logeur» Étienne, du côté de la Compagnie la famille
Hennebeau, et dans les deux camps une quarantaine de figures secondaires;
mais toujours, autour de ces figures, la multitude grouille et gronde.
Étienne lui-même, le meneur de la grève, est plus entraîné qu'il
n'entraîne.
Ces têtes qui un moment émergent et se distinguent de la foule, c'est
Maheu, le brave homme, le ruminant résigné et raisonnable qui peu à peu
devient enragé;--la Maheude avec Estelle, sa dernière, _toujours_ pendue à
sa mamelle blême, la Maheude à qui la faim, les fusils des soldats et la
mine tuent son homme et ses enfants et qui apparaît à la fin comme une
_Mater dolorosa_, une Niobé stupide et terrible;--Catherine, l'ingénue de
cette noire épopée, _toujours_ en culotte de herscheuse, qui a l'espèce de
beauté, de pudeur et de charme qu'elle peut avoir;--Chaval, le «traître»,
qui «gueule» _toujours_;--Étienne, l'ouvrier socialiste, tête trouble et
pleine de rêves, d'une nature un peu plus fine que ses compagnons, avec de
soudaines colères, l'alcoolisme hérité de Gervaise Coupeau;--Alzire, la
petite bossue, si douce et faisant _toujours_ la petite femme;--le vieux
Mouque qui ne parle qu'une fois, et le vieux Bonnemort qui crache noir,
_toujours_;--Rasseneur, l'ancien ouvrier devenu cabaretier, révolutionnaire
gras, onctueux et prudent;--Pluchart, le commis-voyageur en socialisme,
_toujours_ enroué et pressé;--Maigrat, l'épicier pacha, qui se paye
sur les femmes et les filles des mineurs;--Mouquette, la bonne fille,
la gourgandine naïve;--la Pierronne, fine mouche, gourgandine
propre;--Jeanlin, l'avorton maraudeur aux pattes cassées, avec des taches
de rousseur, des oreilles écartées et des yeux verts, qui tue un petit
soldat en traîtrise, pour rien, par instinct et pour le plaisir;--Lydie
et Bébert, _toujours_ terrorisés par Jeanlin;--la Brûlé, la vieille à
qui la mine a tué son mari, _toujours_ hurlant et agitant des bras de
sorcière;--Hennebeau, le directeur, fonctionnaire exact et froid avec une
plaie au coeur, mari torturé par une Messaline qui ne se refuse qu'à
lui;--Négrel, le petit ingénieur brun, sceptique, brave et amant de sa
tante;--Deneulin, l'industriel énergique et aventureux;--les Grégoire,
actionnaires gras et bons, et Cécile et Jeanne et Lucie et Levaque et
Bouteloup et le père Quandieu et le petit soldat Jules;--et le vieux cheval
Bataille, «gras, luisant, l'air bonhomme», et le jeune cheval Trompette,
hanté au fond de la mine d'une vision de prés et de soleil (car M. Zola
aime les bêtes et leur donne pour le moins autant d'âme qu'aux hommes:
on se rappelle le chien Mathieu et la chatte Minouche dans la _Joie de
vivre_);--à part de tout ce monde, le Russe Souvarine, blond avec des
traits de fille, _toujours_ silencieux, dédaigneux et doux: toutes figures
fortement marquées d'un «signe particulier» dont la mention revient
régulièrement, et qui, je ne sais comment et presque par la seule vertu
de ce signe répété, se dressent et vivent.
Leur vie est surtout extérieure; mais justement le drame que M. Zola a
conçu n'exigeait pas plus de psychologie qu'il n'en peut donner. L'âme
d'une pareille masse, ce sont des instincts fort simples. Les êtres
inférieurs qui s'agitent au premier plan sont mus, comme ils devaient
l'être, par des nécessités physiques et par des idées fort grossières qui
se font _images_ et qui, à la longue, les fascinent et les mettent en
branle. «... Tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup
de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du
ciel.... Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les
songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque citoyen
vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes...» La vie
intérieure d'Étienne lui-même devait se réduire à peu de chose, car il
est à peine au-dessus de ses compagnons: des aspirations vers la justice
absolue, des idées confuses sur les moyens; tantôt l'orgueil de penser plus
que les autres et tantôt le sentiment presque avoué de son insuffisance; le
pédantisme de l'ouvrier qui a lu et le découragement après l'enthousiasme;
des goûts de bourgeois et des dédains intellectuels se mêlant à sa ferveur
d'apôtre... C'est tout et c'est assez. Quant à Souvarine, c'est de propos
délibéré que M. Zola le laisse énigmatique et ne nous le présente que par
l'extérieur: son nihilisme n'est là que pour faire un contraste saisissant
avec le socialisme incertain et sentimental de l'ouvrier français et pour
préparer la catastrophe finale. On dit, et c'est peut-être vrai, que
M. Zola ne possède pas à un très haut degré le don d'entrer dans les âmes,
de les décomposer, d'y noter les origines et les progrès des idées et des
sentiments ou le retentissement des mille influences du dehors: aussi
n'a-t-il pas voulu faire ici l'histoire d'une âme, mais celle d'une foule.
Et ce n'est pas non plus un drame de sentiments qu'il a voulu écrire, mais
un drame de sensations, un drame tout matériel. Les sentiments se réduisent
à des instincts ou en sont tout proches, et les souffrances sont surtout
des souffrances physiques: ainsi, quand Jeanlin a les jambes cassées, quand
la petite Alzire meurt de faim, quand Catherine monte par le «goyot» les
sept cents mètres d'échelles ou quand elle agonise dans la fosse aux bras
d'Étienne, coudoyée par le cadavre de Chaval. On dira qu'il est facile de
serrer le coeur ou mieux de pincer les nerfs à ce prix et que c'est là du
plus grossier mélodrame. Croyez-vous? Mais ces morts et ces tortures, c'est
le drame même: M. Zola n'a pas eu l'intention de composer une tragédie
psychologique. Et il y a là autre chose que la description de spectacles
atroces: la pitié morose du romancier, sa compassion qu'un parti pris de
philosophie pessimiste tourne en impassibilité cruelle--pour nous et pour
lui. Il n'est pas de ceux pour qui la douleur morale est plus noble que la
souffrance physique. En quoi plus noble, puisque nos sentiments sont aussi
involontaires que nos sensations? Et puis, soyons sincères, n'est-ce pas la
souffrance du corps qui est la plus terrible? et n'est-ce pas surtout par
elle que le monde est mauvais?
Et voici, pour ces holocaustes de chair, le bourreau et le dieu, deux
«Bêtes». Le bourreau, c'est la mine, la bête mangeuse d'hommes. Le dieu,
c'est cet être mystérieux à qui appartient la mine et qui s'engraisse de la
faim des mineurs; c'est l'idole monstrueuse et invisible, accroupie quelque
part, on ne sait où, comme un dieu Mithra dans son sanctuaire. Et tour à
tour, régulièrement, les deux bêtes sont évoquées, la bête qui tue, et
l'autre, là-bas, celle qui fait tuer. Et nous entendons par intervalles
«la respiration grosse et longue» de la bête qui tue (c'est le bruit de la
pompe d'épuisement). Elle vit, elle vit si bien qu'à la fin elle meurt:
... Et l'on vit alors une effrayante chose; on vit la machine,
disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort:
elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme pour
se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute
cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât
dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en
poudre, lorsque tout d'un coup elle s'enfonça d'un bloc, bue par la
terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal, et rien ne dépassait,
pas même la pointe du paratonnerre. C'était fini; la bête mauvaise,
accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus
son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler
à l'abîme.
Et que d'autres évocations symboliques! Le lambeau sanglant arraché par
les femmes à Maigrat, c'est encore une bête méchante enfin écrasée sur qui
l'on piétine et l'on crache. Le vieux Bonnemort, idiot, déformé, hideux,
étranglant Cécile Grégoire, grasse, blonde et douce, c'est l'antique Faim
irresponsable se jetant par un élan fatal sur l'irresponsable Oisiveté.
Et à chaque instant, par des procédés franchement, naïvement étalés et
auxquels on se laisse prendre quand même, le poète mêle sinistrement la
nature à ses tableaux pour les agrandir et les «horrifier». Le _meeting_
des mineurs se meut dans de blêmes effets de lune, et la promenade des
trois mille désespérés dans la lueur sanglante du soleil couchant. Et c'est
par un symbole que le livre se conclut: Étienne quitte la mine par une
matinée de printemps, une de ces matinées où les bourgeons «crèvent en
feuilles vertes» et où les champs «tressaillent de la poussée des herbes».
En même temps il entend sous ses pieds des coups profonds, les coups
des camarades tapant dans la mine: «Encore, encore, de plus en plus
distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades
tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse,
c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes
poussaient: une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans
les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la
germination allait faire bientôt éclater la terre.» Et de là le titre du
livre.
Que veut dire cette fin énigmatique? Qu'est-ce que cette révolution future?
S'agit-il de l'avènement pacifique des déshérités ou de la destruction du
vieux monde? Est-ce le règne de la justice ou la curée tardive des plus
nombreux? Mystère! ou simplement rhétorique! Car tout le reste du roman ne
contient pas un atome d'espoir ou d'illusion. Je reconnais d'ailleurs la
haute impartialité de M. Zola: les gros mangeurs, on ne les voit pas,
et ils ne voient pas. Nous n'apercevons que les Grégoire, de petits
actionnaires, de bonnes gens à qui les mangés tuent leur fille. Et quant
au directeur Hennebeau, il est aussi à plaindre que ces affamés: «Sous la
fenêtre les hurlements éclatèrent avec un redoublement de violence: Du
pain! du pain! du pain!--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents
serrées; est-ce que je suis heureux?»
Souffrance et désespoir en haut et en bas! Mais au moins ces misérables
ont pour se consoler la Vénus animale. Ils «s'aiment» comme des chiens,
pêle-mêle, partout, à toute heure. Il y a un chapitre où l'on ne peut faire
un pas sans marcher sur des couples. Et c'est même assez étonnant chez ces
hommes de sang lourd, éreintés de travail, dans un pays pluvieux et froid.
On «s'aime» au fond de la mine noyée, et c'est après dix jours d'agonie
qu'Étienne y devient l'amant de Catherine. Et j'aimerais mieux qu'il ne le
devînt pas, la pudeur instinctive qu'ils ont éprouvée jusque-là l'un en
face de l'autre étant à peu près le seul vestige d'humanité supérieure que
l'écrivain ait laissé subsister dans son bestial poème.
Çà et là, dans cette épopée de douleur, de faim, de luxure et de mort,
éclate la lamentation d'Hennebeau, qui donne la morale de l'histoire et
exprime évidemment la pensée de M. Zola. «Une amertume affreuse, lui
empoisonnait la bouche..., _l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de
l'existence_.»
Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde dans le partage
de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien
démolir la société et en rebâtir une autre, ils n'ajouteraient pas une
joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant
à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre,
ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de désespoir, lorsqu'ils
les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts pour
les hausser à la souffrance inassouvie des passions. Non, le seul bien
était de ne pas être, et, si l'on était, d'être l'arbre, d'être la
pierre, moins encore, le grain de sable qui ne peut saigner sous le
talon des passants.
Un troupeau de misérables, soulevé par la faim et par l'instinct, attiré
par un rêve grossier, mû par des forces fatales et allant, avec des
bouillonnements et des remous, se briser contre une force supérieure: voilà
le drame. Les hommes apparaissant, semblables à des flots, sur une mer de
ténèbres et d'inconscience: voilà la vision philosophique, très simple,
dans laquelle ce drame se résout. M. Zola laisse aux psychologues le soin
d'écrire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre
et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles
matériels et des infinis détails extérieurs. Mais je me demande si personne
l'a jamais eue à ce degré.