VI

_Germinal_, le dernier roman paru, confirme merveilleusement la définition

que j'ai tentée de l'oeuvre de M. Zola. Tout ce que j'ai cru voir dans les

romans antérieurs surabonde dans _Germinal_, et on peut dire que jamais ni

la morosité de M. Zola et sa faculté épique, ni les procédés dont elles

comportent et commandent l'emploi, ne se sont plus puissamment étalés que

dans ce livre grandiose et sombre.

Le sujet est très simple: c'est l'histoire d'une grève, ou plutôt c'est le

poème de la grève. Des mineurs, à la suite d'une mesure qui leur paraît

inique, refusent de descendre dans les fosses. La faim les exaspère

jusqu'au pillage et au meurtre. L'ordre est rétabli par la troupe. Le jour

où les ouvriers redescendent, la fosse est noyée et quelques-uns des

principaux personnages restent au fond. Cette dernière catastrophe, oeuvre

d'un ouvrier nihiliste, est le seul trait qui distingue cette grève de tant

d'autres.

C'est donc l'histoire, non d'un homme ou de quelques hommes, mais d'une

multitude. Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remué

de pareilles masses. Cela tantôt grouille et fourmille, tantôt est emporté

d'un mouvement vertigineux par une poussée d'instincts aveugles. Le poète

déroule avec sa patience robuste, avec sa brutalité morne, avec sa largeur

d'évocation, une série de vastes et lamentables tableaux, composés de

détails monochromes qui s'entassent, s'entassent, montent et s'étalent

comme une marée: une journée dans la mine, une journée au coron, une

réunion des révoltés la nuit dans une clairière, la promenade furieuse de

trois mille misérables dans la campagne plate, le heurt de cette masse

contre les soldats, une agonie de dix jours dans la fosse noyée...

M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle,

d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion

des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément

furieuse. Souvent il ramasse les têtes éparses en une masse formidable, et

voici de quel souffle il la pousse:

... Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux

épars, dépeignées par la course, aux guenilles montrant la peau

nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.

Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,

l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,

plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient

des bâtons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort que

les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes

déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,

des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,

serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes

déteintes ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même

uniformité terreuse. Les yeux brûlaient; on voyait seulement les trous

de bouches noires chantant la _Marseillaise_, dont les strophes se

perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des

sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement

des barres de fer, une hache passa, portée toute droite, et cette

hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le

ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine...

La colère, la faim, ces deux mois de souffrances et cette débandade

enragée au travers des fosses avaient allongé en mâchoires de bêtes

fauves les faces placides des houilleurs de Montson. À ce moment,

le soleil se couchait; les derniers rayons, d'un pourpre sombre,

ensanglantaient la plaine. Alors la route sembla charrier du sang;

les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignant comme des

bouchers en pleine tuerie...

Pourtant il fallait bien que le drame se concentrât dans quelques

individus: le poète nous a donc montré, du côté des ouvriers la famille

Maheu et son «logeur» Étienne, du côté de la Compagnie la famille

Hennebeau, et dans les deux camps une quarantaine de figures secondaires;

mais toujours, autour de ces figures, la multitude grouille et gronde.

Étienne lui-même, le meneur de la grève, est plus entraîné qu'il

n'entraîne.

Ces têtes qui un moment émergent et se distinguent de la foule, c'est

Maheu, le brave homme, le ruminant résigné et raisonnable qui peu à peu

devient enragé;--la Maheude avec Estelle, sa dernière, _toujours_ pendue à

sa mamelle blême, la Maheude à qui la faim, les fusils des soldats et la

mine tuent son homme et ses enfants et qui apparaît à la fin comme une

_Mater dolorosa_, une Niobé stupide et terrible;--Catherine, l'ingénue de

cette noire épopée, _toujours_ en culotte de herscheuse, qui a l'espèce de

beauté, de pudeur et de charme qu'elle peut avoir;--Chaval, le «traître»,

qui «gueule» _toujours_;--Étienne, l'ouvrier socialiste, tête trouble et

pleine de rêves, d'une nature un peu plus fine que ses compagnons, avec de

soudaines colères, l'alcoolisme hérité de Gervaise Coupeau;--Alzire, la

petite bossue, si douce et faisant _toujours_ la petite femme;--le vieux

Mouque qui ne parle qu'une fois, et le vieux Bonnemort qui crache noir,

_toujours_;--Rasseneur, l'ancien ouvrier devenu cabaretier, révolutionnaire

gras, onctueux et prudent;--Pluchart, le commis-voyageur en socialisme,

_toujours_ enroué et pressé;--Maigrat, l'épicier pacha, qui se paye

sur les femmes et les filles des mineurs;--Mouquette, la bonne fille,

la gourgandine naïve;--la Pierronne, fine mouche, gourgandine

propre;--Jeanlin, l'avorton maraudeur aux pattes cassées, avec des taches

de rousseur, des oreilles écartées et des yeux verts, qui tue un petit

soldat en traîtrise, pour rien, par instinct et pour le plaisir;--Lydie

et Bébert, _toujours_ terrorisés par Jeanlin;--la Brûlé, la vieille à

qui la mine a tué son mari, _toujours_ hurlant et agitant des bras de

sorcière;--Hennebeau, le directeur, fonctionnaire exact et froid avec une

plaie au coeur, mari torturé par une Messaline qui ne se refuse qu'à

lui;--Négrel, le petit ingénieur brun, sceptique, brave et amant de sa

tante;--Deneulin, l'industriel énergique et aventureux;--les Grégoire,

actionnaires gras et bons, et Cécile et Jeanne et Lucie et Levaque et

Bouteloup et le père Quandieu et le petit soldat Jules;--et le vieux cheval

Bataille, «gras, luisant, l'air bonhomme», et le jeune cheval Trompette,

hanté au fond de la mine d'une vision de prés et de soleil (car M. Zola

aime les bêtes et leur donne pour le moins autant d'âme qu'aux hommes:

on se rappelle le chien Mathieu et la chatte Minouche dans la _Joie de

vivre_);--à part de tout ce monde, le Russe Souvarine, blond avec des

traits de fille, _toujours_ silencieux, dédaigneux et doux: toutes figures

fortement marquées d'un «signe particulier» dont la mention revient

régulièrement, et qui, je ne sais comment et presque par la seule vertu

de ce signe répété, se dressent et vivent.

Leur vie est surtout extérieure; mais justement le drame que M. Zola a

conçu n'exigeait pas plus de psychologie qu'il n'en peut donner. L'âme

d'une pareille masse, ce sont des instincts fort simples. Les êtres

inférieurs qui s'agitent au premier plan sont mus, comme ils devaient

l'être, par des nécessités physiques et par des idées fort grossières qui

se font _images_ et qui, à la longue, les fascinent et les mettent en

branle. «... Tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup

de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du

ciel.... Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les

songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque citoyen

vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes...» La vie

intérieure d'Étienne lui-même devait se réduire à peu de chose, car il

est à peine au-dessus de ses compagnons: des aspirations vers la justice

absolue, des idées confuses sur les moyens; tantôt l'orgueil de penser plus

que les autres et tantôt le sentiment presque avoué de son insuffisance; le

pédantisme de l'ouvrier qui a lu et le découragement après l'enthousiasme;

des goûts de bourgeois et des dédains intellectuels se mêlant à sa ferveur

d'apôtre... C'est tout et c'est assez. Quant à Souvarine, c'est de propos

délibéré que M. Zola le laisse énigmatique et ne nous le présente que par

l'extérieur: son nihilisme n'est là que pour faire un contraste saisissant

avec le socialisme incertain et sentimental de l'ouvrier français et pour

préparer la catastrophe finale. On dit, et c'est peut-être vrai, que

M. Zola ne possède pas à un très haut degré le don d'entrer dans les âmes,

de les décomposer, d'y noter les origines et les progrès des idées et des

sentiments ou le retentissement des mille influences du dehors: aussi

n'a-t-il pas voulu faire ici l'histoire d'une âme, mais celle d'une foule.

Et ce n'est pas non plus un drame de sentiments qu'il a voulu écrire, mais

un drame de sensations, un drame tout matériel. Les sentiments se réduisent

à des instincts ou en sont tout proches, et les souffrances sont surtout

des souffrances physiques: ainsi, quand Jeanlin a les jambes cassées, quand

la petite Alzire meurt de faim, quand Catherine monte par le «goyot» les

sept cents mètres d'échelles ou quand elle agonise dans la fosse aux bras

d'Étienne, coudoyée par le cadavre de Chaval. On dira qu'il est facile de

serrer le coeur ou mieux de pincer les nerfs à ce prix et que c'est là du

plus grossier mélodrame. Croyez-vous? Mais ces morts et ces tortures, c'est

le drame même: M. Zola n'a pas eu l'intention de composer une tragédie

psychologique. Et il y a là autre chose que la description de spectacles

atroces: la pitié morose du romancier, sa compassion qu'un parti pris de

philosophie pessimiste tourne en impassibilité cruelle--pour nous et pour

lui. Il n'est pas de ceux pour qui la douleur morale est plus noble que la

souffrance physique. En quoi plus noble, puisque nos sentiments sont aussi

involontaires que nos sensations? Et puis, soyons sincères, n'est-ce pas la

souffrance du corps qui est la plus terrible? et n'est-ce pas surtout par

elle que le monde est mauvais?

Et voici, pour ces holocaustes de chair, le bourreau et le dieu, deux

«Bêtes». Le bourreau, c'est la mine, la bête mangeuse d'hommes. Le dieu,

c'est cet être mystérieux à qui appartient la mine et qui s'engraisse de la

faim des mineurs; c'est l'idole monstrueuse et invisible, accroupie quelque

part, on ne sait où, comme un dieu Mithra dans son sanctuaire. Et tour à

tour, régulièrement, les deux bêtes sont évoquées, la bête qui tue, et

l'autre, là-bas, celle qui fait tuer. Et nous entendons par intervalles

«la respiration grosse et longue» de la bête qui tue (c'est le bruit de la

pompe d'épuisement). Elle vit, elle vit si bien qu'à la fin elle meurt:

... Et l'on vit alors une effrayante chose; on vit la machine,

disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort:

elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme pour

se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute

cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât

dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en

poudre, lorsque tout d'un coup elle s'enfonça d'un bloc, bue par la

terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal, et rien ne dépassait,

pas même la pointe du paratonnerre. C'était fini; la bête mauvaise,

accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus

son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler

à l'abîme.

Et que d'autres évocations symboliques! Le lambeau sanglant arraché par

les femmes à Maigrat, c'est encore une bête méchante enfin écrasée sur qui

l'on piétine et l'on crache. Le vieux Bonnemort, idiot, déformé, hideux,

étranglant Cécile Grégoire, grasse, blonde et douce, c'est l'antique Faim

irresponsable se jetant par un élan fatal sur l'irresponsable Oisiveté.

Et à chaque instant, par des procédés franchement, naïvement étalés et

auxquels on se laisse prendre quand même, le poète mêle sinistrement la

nature à ses tableaux pour les agrandir et les «horrifier». Le _meeting_

des mineurs se meut dans de blêmes effets de lune, et la promenade des

trois mille désespérés dans la lueur sanglante du soleil couchant. Et c'est

par un symbole que le livre se conclut: Étienne quitte la mine par une

matinée de printemps, une de ces matinées où les bourgeons «crèvent en

feuilles vertes» et où les champs «tressaillent de la poussée des herbes».

En même temps il entend sous ses pieds des coups profonds, les coups

des camarades tapant dans la mine: «Encore, encore, de plus en plus

distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades

tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse,

c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes

poussaient: une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans

les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la

germination allait faire bientôt éclater la terre.» Et de là le titre du

livre.

Que veut dire cette fin énigmatique? Qu'est-ce que cette révolution future?

S'agit-il de l'avènement pacifique des déshérités ou de la destruction du

vieux monde? Est-ce le règne de la justice ou la curée tardive des plus

nombreux? Mystère! ou simplement rhétorique! Car tout le reste du roman ne

contient pas un atome d'espoir ou d'illusion. Je reconnais d'ailleurs la

haute impartialité de M. Zola: les gros mangeurs, on ne les voit pas,

et ils ne voient pas. Nous n'apercevons que les Grégoire, de petits

actionnaires, de bonnes gens à qui les mangés tuent leur fille. Et quant

au directeur Hennebeau, il est aussi à plaindre que ces affamés: «Sous la

fenêtre les hurlements éclatèrent avec un redoublement de violence: Du

pain! du pain! du pain!--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents

serrées; est-ce que je suis heureux?»

Souffrance et désespoir en haut et en bas! Mais au moins ces misérables

ont pour se consoler la Vénus animale. Ils «s'aiment» comme des chiens,

pêle-mêle, partout, à toute heure. Il y a un chapitre où l'on ne peut faire

un pas sans marcher sur des couples. Et c'est même assez étonnant chez ces

hommes de sang lourd, éreintés de travail, dans un pays pluvieux et froid.

On «s'aime» au fond de la mine noyée, et c'est après dix jours d'agonie

qu'Étienne y devient l'amant de Catherine. Et j'aimerais mieux qu'il ne le

devînt pas, la pudeur instinctive qu'ils ont éprouvée jusque-là l'un en

face de l'autre étant à peu près le seul vestige d'humanité supérieure que

l'écrivain ait laissé subsister dans son bestial poème.

Çà et là, dans cette épopée de douleur, de faim, de luxure et de mort,

éclate la lamentation d'Hennebeau, qui donne la morale de l'histoire et

exprime évidemment la pensée de M. Zola. «Une amertume affreuse, lui

empoisonnait la bouche..., _l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de

l'existence_.»

Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde dans le partage

de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien

démolir la société et en rebâtir une autre, ils n'ajouteraient pas une

joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant

à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre,

ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de désespoir, lorsqu'ils

les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts pour

les hausser à la souffrance inassouvie des passions. Non, le seul bien

était de ne pas être, et, si l'on était, d'être l'arbre, d'être la

pierre, moins encore, le grain de sable qui ne peut saigner sous le

talon des passants.

Un troupeau de misérables, soulevé par la faim et par l'instinct, attiré

par un rêve grossier, mû par des forces fatales et allant, avec des

bouillonnements et des remous, se briser contre une force supérieure: voilà

le drame. Les hommes apparaissant, semblables à des flots, sur une mer de

ténèbres et d'inconscience: voilà la vision philosophique, très simple,

dans laquelle ce drame se résout. M. Zola laisse aux psychologues le soin

d'écrire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre

et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles

matériels et des infinis détails extérieurs. Mais je me demande si personne

l'a jamais eue à ce degré.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 53 / 82 题