IV

L'impression est triste et M. Zola le veut ainsi. Jamais peut-être le parti

pris pessimiste ne s'était porté à de pareils excès. Et le mal n'a fait que

croître depuis ses premiers romans. Du moins, dans les commencements de son

épopée fangeuse, on voyait encore éclater quelque chose comme l'ivresse du

naturalisme antique (exaspérée, il est vrai, par la notion chrétienne du

péché et par la «nervosité» moderne). Dans l'exubérante pastorale de Miette

et de Silvère (la _Fortune des Rougon_), dans les noces paradisiaques de

l'abbé Mouret et d'Albine, même dans l'idylle bestiale de Cadine et de

Marjolin parmi les montagnes de légumes des Halles, M. Zola paraissait du

moins glorifier l'amour physique et ses oeuvres. Mais il semble qu'il ait

maintenant la haine et la terreur de toute cette chair dont il est obsédé.

Il cherche à l'avilir; il s'attarde aux bas-fonds de la bête humaine, au

jeu des forces du sang et des nerfs en ce qu'elles ont de plus insultant

pour l'orgueil humain. Il fouille et étale les laideurs secrètes de

la chair et ses malfaisances. Il multiplie autour de l'adultère les

circonstances qui le dégradent, qui le font plat et écoeurant (_Une page

d'amour_, _Pot-Bouille_). Il conspue l'amour, le réduit à un besoin

tyrannique et à une fonction malpropre (_Pot-Bouille_). La meilleure part

de ses romans est un commentaire forcené du _Surgit amari aliquid_...

De la femme il ne voit plus que les mystérieuses souillures de son sexe

(_Pot-Bouille_, la _Joie de vivre_). Avec l'ardeur sombre d'un fakir, il

maudit la vie dans sa source et l'homme dès les entrailles de sa mère. Dans

l'homme il voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternité

l'accouchement. Il remue longuement et tristement les glaires, les humeurs,

tous les dessous de l'humanité physique. L'horrible et lamentable tableau

que les couches nocturnes de «ce souillon d'Adèle»! Et quel drame

pathologique, quel rêve de carabin morose que l'atroce accouchement de

Louise dans la _Joie de vivre_!

Et ni les horreurs de clinique ne lui suffisent, ni les pourritures

morales, encore que la collection en soit complète, allant des amours

de Maxime à celles de Léon Josserand en passant par les fantaisies de

Baptiste, de Satin, de la petite Angèle et de la maigre Lisa. Il lui faut

des curiosités physiologiques, le cas de Théophile Vabre ou celui de Mme

Campardon. La mine est inépuisable, et, s'il faut qu'avec les sottises et

les luxures il combine maintenant les infirmités corporelles, l'histoire

des Rougon-Macquart aura encore de beaux chapitres.

Donc la bestialité et l'imbécillité sont aux yeux de M. Zola le fond de

l'homme. Son oeuvre nous présente un si prodigieux amas d'êtres idiots ou

en proie au «sixième sens» qu'il s'en exhale--comme un miasme et une buée

d'un fumier,--pour la plupart des lecteurs un écoeurement profond, pour

d'autres une tristesse noire et pesante. Expliquerons-nous cet étrange

parti pris de l'auteur de _Pot-Bouille_? Dira-t-on que c'est qu'il goûte la

force par-dessus toutes choses et que rien n'est plus fort que ce qui est

aveugle, rien n'est plus fort que les instincts de l'animalité ni que la

veulerie et l'avachissement (aussi a-t-il beaucoup plus de brutes que de

gredins), et rien n'est plus invariable, plus formidable par son éternité,

son universalité et son inconscience, que la bêtise? Ou plutôt n'est-ce

pas que M. Zola voit en effet le monde comme il le peint? Oui, il y a chez

lui un pessimisme d'ascète tenté et, devant la chair et ses aventures,

une ébriété morose qui l'envahit tout entier et qu'il ne pourrait pas

secouer quand il le voudrait. S'il est vrai que les hommes d'aujourd'hui

reproduisent, avec plus de complication, les types des siècles passés,

M. Zola a été, dans le haut moyen âge, un moine très chaste et très

sérieux, mais trop bien portant et d'imagination trop forte, qui voyait

partout le diable et qui maudissait la corruption de son temps dans une

langue obscène et hyperbolique.

C'est donc une grande injustice que d'accuser M. Zola d'immoralité et de

croire qu'il spécule sur les mauvais instincts du lecteur. Au milieu des

basses priapées, parmi les visions de mauvais lieu ou de clinique, il

reste grave. S'il accumule certains détails, soyez sûrs que c'est chez lui

affaire de conscience. Comme il prétend peindre la réalité et qu'il est

persuadé qu'elle est ignoble, il nous la montre telle, avec les scrupules

d'une âme délicate à sa façon, qui ne veut pas nous tromper et qui nous

fait bonne mesure. Parfois il s'oublie; il brosse de vastes peintures

d'où l'ignominie de la chair est absente; mais tout à coup un remords le

traverse; il se souvient que la bête est partout et, pour ne pas manquer

à son devoir, au moment où on s'y attendait le moins, il glisse un détail

impudique et comme un _mémento_ de l'universelle ordure. Ces sortes de

repentirs sont surtout remarquables dans le développement des rôles de

Denise et de Pauline (_Au Bonheur des dames_ et la _Joie de vivre_). Et,

comme j'ai dit, une mélancolie affreuse se lève de toute cette physiologie

remuée.

V

Si l'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien mon compliment

à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la

correction sont si bien le tout de l'écrivain que, même après la _Conquête

de Plassans_, la _Faute de l'abbé Mouret_, l'_Assommoir_ et la _Joie de

vivre_, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à

l'école parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peut-être il

n'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder à un

jugement aussi distingué. Qu'on refuse tout le reste à M. Zola, est-il

possible de lui dénier la puissance créatrice, restreinte à ce qu'on

voudra, mais prodigieuse dans le domaine où elle s'exerce? J'ai beau m'en

défendre, ces brutalités mêmes m'imposent, je ne sais comment, par leur

nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts réguliers d'Hercule

embourbé, M. Zola met en monceaux les immondices des écuries d'Augias (on a

même dit qu'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce

qu'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de

M. Zola, c'est la vigueur infatigable et patiente. Il voit bien les choses

concrètes, tout l'extérieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu'il voit,

une faculté spéciale: c'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande

quantité de détails qu'aucun autre descripteur de la même École, et cela,

froidement, tranquillement, sans lassitude ni dégoût et en donnant à toute

chose la même saillie nette et crue. En sorte que l'unité de chaque tableau

n'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des détails

(toujours peu nombreux) à l'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur

interminable monochromie. Oui, cet artiste a une merveilleuse puissance

d'entassement dans le même sens. Je crois volontiers ce qu'on raconte de

lui, qu'il écrit toujours du même train et fait chaque jour le même nombre

de pages. Il construit un livre comme un maçon fait un mur, en mettant des

moellons l'un sur l'autre, sans se presser, indéfiniment. Vraiment cela

est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue

patience dont parle Buffon et qui serait du génie. Ce don, joint aux

autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalité.

Néanmoins beaucoup persistent à lui refuser ce qui, dit-on, conserve les

oeuvres: le style. Mais ici il faudrait d'abord distinguer entre ses

ouvrages de critique ou de polémique et ses romans. Les livres où il avait

à exprimer des idées abstraites ne sont pas toujours, en effet, bien

écrits, soit que l'embarras et l'équivoque de la pensée se soient

communiqués au style, ou que M. Zola soit naturellement incapable de rendre

des idées avec une entière exactitude. La forme de ses romans est beaucoup

plus défendable. Mais là encore il faut distinguer. M. Zola n'a jamais été

un écrivain impeccable ni très sûr de sa plume; mais dans ses premiers

romans (jusqu'à _Nana_, à ce qu'il me semble) il s'appliquait davantage;

son style était plus tourmenté et plus riche. Il y a, même à ne considérer

que la forme, des pages vraiment très belles, d'un grand éclat et d'une

suffisante pureté, dans la _Fortune des Rougon_ et dans la _Faute de l'abbé

Mouret_. Depuis _Nana_, en même temps que sous prétexte de vérité il oublie

de plus en plus la décence, on peut dire que sous couleur de simplicité

et en haine du romantisme (qui est à la fois son père et sa bête noire)

il s'est mis à dédaigner un peu le style, à écrire beaucoup plus vite,

largement et de haut, sans trop se soucier du détail de la phrase. Dans

l'une et l'autre de ces deux manières, mais surtout dans la seconde,

il n'est pas difficile de relever des fautes assez choquantes et

particulièrement cruelles pour les personnes habituées au commerce des

classiques, pour les gens de forte éducation universitaire, pour les vieux

professeurs qui savent bien leur langue: des impropriétés, des disparates

étranges, un mélange surprenant d'expressions recherchées, «poétiques»,

comme on disait autrefois, et de locutions basses ou triviales, certains

tics de style, parfois des incorrections, et surtout une outrance

continuelle; jamais de nuances, point de finesse... Eh! oui, tout cela est

vrai, et j'en suis très fâché. Mais d'abord cela n'est pas vrai partout, il

s'en faut. Et puis comme, dans ces romans, tout est largement construit,

fait pour être embrassé d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur

les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux

et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total d'un

tableau. On reconnaîtra qu'en somme tel amas de phrases qui ne sont point

toutes irréprochables finit pourtant par nous donner une vision vaste et

saisissante des objets, et que ce style grossissant, sans nuances et

quelquefois sans précision, est éminemment propre, par ses exagérations

monotones et ses insistances multipliées, à rendre avec grandeur les grands

ensembles de choses concrètes.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 52 / 82 题