L'impression est triste et M. Zola le veut ainsi. Jamais peut-être le parti
pris pessimiste ne s'était porté à de pareils excès. Et le mal n'a fait que
croître depuis ses premiers romans. Du moins, dans les commencements de son
épopée fangeuse, on voyait encore éclater quelque chose comme l'ivresse du
naturalisme antique (exaspérée, il est vrai, par la notion chrétienne du
péché et par la «nervosité» moderne). Dans l'exubérante pastorale de Miette
et de Silvère (la _Fortune des Rougon_), dans les noces paradisiaques de
l'abbé Mouret et d'Albine, même dans l'idylle bestiale de Cadine et de
Marjolin parmi les montagnes de légumes des Halles, M. Zola paraissait du
moins glorifier l'amour physique et ses oeuvres. Mais il semble qu'il ait
maintenant la haine et la terreur de toute cette chair dont il est obsédé.
Il cherche à l'avilir; il s'attarde aux bas-fonds de la bête humaine, au
jeu des forces du sang et des nerfs en ce qu'elles ont de plus insultant
pour l'orgueil humain. Il fouille et étale les laideurs secrètes de
la chair et ses malfaisances. Il multiplie autour de l'adultère les
circonstances qui le dégradent, qui le font plat et écoeurant (_Une page
d'amour_, _Pot-Bouille_). Il conspue l'amour, le réduit à un besoin
tyrannique et à une fonction malpropre (_Pot-Bouille_). La meilleure part
de ses romans est un commentaire forcené du _Surgit amari aliquid_...
De la femme il ne voit plus que les mystérieuses souillures de son sexe
(_Pot-Bouille_, la _Joie de vivre_). Avec l'ardeur sombre d'un fakir, il
maudit la vie dans sa source et l'homme dès les entrailles de sa mère. Dans
l'homme il voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternité
l'accouchement. Il remue longuement et tristement les glaires, les humeurs,
tous les dessous de l'humanité physique. L'horrible et lamentable tableau
que les couches nocturnes de «ce souillon d'Adèle»! Et quel drame
pathologique, quel rêve de carabin morose que l'atroce accouchement de
Louise dans la _Joie de vivre_!
Et ni les horreurs de clinique ne lui suffisent, ni les pourritures
morales, encore que la collection en soit complète, allant des amours
de Maxime à celles de Léon Josserand en passant par les fantaisies de
Baptiste, de Satin, de la petite Angèle et de la maigre Lisa. Il lui faut
des curiosités physiologiques, le cas de Théophile Vabre ou celui de Mme
Campardon. La mine est inépuisable, et, s'il faut qu'avec les sottises et
les luxures il combine maintenant les infirmités corporelles, l'histoire
des Rougon-Macquart aura encore de beaux chapitres.
Donc la bestialité et l'imbécillité sont aux yeux de M. Zola le fond de
l'homme. Son oeuvre nous présente un si prodigieux amas d'êtres idiots ou
en proie au «sixième sens» qu'il s'en exhale--comme un miasme et une buée
d'un fumier,--pour la plupart des lecteurs un écoeurement profond, pour
d'autres une tristesse noire et pesante. Expliquerons-nous cet étrange
parti pris de l'auteur de _Pot-Bouille_? Dira-t-on que c'est qu'il goûte la
force par-dessus toutes choses et que rien n'est plus fort que ce qui est
aveugle, rien n'est plus fort que les instincts de l'animalité ni que la
veulerie et l'avachissement (aussi a-t-il beaucoup plus de brutes que de
gredins), et rien n'est plus invariable, plus formidable par son éternité,
son universalité et son inconscience, que la bêtise? Ou plutôt n'est-ce
pas que M. Zola voit en effet le monde comme il le peint? Oui, il y a chez
lui un pessimisme d'ascète tenté et, devant la chair et ses aventures,
une ébriété morose qui l'envahit tout entier et qu'il ne pourrait pas
secouer quand il le voudrait. S'il est vrai que les hommes d'aujourd'hui
reproduisent, avec plus de complication, les types des siècles passés,
M. Zola a été, dans le haut moyen âge, un moine très chaste et très
sérieux, mais trop bien portant et d'imagination trop forte, qui voyait
partout le diable et qui maudissait la corruption de son temps dans une
langue obscène et hyperbolique.
C'est donc une grande injustice que d'accuser M. Zola d'immoralité et de
croire qu'il spécule sur les mauvais instincts du lecteur. Au milieu des
basses priapées, parmi les visions de mauvais lieu ou de clinique, il
reste grave. S'il accumule certains détails, soyez sûrs que c'est chez lui
affaire de conscience. Comme il prétend peindre la réalité et qu'il est
persuadé qu'elle est ignoble, il nous la montre telle, avec les scrupules
d'une âme délicate à sa façon, qui ne veut pas nous tromper et qui nous
fait bonne mesure. Parfois il s'oublie; il brosse de vastes peintures
d'où l'ignominie de la chair est absente; mais tout à coup un remords le
traverse; il se souvient que la bête est partout et, pour ne pas manquer
à son devoir, au moment où on s'y attendait le moins, il glisse un détail
impudique et comme un _mémento_ de l'universelle ordure. Ces sortes de
repentirs sont surtout remarquables dans le développement des rôles de
Denise et de Pauline (_Au Bonheur des dames_ et la _Joie de vivre_). Et,
comme j'ai dit, une mélancolie affreuse se lève de toute cette physiologie
remuée.
V
Si l'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien mon compliment
à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la
correction sont si bien le tout de l'écrivain que, même après la _Conquête
de Plassans_, la _Faute de l'abbé Mouret_, l'_Assommoir_ et la _Joie de
vivre_, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à
l'école parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peut-être il
n'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder à un
jugement aussi distingué. Qu'on refuse tout le reste à M. Zola, est-il
possible de lui dénier la puissance créatrice, restreinte à ce qu'on
voudra, mais prodigieuse dans le domaine où elle s'exerce? J'ai beau m'en
défendre, ces brutalités mêmes m'imposent, je ne sais comment, par leur
nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts réguliers d'Hercule
embourbé, M. Zola met en monceaux les immondices des écuries d'Augias (on a
même dit qu'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce
qu'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de
M. Zola, c'est la vigueur infatigable et patiente. Il voit bien les choses
concrètes, tout l'extérieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu'il voit,
une faculté spéciale: c'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande
quantité de détails qu'aucun autre descripteur de la même École, et cela,
froidement, tranquillement, sans lassitude ni dégoût et en donnant à toute
chose la même saillie nette et crue. En sorte que l'unité de chaque tableau
n'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des détails
(toujours peu nombreux) à l'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur
interminable monochromie. Oui, cet artiste a une merveilleuse puissance
d'entassement dans le même sens. Je crois volontiers ce qu'on raconte de
lui, qu'il écrit toujours du même train et fait chaque jour le même nombre
de pages. Il construit un livre comme un maçon fait un mur, en mettant des
moellons l'un sur l'autre, sans se presser, indéfiniment. Vraiment cela
est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue
patience dont parle Buffon et qui serait du génie. Ce don, joint aux
autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalité.
Néanmoins beaucoup persistent à lui refuser ce qui, dit-on, conserve les
oeuvres: le style. Mais ici il faudrait d'abord distinguer entre ses
ouvrages de critique ou de polémique et ses romans. Les livres où il avait
à exprimer des idées abstraites ne sont pas toujours, en effet, bien
écrits, soit que l'embarras et l'équivoque de la pensée se soient
communiqués au style, ou que M. Zola soit naturellement incapable de rendre
des idées avec une entière exactitude. La forme de ses romans est beaucoup
plus défendable. Mais là encore il faut distinguer. M. Zola n'a jamais été
un écrivain impeccable ni très sûr de sa plume; mais dans ses premiers
romans (jusqu'à _Nana_, à ce qu'il me semble) il s'appliquait davantage;
son style était plus tourmenté et plus riche. Il y a, même à ne considérer
que la forme, des pages vraiment très belles, d'un grand éclat et d'une
suffisante pureté, dans la _Fortune des Rougon_ et dans la _Faute de l'abbé
Mouret_. Depuis _Nana_, en même temps que sous prétexte de vérité il oublie
de plus en plus la décence, on peut dire que sous couleur de simplicité
et en haine du romantisme (qui est à la fois son père et sa bête noire)
il s'est mis à dédaigner un peu le style, à écrire beaucoup plus vite,
largement et de haut, sans trop se soucier du détail de la phrase. Dans
l'une et l'autre de ces deux manières, mais surtout dans la seconde,
il n'est pas difficile de relever des fautes assez choquantes et
particulièrement cruelles pour les personnes habituées au commerce des
classiques, pour les gens de forte éducation universitaire, pour les vieux
professeurs qui savent bien leur langue: des impropriétés, des disparates
étranges, un mélange surprenant d'expressions recherchées, «poétiques»,
comme on disait autrefois, et de locutions basses ou triviales, certains
tics de style, parfois des incorrections, et surtout une outrance
continuelle; jamais de nuances, point de finesse... Eh! oui, tout cela est
vrai, et j'en suis très fâché. Mais d'abord cela n'est pas vrai partout, il
s'en faut. Et puis comme, dans ces romans, tout est largement construit,
fait pour être embrassé d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur
les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux
et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total d'un
tableau. On reconnaîtra qu'en somme tel amas de phrases qui ne sont point
toutes irréprochables finit pourtant par nous donner une vision vaste et
saisissante des objets, et que ce style grossissant, sans nuances et
quelquefois sans précision, est éminemment propre, par ses exagérations
monotones et ses insistances multipliées, à rendre avec grandeur les grands
ensembles de choses concrètes.