M. Zola emploie, pour composer les ensembles, la même méthode d'audacieuse
simplification. Prenons par exemple _Pot-Bouille_: non que ce soit le
meilleur de ses romans, mais c'est un de ceux où s'étale le plus
franchement sa manière. Les procédés grossissants qui, simplifiant la
réalité, en font saillir outre mesure certains caractères, reviennent de
dix pages en dix pages.--C'est la domesticité de la maison commentant
d'une fenêtre à l'autre, dans la puante cour intérieure, les aventures
des bourgeois, déchirant les voiles avec d'obscènes gouailleries. C'est
l'antithèse ironique que fait la gravité décente du grand escalier avec ce
qui se passe derrière les belles portes d'acajou: cela revient après toutes
les scènes particulièrement ignobles, comme un refrain de ballade. Et, de
même que la maison a son grand escalier et ses portes d'acajou, toujours
l'oncle Bachelard a son nez rouge, Duveyrier ses taches sanguinolentes,
Mme Josserand sa vaste poitrine, Auguste Vabre son oeil gauche tiré par la
migraine; et le petit père Josserand a ses bandes, et le vieux Vabre a
ses fiches, et Clotilde a son piano. M. Zola use et abuse du procédé des
«signes particuliers». Et partout nous le voyons choisir, abstraire,
outrer. Si de toute la magistrature il a pu tirer un Duveyrier (qui
d'ailleurs n'est guère plus magistrat que notaire ou charcutier), et de
toutes les bourgeoises de Paris une Mme Josserand, c'est assurément par
une sélection aussi hardie que celle par où sont extraites du faubourg
Saint-Germain les femmes de M. Octave Feuillet. Ajoutez une autre
application du même procédé, par laquelle M. Zola a pu réunir dans une
seule maison tant de méprisables personnages et, de toutes les maisons
bourgeoises de Paris, extraire celle-là.
Ainsi les conventions surabondent. Pas une figure qui ne soit
_hyperbolique_ dans l'ignominie ou dans la platitude; leur groupement
même est un fait _exceptionnel_; les moindres détails ont été visiblement
_choisis_ sous l'empire d'une idée unique et tenace, qui est d'avilir la
créature humaine, d'enlaidir encore la laideur des vices inconscients et
bas. Si bien qu'au bout de quelque temps la fausseté de certains détails ne
choque plus, n'apparaît même plus dans l'exagération générale. On a sous
les yeux le tableau dru, cru, plus grand que nature, mais harmonieux,
monotone même, de la crasse, de la luxure et de la bêtise bourgeoise:
tableau plus qu'idéal, sibyllin par la violence continue, presque
apocalyptique. C'est la bourgeoisie qui est ici «la Bête». La maison de la
rue de Choiseul devient un «temple» où d'infâmes mystères s'accomplissent
dans l'ombre. M. Gourd, le concierge, en est «le bedeau». L'abbé Mauduit,
triste et poli, est «le maître des cérémonies», ayant pour fonction de
«couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé» et de
«régler le bel ordre des sottises et des vices». À un moment--caprice d'une
imagination grossière et mystique,--l'image du Christ saignant surgit
sur ce cloaque. L'immeuble Vabre devient on ne sait quelle vision énorme
et symbolique. L'auteur finit par prêter à ses personnages son oeil
grossissant. Le propriétaire a loué une mansarde à une fille enceinte: le
ventre de cette femme obsède M. Gourd. Ce ventre «lui semble jeter son
ombre sur la propreté froide de la cour... et emplir l'immeuble d'une chose
déshonnête dont les murs gardent un malaise».--«Dans les commencements,
explique-t-il, ça se voyait à peine; c'était possible; je ne disais trop
rien. Enfin, j'espérais qu'elle y mettrait de la discrétion. Ah bien! oui.
Je le surveillais, il poussait à vue d'oeil, il me consternait par ses
progrès rapides. Et regardez, regardez aujourd'hui! Elle ne tente rien pour
le contenir, elle le lâche... Une maison comme la nôtre affichée par un
ventre pareil!» Voilà des images et des fioritures assez inattendues sur
les lèvres d'un portier. Étrange monde où les concierges parlent comme des
poètes, et tous les autres comme des concierges!
Parcourez les _Rougon-Macquart_: vous trouverez dans presque tous les
romans de M. Zola (et sûrement dans tous les derniers) quelque chose
d'analogue à cette prodigieuse maison de la rue de Choiseul, quelque chose
d'inanimé, forêt, mer, cabaret, magasin, qui sert de théâtre ou de centre
au drame; qui se met à vivre d'une vie surhumaine et terrible; qui
personnifie quelque force naturelle ou sociale supérieure aux individus
et qui prend enfin des aspects de Bête monstrueuse, mangeuse d'âmes et
mangeuse d'hommes. La Bête dans _Nana_, c'est Nana elle-même. Dans la
_Faute de l'abbé Mouret_, la Bête, c'est le parc du Paradou, cette forêt
fantastique où tout fleurit en même temps, où se mêlent toutes les odeurs,
où sont ramassées toutes les puissances amoureuses de Cybèle, et qui, comme
une divine et irrésistible entremetteuse, jette dans les bras l'un de
l'autre Serge et Albine, puis endort la petite faunesse de ses parfums
mortels. C'est, dans le _Ventre de Paris_, l'énormité des Halles centrales
qui font fleurir autour d'elles une copieuse vie animale et qui effarent
et submergent le maigre et rêveur Florent. C'est, dans l'_Assommoir_,
le cabaret du père Colombe, le comptoir d'étain et l'alambic de cuivre
pareil au col d'un animal mystérieux et malfaisant qui verse aux ouvriers
l'ivresse abrutissante, la paresse, la colère, la luxure, le vice
inconscient. C'est, dans le _Bonheur des dames_, le magasin de Mouret,
basilique du commerce moderne, où se dépravent les employés et s'affolent
les acheteuses, formidable machine vivante qui broie dans ses engrenages et
qui mange les petits boutiquiers. C'est, dans la _Joie de vivre_, l'Océan,
d'abord complice des amours et des ambitions de Lazare, puis son ennemi,
et dont la victoire achève de détraquer la faible tête du disciple de
Schopenhauer. M. Zola excelle à donner aux choses comme le frémissement de
cette âme dont il retire une partie aux hommes et, tandis qu'il fait vivre
une forêt, une halle, un comptoir de marchand de vin, un magasin de
nouveautés d'une vie presque humaine, il réduit les créatures tristes ou
basses qui s'y agitent à une vie presque animale.
Mais enfin, de quelque vie que ce soit, même incomplète et découronnée,
il les fait vivre; il a ce don, le premier de tous. Et non seulement les
principales figures, mais, au second plan, les moindres têtes s'animent
sous les gros doigts de ce pétrisseur de bêtes. Elles vivent à peu de
frais sans doute, le plus souvent en vertu d'un signe grossièrement et
énergiquement particulier; mais elles vivent, chacune à part et toutes
ensemble. Car il sait encore animer les groupes, mettre les masses en
mouvement. Il y a dans presque tous ses romans, autour des protagonistes,
une quantité de personnages secondaires, un _vulgum pecus_ qui souvent
marche en bande, qui fait le fond de la scène et qui s'en détache et prend
la parole par intervalles, à la façon du choeur antique. C'est, dans
la _Faute de l'abbé Mouret_, le choeur des horribles paysans; dans
l'_Assommoir_, le choeur des amis et des parents de Coupeau; dans
_Pot-Bouille_, le choeur des domestiques; dans le _Bonheur des dames_,
le choeur des employés et celui des petits commerçants; dans la _Joie de
vivre_, le choeur des pêcheurs et celui des mendiants. Par eux les figures
du premier plan se trouvent mêlées à une large portion d'humanité; et,
comme cette humanité, ainsi qu'on a vu, est mêlée elle-même à la vie des
choses, il se dégage de ces vastes ensembles une impression de vie presque
uniquement bestiale et matérielle, mais grouillante, profonde, vaste,
illimitée.