III

M. Zola emploie, pour composer les ensembles, la même méthode d'audacieuse

simplification. Prenons par exemple _Pot-Bouille_: non que ce soit le

meilleur de ses romans, mais c'est un de ceux où s'étale le plus

franchement sa manière. Les procédés grossissants qui, simplifiant la

réalité, en font saillir outre mesure certains caractères, reviennent de

dix pages en dix pages.--C'est la domesticité de la maison commentant

d'une fenêtre à l'autre, dans la puante cour intérieure, les aventures

des bourgeois, déchirant les voiles avec d'obscènes gouailleries. C'est

l'antithèse ironique que fait la gravité décente du grand escalier avec ce

qui se passe derrière les belles portes d'acajou: cela revient après toutes

les scènes particulièrement ignobles, comme un refrain de ballade. Et, de

même que la maison a son grand escalier et ses portes d'acajou, toujours

l'oncle Bachelard a son nez rouge, Duveyrier ses taches sanguinolentes,

Mme Josserand sa vaste poitrine, Auguste Vabre son oeil gauche tiré par la

migraine; et le petit père Josserand a ses bandes, et le vieux Vabre a

ses fiches, et Clotilde a son piano. M. Zola use et abuse du procédé des

«signes particuliers». Et partout nous le voyons choisir, abstraire,

outrer. Si de toute la magistrature il a pu tirer un Duveyrier (qui

d'ailleurs n'est guère plus magistrat que notaire ou charcutier), et de

toutes les bourgeoises de Paris une Mme Josserand, c'est assurément par

une sélection aussi hardie que celle par où sont extraites du faubourg

Saint-Germain les femmes de M. Octave Feuillet. Ajoutez une autre

application du même procédé, par laquelle M. Zola a pu réunir dans une

seule maison tant de méprisables personnages et, de toutes les maisons

bourgeoises de Paris, extraire celle-là.

Ainsi les conventions surabondent. Pas une figure qui ne soit

_hyperbolique_ dans l'ignominie ou dans la platitude; leur groupement

même est un fait _exceptionnel_; les moindres détails ont été visiblement

_choisis_ sous l'empire d'une idée unique et tenace, qui est d'avilir la

créature humaine, d'enlaidir encore la laideur des vices inconscients et

bas. Si bien qu'au bout de quelque temps la fausseté de certains détails ne

choque plus, n'apparaît même plus dans l'exagération générale. On a sous

les yeux le tableau dru, cru, plus grand que nature, mais harmonieux,

monotone même, de la crasse, de la luxure et de la bêtise bourgeoise:

tableau plus qu'idéal, sibyllin par la violence continue, presque

apocalyptique. C'est la bourgeoisie qui est ici «la Bête». La maison de la

rue de Choiseul devient un «temple» où d'infâmes mystères s'accomplissent

dans l'ombre. M. Gourd, le concierge, en est «le bedeau». L'abbé Mauduit,

triste et poli, est «le maître des cérémonies», ayant pour fonction de

«couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé» et de

«régler le bel ordre des sottises et des vices». À un moment--caprice d'une

imagination grossière et mystique,--l'image du Christ saignant surgit

sur ce cloaque. L'immeuble Vabre devient on ne sait quelle vision énorme

et symbolique. L'auteur finit par prêter à ses personnages son oeil

grossissant. Le propriétaire a loué une mansarde à une fille enceinte: le

ventre de cette femme obsède M. Gourd. Ce ventre «lui semble jeter son

ombre sur la propreté froide de la cour... et emplir l'immeuble d'une chose

déshonnête dont les murs gardent un malaise».--«Dans les commencements,

explique-t-il, ça se voyait à peine; c'était possible; je ne disais trop

rien. Enfin, j'espérais qu'elle y mettrait de la discrétion. Ah bien! oui.

Je le surveillais, il poussait à vue d'oeil, il me consternait par ses

progrès rapides. Et regardez, regardez aujourd'hui! Elle ne tente rien pour

le contenir, elle le lâche... Une maison comme la nôtre affichée par un

ventre pareil!» Voilà des images et des fioritures assez inattendues sur

les lèvres d'un portier. Étrange monde où les concierges parlent comme des

poètes, et tous les autres comme des concierges!

Parcourez les _Rougon-Macquart_: vous trouverez dans presque tous les

romans de M. Zola (et sûrement dans tous les derniers) quelque chose

d'analogue à cette prodigieuse maison de la rue de Choiseul, quelque chose

d'inanimé, forêt, mer, cabaret, magasin, qui sert de théâtre ou de centre

au drame; qui se met à vivre d'une vie surhumaine et terrible; qui

personnifie quelque force naturelle ou sociale supérieure aux individus

et qui prend enfin des aspects de Bête monstrueuse, mangeuse d'âmes et

mangeuse d'hommes. La Bête dans _Nana_, c'est Nana elle-même. Dans la

_Faute de l'abbé Mouret_, la Bête, c'est le parc du Paradou, cette forêt

fantastique où tout fleurit en même temps, où se mêlent toutes les odeurs,

où sont ramassées toutes les puissances amoureuses de Cybèle, et qui, comme

une divine et irrésistible entremetteuse, jette dans les bras l'un de

l'autre Serge et Albine, puis endort la petite faunesse de ses parfums

mortels. C'est, dans le _Ventre de Paris_, l'énormité des Halles centrales

qui font fleurir autour d'elles une copieuse vie animale et qui effarent

et submergent le maigre et rêveur Florent. C'est, dans l'_Assommoir_,

le cabaret du père Colombe, le comptoir d'étain et l'alambic de cuivre

pareil au col d'un animal mystérieux et malfaisant qui verse aux ouvriers

l'ivresse abrutissante, la paresse, la colère, la luxure, le vice

inconscient. C'est, dans le _Bonheur des dames_, le magasin de Mouret,

basilique du commerce moderne, où se dépravent les employés et s'affolent

les acheteuses, formidable machine vivante qui broie dans ses engrenages et

qui mange les petits boutiquiers. C'est, dans la _Joie de vivre_, l'Océan,

d'abord complice des amours et des ambitions de Lazare, puis son ennemi,

et dont la victoire achève de détraquer la faible tête du disciple de

Schopenhauer. M. Zola excelle à donner aux choses comme le frémissement de

cette âme dont il retire une partie aux hommes et, tandis qu'il fait vivre

une forêt, une halle, un comptoir de marchand de vin, un magasin de

nouveautés d'une vie presque humaine, il réduit les créatures tristes ou

basses qui s'y agitent à une vie presque animale.

Mais enfin, de quelque vie que ce soit, même incomplète et découronnée,

il les fait vivre; il a ce don, le premier de tous. Et non seulement les

principales figures, mais, au second plan, les moindres têtes s'animent

sous les gros doigts de ce pétrisseur de bêtes. Elles vivent à peu de

frais sans doute, le plus souvent en vertu d'un signe grossièrement et

énergiquement particulier; mais elles vivent, chacune à part et toutes

ensemble. Car il sait encore animer les groupes, mettre les masses en

mouvement. Il y a dans presque tous ses romans, autour des protagonistes,

une quantité de personnages secondaires, un _vulgum pecus_ qui souvent

marche en bande, qui fait le fond de la scène et qui s'en détache et prend

la parole par intervalles, à la façon du choeur antique. C'est, dans

la _Faute de l'abbé Mouret_, le choeur des horribles paysans; dans

l'_Assommoir_, le choeur des amis et des parents de Coupeau; dans

_Pot-Bouille_, le choeur des domestiques; dans le _Bonheur des dames_,

le choeur des employés et celui des petits commerçants; dans la _Joie de

vivre_, le choeur des pêcheurs et celui des mendiants. Par eux les figures

du premier plan se trouvent mêlées à une large portion d'humanité; et,

comme cette humanité, ainsi qu'on a vu, est mêlée elle-même à la vie des

choses, il se dégage de ces vastes ensembles une impression de vie presque

uniquement bestiale et matérielle, mais grouillante, profonde, vaste,

illimitée.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 51 / 82 题