Il y a des écrivains et des artistes dont le charme intime, délicat,
subtil, est très difficile à saisir et à fixer dans une formule. Il y en a
aussi dont le talent est un composé très riche, un équilibre heureux de
qualités contraires; et ceux-là, il n'est pas non plus très aisé de les
définir avec précision. Mais il en est d'autres chez qui prédominent
hautement, de façon brutale et exorbitante, une faculté, un goût, une
manie; des espèces de monstres puissants, simples et clairs, et dont il est
agréable de dessiner à grands traits la physionomie saillante. On peut,
avec eux, faire quelque chose comme de la critique à fresque.
M. Émile Zola est certainement de ces vigoureux «outranciers», surtout
depuis l'_Assommoir_. Mais, comme il semble bien qu'il se connaisse peu
lui-même, comme il a fait tout ce qu'il a pu pour donner au public une idée
absolument fausse de son talent et de son oeuvre, il est peut-être bon,
avant de chercher ce qu'il est, de dire ce qu'il n'est pas.
I
M. Zola n'est pas un esprit critique, quoiqu'il ait écrit le _Roman
expérimental_ ou plutôt parce qu'il l'a écrit, et M. Zola n'est point un
romancier véridique, quoique ce soit sa grande prétention.
Il est impossible d'imaginer une équivoque plus surprenante et plus
longuement soutenue et développée que celle qui fait le fond de son
volume sur le _Roman expérimental_. Mais on s'est assez moqué de cette
assimilation d'un roman avec une expérience de chimie pour qu'il soit
inutile d'y revenir. Il reste que, pour M. Zola, le roman _doit_ serrer la
réalité du plus près qu'il se peut. Si c'est un conseil, il est bon, mais
banal. Si c'est un dogme, on s'insurge et on réclame la liberté de l'art.
Si M. Zola croit prêcher d'exemple, il se trompe.
On est tout prêt à reconnaître avec M. Zola que bien des choses dans le
romantisme ont vieilli et paraissent ridicules; que les oeuvres qui nous
intéressent le plus aujourd'hui sont celles qui partent de l'observation
des hommes tels qu'ils sont, traînant un corps, vivant dans des conditions
et dans un «milieu» dont ils subissent l'influence. Mais aussi M. Zola sait
bien que l'artiste, pour transporter ses modèles dans le roman ou sur la
scène, est _forcé_ de choisir, de ne retenir de la réalité que les traits
expressifs et de les ordonner de manière à faire ressortir le caractère
dominant soit d'un milieu, soit d'un personnage. Et puis c'est tout. Quels
modèles doit-on prendre? Dans quelle mesure peut-on choisir et, par suite,
élaguer? C'est affaire de goût, et de tempérament. Il n'y a pas de
lois pour cela: celui qui en édicte est un faux prophète. L'art, même
naturaliste, est nécessairement une transformation du réel: de quel droit
fixez-vous la limite qu'elle ne doit point dépasser? Dites-moi pourquoi je
dois goûter médiocrement _Indiana_ ou même _Julia de Trécoeur_ et _Méta
Holdenis_. Et quelle est cette étrange et pédantesque tyrannie qui se mêle
de régenter mes plaisirs? Élargissons nos sympathies (M. Zola lui-même y
gagnera) et permettons tout à l'artiste, sauf d'être médiocre et ennuyeux.
Je consens même qu'il imagine, en arrangeant ses souvenirs, des personnages
dont la réalité ne lui offre pas de modèles, pourvu que ces personnages
aient de l'unité et qu'ils imitent les hommes de chair et d'os par une
logique particulière qui préside à leurs actions. Je l'avoue sans honte,
j'aime encore Lélia, j'adore Consuelo et je supporte jusqu'aux ouvriers de
George Sand: ils ont une sorte de vérité et expriment une part des idées et
des passions de leur temps.
Ainsi M. Zola, sous couleur de critique littéraire, n'a jamais fait
qu'ériger son goût personnel en principe: ce qui n'est ni d'un esprit libre
ni d'un esprit libéral. Et par malheur il l'a fait sans grâce, d'un air
imperturbable, sous forme de mandements à la jeunesse française. Par là il
a agacé nombre d'honnêtes gens et leur a fourni de si bonnes raisons de ne
le point comprendre, qu'ils sont fort excusables d'en avoir usé. Car voici
ce qui est arrivé. D'une part, ces bonnes gens ont traité d'absurdes les
théories de M. Zola; mais en même temps ils ont affecté de les prendre au
mot et se sont plu à montrer qu'elles n'étaient pas appliquées dans ses
romans. Ils ont donc condamné ces romans pour avoir manqué à des règles
qu'eux-mêmes venaient de condamner tout d'abord. Ils ont dit, par exemple:
Nana ne ressemble guère aux courtisanes que l'on connaît; vos bourgeois
de _Pot-Bouille_ ressemblent encore moins à la moyenne des bourgeois; en
outre, vos livres sont pleins d'ordures et la proportion de l'ignoble y est
certainement plus forte que dans la réalité: donc, ils ne valent pas le
diable. Bref, on s'est servi contre M. Zola des armes qu'il avait lui-même
fournies et on a voulu lui faire porter la peine des théories dont il nous
a rebattu les oreilles.
C'est peut-être de bonne guerre; mais ce n'est pas d'une critique
équitable, car les romans de M. Zola pourraient aller contre ses doctrines,
et n'en être pas moins de belles oeuvres. Je voudrais donc le défendre
(sans lui en demander la permission) et contre ses «détracteurs» et contre
ses propres illusions. «C'est faux, lui crie-t-on, et c'est malpropre
par-dessus le marché.» Je voudrais montrer ingénument que, si les peintures
de M. Zola sont outrées et systématiques, c'est par là qu'elles sont
imposantes, et que, si elles sont souvent horribles, elles le sont
peut-être avec quelque force, quelque grandeur et quelque poésie.
M. Zola n'est point un critique et n'est point un romancier «naturaliste»
au sens où il l'entend. Mais M. Zola est un poète épique et un poète
pessimiste. Et cela est surtout sensible dans ses derniers romans.
J'entends par poète un écrivain qui, en vertu d'une idée ou en vue d'un
idéal, transforme notablement la réalité, et, ainsi modifiée, la fait
vivre. À ce compte, beaucoup de romanciers et d'auteurs dramatiques sont
donc des poètes; mais ce qui est intéressant, c'est que M. Zola s'en défend
et qu'il l'est pourtant plus que personne.
Si l'on compare M. Daudet avec M. Zola, on verra que c'est M. Daudet qui
est le romancier naturaliste, non M. Zola; que c'est l'auteur du _Nabab_
qui part de l'observation de la réalité et qui est comme possédé par elle,
tandis que l'auteur de l'_Assommoir_ ne la consulte que lorsque son siège
est fait, et sommairement et avec des idées préconçues. L'un saisit des
personnages réels, et presque toujours singuliers, puis cherche une action
qui les relie tous entre eux et qui soit en même temps le développement
naturel du caractère ou des passions des principaux acteurs. L'autre
veut peindre une classe, un groupe, qu'il connaît en gros, et qu'il se
représente d'une certaine façon avant toute étude particulière; il imagine
ensuite un drame très simple et très large, où des masses puissent se
mouvoir et où puissent se montrer en plein des types très généraux. Ainsi
M. Zola invente beaucoup plus qu'il n'observe; il est vraiment poète si
l'on prend le mot au sens étymologique, qui est un peu grossier--et poète
idéaliste, si l'on prend le mot au rebours de son sens habituel. Voyons
donc quelle sorte de simplification hardie ce poète applique à la peinture
des hommes, des choses et des milieux, et nous ne serons pas loin de le
connaître tout entier.