Ces préférences, réduites en système, l'ont certainement rendu, non pas
injuste, mais chagrin, mais défiant à l'égard d'une grande partie de la
littérature contemporaine, quoiqu'il se soit peut-être adouci depuis son
premier article sur: le _Réalisme en_ 1875 et qu'il ait été un jour presque
clément à Flaubert et, maintes fois, presque caressant pour M. Alphonse
Daudet; mais, en somme, sa critique des contemporains est restée surtout
négative: il leur en veut plus de ce qui leur manque qu'il ne leur sait gré
de ce qu'ils ont. Cela m'afflige, et voici pourquoi.
Quelles sont les qualités dont l'absence rend une oeuvre damnable, quels
que soient d'ailleurs ses autres mérites, aux yeux de M. Brunetière? C'est
d'abord la clarté du dessein, l'unité du plan, la correction de la forme,
la décence (et j'avoue que, si une oeuvre peut valoir encore quelque chose
sans ces qualités, elle vaut mieux quand elle les possède). Mais c'est
aussi, nous l'avons vu, un certain optimisme, la sympathie pour l'homme
exprimée directement, l'observation du «milieu intérieur» et, sous les
déguisements de la mode, de l'éternel fond moral de l'humanité. Or, s'il
est fâcheux que cela ne se trouve point dans certaines oeuvres, je remarque
que cela était peut-être plus facile à y mettre que ce que l'artiste y a
mis; qu'un livre où se rencontrent toutes ces qualités peut être fort
médiocre, qu'un livre où elles manquent peut être encore fort intéressant
et séduisant; et j'en conclus que, s'il y a de certaines critiques qu'on a
bien le droit ou même le devoir de formuler, on ne serait pas mal avisé de
le faire modestement.
Je me souviens d'un vieil article de M. Étienne sur les _Contemplations_
et d'une étude de M. Saint-René Taillandier sur la _Tentation de saint
Antoine_, qui, dans l'âge heureux où l'on manque de sagesse, m'avaient
rempli de la plus furieuse indignation. M. Étienne reprochait d'un bout
à l'autre à Victor Hugo son obscurité, sa déraison, son mauvais goût.
M. Taillandier, examinant avec conscience la «sotie» de Flaubert, n'y
trouvait point de clarté, point d'intelligence de l'histoire, point de
bon sens, point de décence, point de sens moral, point d'idéal. Tous
deux avaient raison; mais, comme j'étais très jeune, je me disais:
«Hé! professeurs éminents que vous êtes, bon goût, bon sens, bon ordre,
moralité, idéal, c'est ce que tout honnête lettré peut mettre dans un
livre! Moi-même je l'y mettrais si je voulais! Mais la splendeur, la
sonorité, le lyrisme débordant, la profusion d'images éclatantes des
_Contemplations_; mais l'étrangeté et la perfection plastique de la
_Tentation_, voilà ce dont Hugo et Flaubert étaient seuls capables! Il eût
mieux valu qu'ils y joignissent le bon goût et le bon sens; mais, après
tout, je n'attache pas un si haut prix à ce que je puis posséder ou
acquérir tout comme un autre et, où il ne manque que ce que vous et moi
aurions pu apporter, je ne suis pas tenté de réclamer si fort. Car ces
qualités communes peuvent contribuer à la perfection d'une oeuvre; mais,
toutes seules, elles feraient pauvre figure, et, au contraire, une
originalité puissante vaut encore beaucoup et emporte ou séduit, même sans
elles.»
J'allais sans doute trop loin. Il y a des règles nécessaires dont
la violation empêche une oeuvre de valoir tout son prix (encore
l'interprétation de ces règles peut-elle être plus ou moins rigoureuse).
Mais j'avais peut-être raison d'admirer quand même les _Contemplations_
et la _Tentation_ et de croire que la vraie beauté d'un livre est
quelque chose d'intime et de profond qui ne saurait être atteint par des
manquements même aux règles de la rhétorique et des convenances; que
l'écrivain vaut avant tout par une façon de voir, de sentir, d'écrire,
qui soit bien à lui et qui le place au-dessus du commun--je ne dis pas
n'importe comment ni par quelque singularité facile et apprise.
Mais il faut aimer pour bien comprendre et jusqu'au fond. Or il y a
plusieurs écrivains de notre temps, même intéressants et rares, que M.
Brunetière n'aime pas, et justement parce qu'il ne trouve pas chez eux ces
indispensables qualités communes qu'exigeait M. Étienne de Victor Hugo et
qui surabondent chez les grands écrivains du XVIIe siècle. En outre, il a,
si j'ose dire, l'esprit trop philosophique, trop préoccupé de théories,
pour se laisser prendre bonnement à d'autres livres que ceux sur lesquels
il est d'avance pleinement renseigné et rassuré. Comme sa pente est de
classer, et aussi de rattacher les auteurs les uns aux autres, d'expliquer
la filiation des livres, de soulever des questions générales, ce souci le
détourne de pénétrer autant qu'il le pourrait dans l'intelligence et dans
le sentiment d'une oeuvre nouvelle. Son premier mouvement est de la
comparer aux «modèles» et, cependant qu'il se hâte de la juger, il oublie
d'en jouir, de chercher quelle est enfin sa beauté particulière et si
l'auteur, malgré les fautes et les partis pris, n'aurait point par hasard
quelque originalité et quelque puissance, des impressions, une vue des
choses qui lui appartienne et qui le distingue. Mais M. Brunetière n'entre
que dans les âmes d'il y a deux cents ans: dans les nôtres, il ne daigne.
Il avoue quelque part qu'il y a dans l'oeuvre de M. Zola quelques centaines
de pages qui sont belles: que ne parle-t-il un peu de celles-là? Mais il
aime mieux déduire de combien de façons les autres sont mauvaises. Hé! oui,
il y a dans M. Zola beaucoup de grossièretés inutiles, et ses romans ne
sont peut-être pas aussi vrais qu'il le croit. Hé! non, ce n'est pas un
psychologue aussi fin que La Rochefoucauld, ni un écrivain aussi sûr que
Flaubert. Et après? Il n'y en a pas moins chez M. Zola une originalité
singulière, quelque chose qui diffère de ce qu'on rencontre chez Balzac et
chez Flaubert lui-même; et c'est cela qu'il serait utile de définir après
l'avoir senti.
En résumé, M. Brunetière est un juge excellent des classiques parce qu'il
les aime. Ailleurs, je serais souvent tenté de le récuser, ou du moins il
me paraît qu'on peut comprendre tout autrement que lui, d'une manière à la
fois plus équitable et plus prudente, la critique des contemporains.
Ce n'est peut-être point par la critique de leurs défauts qu'il est bon
de commencer. Elle est souvent trop aisée et a de grandes chances d'être
stérile. La critique qui ramène tout dès l'abord à des questions générales
d'esthétique est intéressante en elle-même, mais ne nous apprend presque
rien sur les livres qui en sont le prétexte, ou même est très commode
pour les défigurer. Celle qui tâche à marquer la place des oeuvres dans
l'histoire littéraire et à en expliquer l'éclosion est souvent hâtive.
Celle qui les classe tout de suite est bien orgueilleuse et s'expose à des
démentis. Au reste, ces divers genres de critique viendront en leur lieu.
Mais n'est-il pas juste et nécessaire de commencer, autant que possible
sans idée préconçue, par une lecture sympathique des oeuvres, afin
d'arriver à une définition de ce qu'elles contiennent d'original et de
propre à l'écrivain? Et ce n'est pas une si petite affaire qu'on pourrait
le croire, ni si vite réglée.
Cela ne revient point à mettre au début, par une fiction naïve, tous les
écrivains sur le même rang. Cette étude sympathique doit être précédée
d'une espèce de déblayement et de triage, qui se fait naturellement. Il
est visible qu'il y a des livres qui ne sont pas matière de critique, des
livres non avenus (et le nombre des éditions n'y fait rien). D'autre part,
sauf quelques cas douteux, on sent très bien et il est établi entre
mandarins vraiment lettrés que tels écrivains, quels que soient d'ailleurs
leurs défauts et leurs manies, «existent», comme on dit, et valent la peine
d'être regardés de près. L'auteur de l'_Assommoir_ est un de ceux-là, même
pour M. Brunetière, et M. Edmond de Goncourt en est aussi, malgré tout,--et
plus sûrement encore les deux Goncourt en sont. Et de même M. Feuillet,
M. Cherbuliez, M. Theuriet. Mais beaucoup de sous-naturalistes et de
sous-idéalistes n'en sont pas.
Or tous ceux qui en sont, c'est-à-dire tous ceux qui, dans quelque endroit
de leur oeuvre, nous donnent quelque impression esthétique un peu forte et
un peu prolongée, on a le droit de les critiquer à coup sûr, mais non de
les traiter durement, et il faut, avant tout, leur savoir gré du plaisir
qu'ils nous ont fait. Car le beau, où qu'il se trouve et si mal accompagné
qu'il soit, est toujours le beau, et on peut dire qu'il est partout égal
à lui-même ou que, s'il a des degrés, ces degrés sont essentiellement
variables selon les tempéraments, les caractères, les dispositions
d'esprit, et selon le jour, l'heure et le moment. _Germinie Lacerteux_,
que M. Brunetière traite avec tant de mépris, est certainement un livre
moins parfait et moins solide que _Madame Bovary_; mais les meilleures
pages de _Germinie_ ont pu me plaire et me remuer autant, quoique d'autre
façon, que l'histoire même d'Emma. À qui m'a donné une fois ce grand
plaisir, je suis prêt à beaucoup pardonner. C'est sans doute une sottise
de dire à un critique qui vous semble inclément pour un livre qu'on aime:
«Faites-en donc autant, pour voir!» Mais je voudrais qu'il se le dît à
lui-même. Je sais bien que les auteurs ont parfois, de leur côté, des
dédains peu intelligents à l'endroit des critiques. J'ai entendu un jeune
romancier soutenir avec moins d'esprit que d'assurance que le dernier
des romanciers et des dramaturges est encore supérieur au premier des
critiques et des historiens, et que, par exemple, tel fournisseur du
_Petit journal_ l'emporte sur M. Taine, lequel n'invente pas d'histoires.
Ce jeune homme ne savait même pas qu'il y a plusieurs espèces d'invention.
Je ne lui en veux point: il entre dans la définition d'un bon critique de
comprendre plus de choses qu'un jeune romancier et d'être plus
indulgent.
Ainsi, c'est dans un esprit de sympathie et d'amour qu'il convient
d'aborder ceux de nos contemporains qui ne sont pas au-dessous de la
critique. On devra d'abord analyser l'impression qu'on reçoit du livre;
puis on essayera de définir l'auteur, on décrira sa «forme», on dira quel
est son tempérament, ce que lui est le monde et ce qu'il y cherche de
préférence, quel est son sentiment sur la vie, quelle est l'espèce et quel
est le degré de sa sensibilité, enfin comment il a le cerveau fait.
Bref, on tâchera de déterminer, après l'impression qu'on a reçue de lui,
l'impression que lui-même reçoit des choses. On arrive alors à s'identifier
si complètement avec l'écrivain qu'on aime que, lorsqu'il commet de trop
grosses fautes, cela fait de la peine, une peine réelle; mais en même
temps on voit si bien comment il s'y est laissé aller, comment ses défauts
font partie de lui-même, qu'ils paraissent d'abord inévitables et comme
nécessaires et bientôt, mieux qu'excusables, amusants. Et c'est pourquoi,
encore qu'il y ait beaucoup à dire sur _Bouvard et Pécuchet_ et que ce
soit un livre franchement mauvais à le juger d'après les principes de
M. Brunetière, je l'ouvre volontiers, je le lis toujours avec plaisir,
çà et là avec délices. C'est que j'y retrouve Flaubert dans le plein
épanouissement ou plutôt, car il n'y a là rien d'épanoui, dans l'extrême
rétrécissement de ses manies et de ses partis pris d'artiste; mais enfin
je l'y retrouve, avec des traits plus précis, plus sèchement et durement
définis que partout ailleurs. Et cela même me plaît. Car ce qu'il y a
d'intéressant, en dernière analyse, dans une oeuvre d'art, c'est la
transformation et même la déformation du réel par un esprit; c'est cet
esprit même, pourvu qu'il soit hors de pair.
Et ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-même.
Ce que j'aime dans le livre le plus manqué de Flaubert, c'est encore
Flaubert. Ce qui me plaît dans l'article le plus sévère de M. Brunetière,
c'est M. Brunetière. Je me garderai donc de lui souhaiter en finissant un
peu d'indulgence, un peu de frivolité, un peu de dépravation: il n'aurait
qu'à y perdre! Du moins il n'est pas absolument sûr qu'il y gagnerait,
tandis que, tel qu'il est, et quoique je ne sente pas comme lui une fois
sur dix, je n'ai aucune peine (on excusera la solennité de la formule) à
saluer en lui un maître.