Comme il a ses manies, M. Brunetière a peut-être ses préjugés. J'appelle
préjugé (comme tout le monde) l'opinion des autres quand je ne la partage
pas; mais j'appelle aussi préjugé une croyance que vous estimez appuyée
sur la raison et qui n'est pourtant, en réalité, qu'une préférence de
votre tempérament ou un sentiment tourné en doctrine. Or il me paraît que
M. Brunetière a des croyances de cette espèce. Non pas qu'il ne cherche
et ne trouve même de bonnes raisons pour leur donner une autre valeur
que celle de préférences et de goûts personnels; mais il ne parvient pas
à m'ôter mes doutes, et, du reste, quand il me convaincrait, il ne me
persuaderait pas.
Ces préjugés, je n'en prendrai des exemples que dans les études de M.
Brunetière sur nos contemporains. Ce sont celles qui m'intéressent le plus,
et d'ailleurs je l'y trouve tout entier, puisqu'il ne juge les écrivains
d'aujourd'hui que par comparaison avec ceux du XVIIe siècle et que
l'opinion qu'il a de ceux-ci est contenue dans le jugement qu'il porte sur
ceux-là.
D'abord il croit fermement à la hiérarchie des genres; il classe avec une
extrême assurance; il a, sans doute, des instruments de précision pour
déterminer exactement la qualité du plaisir qu'il goûte ou que les autres
doivent goûter. _Madame Bovary_ est un chef-d'oeuvre, et il l'a dit maintes
fois: mais il se croirait perdu d'honneur s'il n'ajoutait presque aussitôt:
Oui, mais un chef-d'oeuvre «d'ordre inférieur». Une fois, il se demande
avec angoisse: «Est-ce même une oeuvre d'art? Est-ce surtout du roman? Je
n'oserais en répondre.» De même, il reconnaît la supériorité de Dickens,
mais dans un genre «évidemment inférieur» (ce genre est le roman
réaliste sentimental). De même aussi, après avoir fort bien défini
l'«impressionnisme» des _Rois en exil_, il se dit qu'après tout ce n'est là
qu'une «forme inférieure de l'art» et met tranquillement le chef-d'oeuvre
d'Alphonse Daudet au-dessous de _Manon Lescaut_ et de _Gil Blas_, qui
pourtant ne sont encore que des «oeuvres secondaires». Il semble bien que,
pour lui, ce qui fait la valeur d'une oeuvre, ce n'est pas seulement le
talent de l'écrivain, mais le genre aussi auquel elle appartient, et les
genres supérieurs, c'est, je suppose, l'oraison funèbre, la tragédie, le
roman idéaliste. Mais justement cette assurance à classer s'explique par
les autres préjugés de M. Brunetière: ce sont eux qui nous diront d'après
quels principes il classe.
Il croit à la nécessité de ce qu'il appelait dans son premier article «un
rayon d'idéal».
... Non pas certes que les plus humbles et les plus dédaignés d'entre
nous n'aient le droit d'avoir aussi leur roman, à condition toutefois
que dans la profondeur de leur abaissement on fasse luire un rayon
d'idéal, et qu'au lieu de les enfermer dans le cercle étroit où les
a jetés, qui la naissance et qui le vice, nous les en tirions au
contraire pour les faire mouvoir dans cet ordre de sentiments qui
dérident tous les visages, qui mouillent tous les yeux et font battre
les coeurs.
Plus tard, et dans un sentiment moins banal, il se contentera, il est vrai,
de «quoi que ce soit de plus fort ou de plus fin que le vulgaire», et la
«finesse des sens» d'Emma Bovary lui sera un suffisant «rayon d'idéal».
Mais encore lui en faut-il. Il n'admet pas qu'on puisse s'intéresser à des
personnages qui ne sont que «plats ou ignobles», et c'est parce que tous
les personnages de l'_Éducation sentimentale_ sont ignobles ou plats, c'est
«parce que l'auteur a commencé par éliminer de la réalité tout ce qu'elle
peut contenir de généreux et de franc, que ce roman est illisible».
Eh bien, je ne me sens pas convaincu. Je mets tout au pire. Je ne me
demande point s'il n'y a pas dans l'_Éducation sentimentale_ des
personnages très suffisamment sympathiques; Mme Arnoux, Louise Roque,
Dussardier, même Pellerin et quelques autres tels qu'un peu de mésestime et
d'ironie n'exclut point une sorte d'affection pour eux. Et je ne cherche
pas non plus si les personnages de _Gil Blas_, que M. Brunetière met
pourtant très haut, sont d'une qualité morale supérieure à ceux de
l'_Éducation sentimentale_. Je suppose un roman tel que M. Zola lui-même
n'en a point écrit, dont _tous_ les acteurs soient effectivement plats ou
ignobles et ne soient que cela; je suppose en même temps, bien entendu,
que l'auteur n'est point un médiocre écrivain. Mais alors, s'ils
ne m'intéressent assurément pas en tant qu'ignobles et plats, ils
m'intéresseront peut-être en tant que vrais et vivants; car chacun d'eux
pourra l'être en particulier, lors même que, pris ensemble, ils donneraient
une idée fausse de la moyenne de l'humanité. Si ce n'est eux, c'est leur
peinture qui m'attachera. À plus forte raison puis-je aimer l'_Éducation
sentimentale_, et, en effet, je l'aime beaucoup, mais beaucoup! Et si
le livre pêche par quelque endroit, ce que je suis prêt à reconnaître,
ce n'est point peut-être par les personnages, mais par l'action et la
composition.
Non seulement la platitude générale des personnages déplaît à M.
Brunetière: il condamne, comme une cause d'infériorité dans l'art, le parti
pris ironique et méprisant de l'écrivain. Il croit à la nécessité d'un
certain optimisme, ou du moins de la «sympathie pour les misères et les
souffrances de l'humanité». Mais d'abord cette sympathie peut s'exprimer de
bien des façons: il y a un mépris de l'humanité qui n'est point exclusif
d'une sorte de pitié et qui, d'autre part, implique justement un idéal
très élevé de générosité, de désintéressement, de bonté. Et je crois que,
malgré tout, c'était bien le cas pour ce pauvre Flaubert, qui était un si
excellent homme, mais entier dans tous ses sentiments, comme un enfant; et
même je ne trouve point son ironie si sèche: seulement ce serait trop long
à montrer. Je mets encore ici tout au pire. Je suppose que l'écrivain
«déteste les hommes, s'enfonce dans le mépris d'eux et de leurs actes»:
cette misanthropie peut être un sentiment injuste; il me paraît qu'elle est
aussi un sentiment fort esthétique; je ne vois point, en tout cas, en quoi
elle va contre l'art. Est-il nécessaire d'avoir de la sympathie morale pour
ce qu'on peint? Il me semble bien que la sympathie artistique suffit,
que le principal est de faire des peintures vivantes, et que c'est même
le tout de l'art, le reste étant forcément autre chose: morale, religion,
métaphysique.
C'est bien de faire cas de la psychologie; mais M. Brunetière en fait un
grand mystère. Par exemple, celle de _Madame Bovary_ lui paraît bonne, mais
de second ordre: pourquoi? «Flaubert, qui débrouille si bien les effets
successifs et accumulés du milieu extérieur sur la direction des appétits
et des passions du personnage, ce qu'il ignore, ou ce qu'il ne comprend
pas, ou ce qu'il n'admet pas, c'est l'existence du milieu intérieur.» Et
nous voyons plus loin qu'aux yeux de M. Brunetière, le _nec plus ultra_ de
la psychologie, c'est, pour dire la chose en gros, la peinture de la lutte
entre le devoir et la passion, entendez ce qu'on trouve presque uniquement
chez les classiques.
Là encore je résiste. D'abord, quand je lis dans Flaubert des passages
comme celui-ci: «Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui
avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des
romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles», etc., ou
bien: «Incapable de comprendre ce qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire
à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle
se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien
d'exorbitant», et cent autres passages de même force, je me dis que ce sont
pourtant bien là des vues sur l'_intérieur_ d'une âme! Et quand même ce
n'en seraient pas? Je ne vois pas comment et par où l'observation du
«milieu intérieur» est d'un ordre plus élevé que l'étude des effets du
dehors sur ce milieu. Avouez au moins qu'il y a bien des âmes où vous
chercheriez en vain ce conflit de la volonté et du désir qu'il vous faut
absolument. Et ce bon combat, je ne sais, mais je ne vois pas que la
description en soit nécessairement une si grande merveille. Il y a des
procédés pour cela: chaque fait extérieur éveillera régulièrement chez
votre personnage deux sentiments opposés dont il s'agit seulement de varier
les proportions, selon les moments, avec vraisemblance et finesse: passion
et remords chez Phèdre; plaisir d'être aimée et peur d'aimer chez Mme de
Clèves. C'est quelque chose à coup sûr; mais c'est quelque chose aussi que
de bien noter les effets de l'extérieur sur une âme qui ne lutte pas. La
première peinture est-elle plus difficile? Non (et même l'arbitraire y doit
être beaucoup plus fréquent que dans l'autre). Est-elle plus intéressante?
Pourquoi?--Plus belle? Mais tout dépend de l'exécution[80].--Plus
consolante? plus noble? plus fortifiante? Mais c'est d'art qu'il s'agit, et
non de morale.
[Note 80: «Puisque l'invention n'est pas dans le fond, où donc est-elle?
Je réponds: Dans la forme, et dans la forme uniquement.» (_Histoire et
littérature_, p. 47.)]
Outre cette psychologie du «milieu intérieur», M. Brunetière exige ce qu'il
appelle «la vérité humaine». C'est un lieu commun, qu'un personnage de
théâtre ou de roman doit, pour être vivant, avoir quelque chose de
particulier qui n'appartienne qu'à lui et à son temps, et quelque chose de
général qui appartienne à tous ceux de la même espèce dans tous les temps.
Or cette part du général, il semble qu'elle ne soit jamais assez grande
pour M. Brunetière. Il la juge trop petite dans les _Rois en exil_: il n'y
trouve pas la «vérité humaine» du fond,--l'homme, «l'homme vrai». Et c'est
pour cela qu'il met, au-dessus des _Rois en exil_, _Gil Blas_ et _Manon
Lescaut_ où en effet le «particulier» tient une place assez modeste et
effacée.
Il est évident qu'il n'y a pas grand'chose à lui répondre et que c'est
une affaire d'appréciation personnelle. Pourtant, s'il est vrai que le
particulier, le spécial, l'individuel abondent dans les _Rois en exil_
(et c'est pour cela que j'aime tant ce livre), le général en est-il donc
absent? Il me paraît bien que, parmi le très grand nombre de leurs
traits propres et accidentels, on trouverait aussi chez Frédérique, chez
Christian, chez Méraut, chez Rosen, _la_ reine, _le_ viveur au coeur
faible, _l_'enthousiaste d'une idée, le chambellan fidèle, quelque chose
enfin qui sera certainement compris dans tous les temps. Il faut être d'un
esprit bien austère pour tant aimer le «général», et d'un courage bien
assuré pour en fixer avec tant de sérénité la dose indispensable.
Je ne voudrais pas commettre gratuitement une impertinence facile et, si
je comparais _Madame Bovary_ et _Athalie_ par exemple, ce ne serait point
pour m'amuser, mais pour mieux dégager encore le principe des jugements de
M. Brunetière. Je suppose qu'_Athalie_ et _Madame Bovary_ sont, dans des
genres très divers et tout compensé, deux oeuvres de perfection égale. Il
est clair que M. Brunetière n'en mettra pas moins la tragédie de Racine
fort au-dessus du roman de Flaubert. Je demande ingénument pourquoi. Car
enfin je vois bien que le style de Racine est plus noble, plus abstrait,
plus majestueux; mais celui de Flaubert est assurément plus coloré et plus
plastique. Les deux oeuvres sont peut-être aussi solidement composées l'une
que l'autre et, si la grandeur et l'extrême simplification ont leur prix,
le détail multiple et vivant a le sien. L'âme d'Emma n'est point celle de
Joad; mais elle est tout aussi profondément étudiée. La mort d'Emma donne
bien une émotion aussi forte que la mort d'Athalie. Les effets ne sont
pas les mêmes dans la tragédie et le roman, les conditions mêmes et les
conventions des deux genres étant différentes; mais ces effets sont
peut-être équivalents. Je ne parle point de l'impression dernière et totale
que laissent les deux oeuvres, de leur retentissement dans la conscience,
dans l'imagination, dans l'intelligence: je paraîtrais trop prévenu.
Qu'est-ce donc qui fait quand même, pour M. Brunetière, la supériorité
d'_Athalie_? Il reste que ce soit la plus haute qualité intellectuelle,
morale et sociale des personnages, et la plus grande dignité de l'action,
c'est-à-dire, en somme, quelque chose de tout à fait étranger à l'exécution
et d'extérieur, si je puis dire, à ce qui est proprement l'oeuvre d'art;
quelque chose qui n'augmente ni ne diminue le mérite et la puissance de
l'artiste et qui ne suppose chez lui que certains goûts et certaines
préférences.
J'ai été très frappé d'un mot de M. Brunetière sur _Madame Bovary_: «Tout
conspire pour achever, _je ne veux pas dire la beauté_, mais la perfection
de l'oeuvre.» On ne saurait avouer plus clairement qu'on fait dépendre
la beauté, non de l'art même, mais de la qualité de la matière où il
s'applique, ou tout au moins que cette qualité de la matière, si elle ne
constitue pas à elle seule la beauté, en est une condition absolue. Et je
me défie d'une esthétique qui distingue si résolument la beauté de la
perfection.
Mais ces caractères dont l'absence empêche M. Brunetière de reconnaître
belle une oeuvre moderne qu'il avoue parfaite, ne sont-ce point précisément
ceux qui sont communs aux oeuvres les plus admirées du XVIIe siècle?
J'avais donc raison de dire que ses principes ne sont peut-être que des
sentiments qu'il érige en lois. Il loue ou blâme les livres selon qu'ils
suivent ou enfreignent les règles qu'il a dégagées de ses modèles préférés,
si bien qu'au fond ce qui est beau, c'est ce qui lui plaît.
Le XVIIe siècle lui plaît étrangement. Il a beau affecter avec ses grands
écrivains l'indépendance d'esprit qu'il porte partout ailleurs; ce n'est
qu'une feinte. Au fond, il leur passe tout, car il les aime; il les trouve
meilleurs que nous et plus originaux, et il ne voudrait pas avouer, bien
que sa sincérité l'y force quelquefois, qu'on ait inventé quoi que ce soit
depuis eux. N'essayez pas de lui dire: «Ils sont plus parfaits que nous et
pensent mieux; mais enfin nous sommes peut-être plus intelligents, plus
ouverts, plus nerveux, plus amusants par nos défauts et notre inquiétude
même». Vous verrez de quel mépris il vous traitera.
Cette foi absolue, qui communique tant de vie et de mouvement à sa
critique, il la justifie, comme j'ai dit, par les meilleures raisons du
monde. J'essaye d'y entrer et je les comprends; mais--que voulez-vous?--je
ne les sens pas toujours.
Et, par exemple, je trouve assurément que Bossuet est un très grand
écrivain; même je ne vois pas qu'il soit aussi vide d'idées personnelles,
aussi dénué d'originalité de pensée que l'ont voulu Rémusat et Paul Albert.
Mais je ne saurais m'élever jusqu'à l'excès d'admiration, de vénération,
d'enthousiasme, où monte M. Brunetière, qui fait de Bossuet «le plus grand
nom de son temps» et, par suite, de toute la littérature française.
Sincèrement, j'ai beau faire, j'ai toujours besoin d'un effort pour lire
Bossuet. Il est vrai que, dès que j'en ai lu quelques pages, je sens bien
qu'après tout il est, comme on dit aujourd'hui, «très fort»; mais il ne me
fait presque pas plaisir, tandis que souvent, ouvrant au hasard un livre
d'aujourd'hui ou d'hier (je ne dis pas n'importe lequel, ni le livre d'un
grimaud ou d'un sous-disciple), il m'arrive de frémir d'aise, d'être
pénétré de plaisir jusqu'aux moelles,--tant j'aime cette littérature de
la seconde moitié du XIXe siècle, si intelligente, si inquiète, si folle,
si morose, si détraquée, si subtile,--tant je l'aime jusque dans ses
affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi
et que je fais mien tour à tour! Et, pour parler à peu près sérieusement,
faisons les comptes. Si peut-être Corneille, Racine, Bossuet n'ont point
aujourd'hui d'équivalents, le grand siècle avait-il l'équivalent de
Lamartine, de Victor Hugo, de Musset, de Michelet, de George Sand, de
Sainte-Beuve, de Flaubert, de M. Renan? Et est-ce ma faute, à moi, si
j'aime mieux relire un chapitre de M. Renan qu'un sermon de Bossuet, le
_Nabab_ que la _Princesse de Clèves_ et telle comédie de Meilhac et Halévy
qu'une comédie même de Molière? Rien ne prévaut contre ces impressions
plus fortes que tout, qui tiennent à la nature même de l'esprit et au
tempérament. Et c'est pourquoi je ne trouve point à redire à celles de
M. Brunetière. Seulement qu'il soit établi, encore une fois, que ses
«principes» ne sont aussi que des préférences personnelles.