J'ai largement loué M. Brunetière, et de grand coeur. Je puis faire
maintenant quelques modestes réserves d'une âme plus tranquille.
Et, puisque je parlais à l'instant même de son style, il se peut que, pour
être accompli dans son genre, il ne soit pas cependant sans reproche, et
que, ce qu'il est, il le soit trop exclusivement. Le ciel me préserve de
faire peu de cas de la précision et de la propriété des termes dans un
temps où l'à peu près s'étale partout dans les livres et où des auteurs
même célèbres ne savent qu'imparfaitement leur langue! Et Dieu me garde
aussi de reprocher à un écrivain doué d'une originalité décidée, de
qualités tranchées et fortes, de n'avoir point les qualités contraires!
Mais enfin M. Brunetière met la précision à si haut prix qu'il semble que
tout ce qui ne peut s'exprimer avec une exactitude rigoureuse n'existe
point pour lui. Et pour tant il est presque inévitable que le critique, en
étudiant certains livres, accueille en chemin telle idée, reçoive telle
impression qu'il ne peut rendre qu'avec une demi-propriété de termes,
par des demi-jours, par des à peu près intelligents dont chacun, pris à
part, ne satisfait point, mais qui, si on les prend ensemble, donnent
l'expression poursuivie. On en trouve d'innombrables exemples dans
Sainte-Beuve. Or celui qui ne consent pas à cette exactitude moindre
dans l'expression de certaines nuances de la pensée, du sentiment, de la
sensation, peut être encore le critique-né de bien des livres; l'est-il de
tous? N'y en a-t-il pas qui lui échappent en partie et sur lesquels, si je
puis dire, sa juridiction n'est pas absolue?
Puis, si M. Brunetière a la vigueur, la finesse, un esprit coupant, souvent
une subtilité sèche, il n'a point la grâce, et, comme j'ai dit, je ne le
lui reprocherai point; mais voilà, c'est qu'il ne l'a pas du tout, pas même
par hasard, pas même un peu. Sa façon d'écrire, extraordinairement tendue,
la lui interdit. Après cela, il est peut-être téméraire de dire jusqu'à
quel point un écrivain manque de grâce, et, au surplus, on peut s'en
passer.
Enfin, le style de M. Brunetière est sans doute très curieux dans son
archaïsme savant; mais, si on voulait lui appliquer la règle qu'il applique
aux autres, quelle recherche, quelle affectation, et combien éloignée du
naturel de la plupart des classiques! Quels embarras il fait avec ses
_qui_, ses _que_, ses _aussi bien_ et ses _tout de même que_! Est-il assez
content de parler la bonne langue, la meilleure, la seule! Il ne prend pas
garde qu'écrire comme Bossuet, ce ne serait peut-être pas écrire selon la
syntaxe et avec le vocabulaire de Bossuet, mais écrire aussi bien dans la
langue d'aujourd'hui que Bossuet dans celle de son temps. La langue de M.
Edmond de Goncourt est, pour M. Brunetière, le plus affecté des jargons;
mais n'est-ce pas une affectation presque égale d'écrire comme il y a deux
siècles, ou d'écrire comme il est possible qu'on écrive dans cent ans? Je
compare ici, non précisément, les deux styles (M. Brunetière aurait trop
d'avantages), mais les deux manies. Je conviens d'ailleurs que j'exagère un
peu ma critique; mais, comme dit l'autre, ma remarque subsiste, réduite à
ce que l'on voudra.
On en peut faire une autre. Il arrive à cet écrivain si sûr, si muni contre
la piperie des mots, de sacrifier plus que de raison à la symétrie de ses
dissertations et de nous tromper, si j'ose dire, par l'appareil logique de
ses développements[79]. Son goût de la régularité parfaite nous joue ou
peut-être lui joue de ces tours. Sa passion lui en joue d'autres, et aussi
son goût du paradoxe, par lequel il est d'ailleurs si intéressant. On sait
qu'un paradoxe, c'est une vérité, trop vieille ou trop jeune. Vous pensez
bien que ceux de M. Brunetière sont surtout des vérités trop vieilles. Or
ces vérités, c'est fort bien de les rajeunir, de nous les montrer aussi
insolentes et attirantes que des mensonges; mais il est trop vrai que, dans
sa joie triomphante de heurter les opinions courantes, de découvrir la
vanité et la vieillerie de bien des nouveautés prétendues, il arrive à ce
juge sévère d'abuser des mots comme un autre ou de donner dans l'outrance.
Ainsi dans son ingénieuse _Théorie du lieu commun_. Que l'invention ne soit
pas dans le fond, qu'un vieux sujet ne soit point pour cela un sujet banal,
nous le voulons bien. Que les sujets et les personnages des drames de
Victor Hugo, pour être inventés de toutes pièces, n'en vaillent pas mieux,
passe encore. Mais pourquoi ajouter que c'est justement ce qui n'est pas
vieux comme le monde, ce qui n'est pas dans «l'éternel fonds humain», qui
est banal? Banale, Lucrèce Borgia? Banal, Ruy-Blas? Vraiment il suffirait
de dire qu'ils sonnent faux, qu'ils sont bizarres et extravagants. «Il n'y
a de banal, _au mauvais sens du mot_, que les types dont le modèle a cessé
d'être sous nos yeux», etc. M. Brunetière donne donc d'abord au mot banal
un sens favorable qu'il n'a jamais eu, puis «un mauvais sens» qu'il n'a
pas davantage. Mais c'est pur sophisme d'imposer comme cela aux mots des
significations imprévues pour être plus désagréable aux gens dont on ne
partage pas le sentiment.
[Note 79: Par exemple, dans l'étude sur Flaubert, M. Brunetière annonce
qu'il va nous montrer les procédés de l'auteur de _Madame Bovary_,
«comment il construit la phrase, le paragraphe, le livre tout entier».
En réalité, M. Brunetière ne nous le montre pas: ses remarques ne valent
que pour certaines phrases et pour quelques paragraphes.]
De même, on peut être de son avis quand il trouve puériles certaines
manifestations de la haine de Flaubert contre les bourgeois; mais, quand
il ajoute que rien précisément n'est plus bourgeois que cette haine des
bourgeois, et cela pour se donner le plaisir de traiter Flaubert de
bourgeois, je ne puis voir là qu'un jeu d'esprit indigne d'un esprit aussi
sérieux. Et remarquez que M. Brunetière ne fait qu'user, sous une forme
savante, d'un argument essentiellement enfantin: «Banal, le vieux fonds
de l'homme? _Pas tant que vous!_--Vous méprisez les bourgeois? _Bourgeois
vous même!_»