FERDINAND BRUNETIÈRE[78]

[Note 78: _Études sur l'histoire de la littérature française;

Nouvelles études_: 2 vol. in-12 (Hachette).--_Histoire et littérature_;

le _Roman naturaliste_: 2 vol. in-12 (Calmann-Lévy).]

M. Ferdinand Brunetière, qui aime peu, n'est point aimé passionnément.

Les jeunes, ceux de la nouvelle école, le méprisent, le conspuent,

l'égorgeraient volontiers. Les professeurs de l'Université le disent

pédant, afin de paraître légers. Il a contre lui les faux érudits et les

érudits trop entêtés d'érudition. Il n'a pour lui ni les frivoles ni les

sensibles ou les nerveux. Les femmes le lisent peu. Les sympathies qu'il

inspire sont rares et austères. Avec cela, il est quelqu'un; son avis

compte, on sent qu'il n'est jamais négligeable. En un mot, il a l'autorité.

L'autorité, pourrait-on dire en empruntant une tournure à La Bruyère,

n'est pas incompatible avec le mérite, et elle ne le suppose pas non plus.

Du moins elle suppose encore autre chose. Elle appartient le plus souvent

et le plus vite à ceux qui ont coutume de juger avec assurance et d'après

des principes arrêtés. Elle dépend aussi de la façon d'écrire et de la

maison où l'on écrit. Mais, si elle peut s'accroître par là, ce n'est

point par là, je pense, qu'elle se fonde ou qu'elle dure. Même la force

d'affirmation, toute seule, ne la soutiendrait pas longtemps. L'autorité

de la roide parole de M. Brunetière a d'autres causes: ses qualités

d'abord--et ses défauts ensuite.

I

M. Brunetière est fort savant; il a mieux qu'une teinture de toutes choses.

Sur le XVIIe et le XVIIIe siècle, son érudition est imperturbable. Il est

visible qu'il a lu tous les classiques, et tout entiers. Cela n'a l'air

de rien: combien, même parmi les gens du «métier», en ont fait autant?

Histoire, philosophie, romans, poésie, beaux-arts et de tous les pays, il

sait tout; on dirait qu'il a tout vu et tout lu. Toujours on sent sous sa

critique un fonds solide et étendu de connaissances multiples et précises,

placées dans un bon ordre. Il a donc ce premier mérite, aussi rare que

modeste, de connaître toujours parfaitement les choses sur lesquelles il

écrit, et même les alentours.

M. Brunetière a l'esprit naturellement philosophique. Sa grande science des

livres et de l'histoire, en lui permettant des comparaisons perpétuelles, a

développé en lui cet esprit. Il n'est pas un livre qui ne lui en rappelle

beaucoup d'autres, et bientôt une idée générale se dégage de ces

rapprochements: l'oeuvre n'est plus isolée, mais a son rang dans une série,

liée à d'autres oeuvres par quelque point particulier. Aussi ne verrez-vous

presque jamais M. Brunetière s'enfermer dans un livre pour l'étudier en

lui-même et le définir par son charme propre. Ce n'est pour lui qu'un point

de départ ou un exemple à l'appui d'une théorie, une occasion d'écrire un

chapitre d'histoire littéraire ou d'agiter une question d'esthétique. Sa

critique n'est jamais insignifiante ou simplement aimable. Elle ne nous

laisse point nous complaire dans nos préférences irréfléchies; elle ouvre

l'esprit, et, si elle irrite souvent, elle fait penser.

M. Brunetière est un doctrinaire. Ces études historiques et ces

dissertations, il ne s'y livre point par simple curiosité, pour le simple

plaisir de la recherche. Il aime juger. Il croit que les oeuvres de

l'esprit ont une valeur absolue et constante en dehors de ceux à qui elles

sont soumises, lecteurs ou spectateurs; et cette valeur, il prétend la

fixer avec précision. Il croit à une hiérarchie des plaisirs esthétiques.

Ferme sur ses théories, jamais il n'hésite dans l'application, beaucoup

plus sensible d'ailleurs à la joie de comparer, de peser, de classer, qu'à

celle de goûter et de faire goûter même les livres qui lui sont le plus

chers, même les bibles sur lesquelles il a comme moulé ses préceptes et

auxquelles il rapporte tout. Or cette foi, cette assurance imposent: c'est

une grande force. Et, d'autre part, l'unité de la doctrine, l'habitude de

tout juger (même quand on ne le dit pas) d'après les mêmes principes ou

d'après les mêmes exemplaires de perfection, donne à la critique quelque

chose de majestueux, de solide et de rassurant.

M. Brunetière est un esprit très libre en dehors des cas où ses doctrines

essentielles sont directement intéressées. Il n'est point dupe des mots, ni

des hommes, ni des réputations, ni des modes; en tout il cherche à aller au

fond des choses. Et notez qu'il est aussi bien défendu contre le préjugé

académique que contre le préjugé naturaliste. S'il était dupe de quelque

chose, ce serait plutôt de sa défiance même à l'endroit de la mode et de

toute opinion qui a pour elle un certain nombre de sots. Il ne me paraît

se tromper, quelquefois, que par une crainte excessive de donner dans la

badauderie. Au reste, s'il se trompe, c'est par de fortes raisons, et

fortement déduites. Il a certainement dégonflé beaucoup de vessies. Quand

il ne s'agit pas des contemporains, au sujet desquels il se tient sur la

défensive et garde l'air méfiant, quand il parle des classiques, on ne

saurait souhaiter une critique plus libre--cette vérité mise à part, qu'ils

sont incomparables. Mais cela ne lui donne que plus de sécurité pour en

parler à son aise. Et alors son orthodoxie a souvent je ne sais quelle

allure hardie et paradoxale, réformant çà et là les jugements traditionnels

ou bien, pour nous faire enrager, nous montrant les classiques aussi

vivants que nous et découvrant chez eux une foule de choses que nous

croyons avoir inventées.

M. Brunetière est très intelligent (je donne ici au mot toute sa force).

Des adolescents le traitent de pion et disent: «Il ne comprend pas.» Au

contraire, il est visible qu'il comprend toujours; mais souvent il n'aime

pas. Il a beaucoup d'aveux comme celui-ci: «Ce que l'on ne peut pas

disputer au réalisme, naturalisme, impressionnisme, ou de quelque autre nom

qu'on l'appelle, c'est qu'il n'y a de ressource, de salut et de sécurité

pour l'artiste et pour l'art que l'exacte imitation de la nature. Là est le

secret de la force, et là--ne craignons pas de le dire--la justification

du mouvement qui ramène tous nos écrivains, depuis quelques années, des

sommets nuageux du romantisme d'autrefois au plat pays de la réalité.»

Il est vrai qu'après cela viennent les _distinguo_. Mais enfin, s'il a

combattu un si beau combat contre les excès du naturalisme et du japonisme,

ce n'est point qu'il ne saisisse parfaitement ce que sont ces nouveaux

procédés de l'art, à quel sentiment, à quelle espèce de curiosité ils

répondent, quel genre de plaisir ils peuvent donner. Il place ce plaisir

assez bas et ne le goûte point, voilà tout. Il a, d'ailleurs, presque rendu

justice à Flaubert et très exactement défini ce que Flaubert a pu apporter

de nouveau dans le roman. Rien ne manque à cette étude, au moins en ce qui

regarde _Madame Bovary_, que l'accent de la sympathie. M. Brunetière a fort

bien indiqué aussi ce qu'il y a de neuf dans les procédés de M. Alphonse

Daudet et ce que c'est que l'impressionnisme. N'a-t-il pas reconnu à

M. Émile Zola la simplicité d'invention, l'ampleur et la force? Je sais

bien que le compliment tient une ligne, et la condamnation cinquante pages;

mais remarquez que la banalité romanesque ne lui est pas moins odieuse

que le naturalisme facile. Jamais il n'a loué, jamais il n'a seulement

nommé tel romancier «idéaliste» estimé pourtant des bourgeois. Et même il

admire Darwin, aime M. Renan et considère M. Taine, quoiqu'ils soient à la

mode.

M. Brunetière n'en est pas moins éminemment grincheux. Il me semble qu'il

doit le savoir et je suis sûr qu'il ne lui déplaît pas de se l'entendre

dire. Il ne lui suffit pas d'avoir raison: il a raison avec humeur et il

n'est pas fâché d'être désagréable en pensant bien. Il y a de l'Alceste

chez lui. Il est certain qu'il a maltraité M. Zola beaucoup plus que ne

l'exigeaient la justice et le bon goût. Il a montré une extrême dureté

contre MM. de Goncourt, leur portant même gratuitement des coups détournés

quand ils n'étaient pas en cause. Là où ses croyances littéraires sont

directement menacées, il frappe, non certes comme un aveugle, mais comme

un sourd. Personne, dans un livre dont la «poétique» lui paraît fausse, ne

fait meilleur marché de ce qui peut s'y trouver d'ailleurs de distingué et

d'intéressant. Il pratique cette espèce de détachement avec une véritable

férocité, et qui m'étonne et m'afflige toujours. «Un mauvais arbre ne

saurait porter de bons fruits»; il ne sort pas de là: c'est un terrible

justicier. Quelquefois seulement, par un souci des moeurs oratoires, on

dirait qu'il cherche à envelopper sa sentence de formes courtoises; ou bien

il se dérobe, il refuse de dire ce qu'il pense, et mieux vaudrait alors

pour le «prévenu» qu'il le dît crûment. C'est tout à fait le «Je ne dis pas

cela» du _Misanthrope_. Et le rapprochement vient d'autant mieux que, comme

Alceste mettait au-dessus de tout la chanson du roi Henri, M. Brunetière

éprouve un sensible plaisir à exagérer ses principes, à leur donner un air

de défi. Ce critique a, comme certains politiques, le goût de

l'impopularité.

Un Nisard moins aimable, moins élégant, moins délicat, mais vigoureux,

militant et autrement muni de science, d'idées, de raisons et d'esprit

philosophique; un orthodoxe audacieux et provocant comme un hérésiarque:

voilà M. Brunetière.

Son style est très particulier. Il est, chose rare aujourd'hui, presque

constamment périodique. La phrase ample, longue, savamment aménagée et

équilibrée, exprime quelque chose de complet, présente à la fois l'idée

principale et, dans les incidentes, tout ce qui l'explique, la renforce ou

la modifie. Une seule de ces périodes contient tout ce que nous dirions en

une demi-douzaine de petites phrases se modifiant et se complétant l'une

l'autre. L'écrivain multiplie les _si_, les _comme_, les _d'autant_, et ne

s'embarrasse point du nombre des _qui_ et des _que_. Ses paragraphes sont

bâtis comme ses périodes: la liaison est presque aussi forte entre elles

qu'entre les membres dont elles sont composées. Il fait un usage excellent

des _car_, des _mais_, des _aussi bien_, des _tout de même que_. Il apporte

autant de coquetterie à faire saillir les articulations du style que

d'autres à les dissimuler. Et l'on peut dire aussi que ses études sont

composées tout entières comme ses phrases et comme ses paragraphes.

Ce sont systèmes de blocs unis par des crampons apparents.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'un mouvement continu anime et pousse

ces masses énormes. Je ne sais ce qui étonne le plus chez M. Brunetière,

de sa lourdeur travaillée ou de sa verve puissante.

Sa langue, comme son style, nous ramène autant qu'il se peut au XVIIe

siècle. Il s'applique à rendre aux mots le sens exact qu'ils avaient dans

cet âge d'or. Traiter des questions toutes modernes avec la phrase de

Descartes et le vocabulaire de Bossuet, voilà le problème qu'a souvent

résolu M. Brunetière.

Cet archaïsme est très savoureux. Et ne croyez pas que vous trouverez cela

aisément autre part que chez lui. Je n'apprendrai à personne quelle grande

naïveté ç'a été de croire que Cousin parlait la langue du XVIIe siècle;

mais je me figure que M. Brunetière la parle, lui, aussi parfaitement que

Bersot parlait celle du commencement du XVIIIe siècle.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 45 / 82 题