FRAGMENT D'UN DISCOURS PRONONCÉ PAR M. RENAN À QUIMPER, LE 17 AOÛT 1885.

... Moi aussi, j'ai détruit quelques bêtes souterraines assez malfaisantes.

J'ai été un bon torpilleur à ma manière; j'ai donné quelques secousses

électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir. Je n'ai pas manqué

à la tradition des bonnes gens de Goëlo.

Voilà pourquoi, bien que fatigué de corps avant l'âge, j'ai gardé jusqu'à

la vieillesse une gaieté d'enfant, comme les marins, une facilité étrange

à me contenter.

Un critique me soutenait dernièrement que ma philosophie m'obligeait à être

toujours éploré. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur,

dont il ne voyait pas les vraies causes.

Eh bien! je vais vous les dire.

Je suis très gai, d'abord parce que, m'étant très peu amusé quand j'étais

jeune, j'ai gardé, à cet égard, toute ma fraîcheur d'illusions; puis, voici

qui est plus sérieux: je suis gai, parce que je suis sûr d'avoir fait en ma

vie une bonne action; j'en suis sûr. Je ne demanderais pour récompense que

de recommencer. Je me plains d'une seule chose, c'est d'être vieux dix ans

trop tôt.

Je ne suis pas un homme de lettres, je suis un homme du peuple; je suis

l'aboutissant de longues files obscures de paysans et de marins. Je jouis

de leurs économies de pensée; je suis reconnaissant à ces pauvres gens qui

m'ont procuré, par leur sobriété intellectuelle, de si vives jouissances.

Là est le secret de notre jeunesse.

Nous sommes prêts à vivre quand tout le monde ne parle plus que de mourir.

Le groupe humain auquel nous ressemblons le plus, et qui nous comprend le

mieux, ce sont les Slaves; car ils sont dans une position analogue à la

nôtre, neufs dans la vie et antiques à la fois...

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 44 / 82 题