III

L'auditoire du «grand cours» n'a rien de particulier. Beaucoup de vieux

messieurs qui ressemblent à tous les vieux messieurs, des étudiants,

quelques dames, parfois des Anglaises qui sont venues là parce que M. Renan

fait partie des curiosités de Paris.

Il entre, on applaudit. Il remercie d'un petit signe de tête en souriant

d'un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose; de grands traits, de

longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine; d'ailleurs tout rond,

se mouvant tout d'une pièce, sa large tête dans les épaules. Il a l'air

content de vivre, et il nous expose avec gaîté la formation de ce _Corpus_

historique qui comprend le _Pentateuque_ et le livre de Josué et qui serait

mieux nommé l'_Hexateuque_.

Il explique comment cette _Torah_ a d'abord été écrite sous deux formes

à peu près en même temps, et comment nous saisissons dans la rédaction

actuelle les deux rédactions primitives, jéhoviste et élohiste; qu'il y a

donc eu deux types de l'histoire sainte comme il y a eu plus tard deux

Talmuds, celui de Babylone et celui de Jérusalem; que la fusion des deux

histoires eut lieu probablement sous Ézéchias, c'est-à-dire au temps

d'Esaïe, après la destruction du royaume du Nord; que c'est alors que fut

constitué le _Pentateuque_, moins le _Deutéronome_ et le _Lévitique_;

que le _Deutéronome_ vint s'y ajouter au temps de Josias, et le

_Lévitique_ un peu après.

L'exposition est claire, simple, animée. La voix est un peu enrouée et un

peu grasse, la diction très appuyée et très scandée, la mimique familière

et presque excessive. Quant à la forme, pas la moindre recherche ni même la

moindre élégance; rien de la grâce ni de la finesse de son style écrit. Il

parle pour se faire comprendre, voilà tout; et va comme je te pousse! Il ne

fait pas les «liaisons». Il s'exprime absolument comme au coin du feu avec

des «Oh!», des «Ah!», des «En plein!», des «Pour ça, non!». Il a, comme

tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent

souvent. Il fait une grande consommation de «en quelque sorte», locution

prudente, et dit volontiers: «N'en doutez pas», ce qui est peut-être la

plus douce formule d'affirmation, puisqu'elle nous reconnaît implicitement

le droit de douter. Voici d'ailleurs quelques spécimens de sa manière.

J'espère qu'ils amuseront, étant exactement pris sur le vif.

À propos de la rédaction de la _Torah_, qui n'a fait aucun bruit, qui est

restée anonyme, dont on ne sait même pas la date précise parce que tout ce

qui est écrit là était déjà connu, existait déjà dans la tradition orale:

Comme ça est différent, n'est-ce pas? de ce qui se passe de nos jours!

La rédaction d'un code, d'une législation, on discuterait ça

publiquement, les journaux en parleraient, ça serait un événement.

Eh bien, la rédaction définitive du _Pentateuque_, ç'a pa'été un

événement du tout!...

À propos des historiens orientaux comparés à ceux d'Occident:

Chez les Grecs, chez les Romains, l'histoire est une Muse. Oh! i' sont

artistes, ces Grecs et ces Romains! Tite-Live, par exemple, fait une

oeuvre d'art; il digère ses documents et se les assimile au point

qu'on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec

lui-même; son art efface la trace de ses méprises. Eh bien! vous n'avez

pas ça en Orient, oh! non, vous n'avez pas ça! En Orient, rien que des

compilateurs; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les

documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu'ils dévorent

reste tout entier dans leurs estomac: vous pouvez retirer les morceaux.

À propos de la date du _Lévitique_:

Ah! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choses-là!

Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d'avis de temps

en temps. Comme ça, on a des chances d'avoir été au moins une fois

dans le vrai.

À propos des lévites:

Oh! le lévitisme, ça n'a pas toujours été ce que c'était du temps de

Josias. Dans les premiers temps, comme le culte était très compliqué,

il fallait des espèces de sacristains très forts, connaissant très bien

leur affaire: c'étaient les lévites. Mais le lévitisme organisé en

corps sacerdotal, c'est de l'époque de la reconstruction du temple.

Enfin je recueille au hasard des bouts de phrase: «Bien oui! c'est

compliqué, mais c'est pas, encore assez compliqué.»--«Cette rédaction du

_Lévitique_, ça a-t-i' été fini? Non, ça a cessé.»--«Ah! parfait, le

_Deutéronome_! Ça forme un tout. Ah! celui-là a pa' été coupé!»

J'ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement

sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de

l'orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces

fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer

à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par

Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique.

Eh bien! non, ce n'est pas cela, ma loyauté me force d'en avertir le

lecteur. Assurément je ne pense pas que Ramus, Vatable ou Budé aient

professé sur ce ton; et c'est un signe des temps que cette absence de

tout appareil et cette savoureuse bonhomie dans une des chaires les plus

relevées du Collège de France. Mais il n'est que juste d'ajouter que

M. Renan s'en tient à la bonhomie. Les familiarités de la phrase ou même

de la prononciation sont sauvées par la cordialité du timbre et par la

bonne grâce du sourire. Les «Oh!», les «Ah!», les «Pour ça, non!», les

«J'sais pas» et les «Ça, c'est vrai», peuvent être risibles, ou vulgaires,

ou simplement aimables. Les «négligences» de M. Renan sont dans le dernier

cas. Il cause, voilà tout, avec un bon vieil auditoire bien fidèle et

devant qui il se sent à l'aise.

Vous saisissez maintenant le ton, l'accent, l'allure de ces conférences.

C'est quelque chose de très vivant. M. Renan paraît prendre un intérêt

prodigieux à ce qu'il explique et s'amuser énormément. Ne croyez pas ce

qu'il nous dit quelque part des sciences historiques, de «ces pauvres

petites sciences conjecturales». Il les aime, quoi qu'il dise, et les

trouve divertissantes. On n'a jamais vu un exégète aussi jovial. Il éprouve

un visible plaisir à louer ou à contredire MM. Reuss, Graff, Kuenen,

Welhausen, des hommes très forts, mais entêtés ou naïfs. Le Jéhoviste et

l'Élohiste, mêlés «comme deux jeux de cartes», c'est cela qui est amusant

à débrouiller! Et lorsque le grand-prêtre Helkia, très malin, vient dire

au roi Josias: «Nous avons trouvé dans le temple la loi d'Iaveh», et nous

fournit par là la date exacte du _Deutéronome_, 622, M. Renan ne se sent

pas de joie!

Mais c'est surtout quand il rencontre (sans la chercher) quelque bonne

drôlerie qu'il faut le voir! La tête puissante, inclinée sur une épaule

et rejetée en arrière, s'illumine et rayonne; les yeux pétillent, et le

contraste est impayable de la bouche très fine qui, entr'ouverte, laisse

voir des dents très petites, avec les joues et les bajoues opulentes,

épiscopales, largement et même grassement taillées. Cela fait songer à ces

faces succulentes et d'un relief merveilleux que Gustave Doré a semées dans

ses illustrations de Rabelais ou des _Contes drolatiques_ et qu'il suffit

de regarder pour éclater de rire. Ou plutôt on pressent là tout un poème

d'ironie, une âme très fine et très alerte empêtrée dans trop de matière,

et qui s'en accommode, et qui même en tire un fort bon parti en faisant

rayonner sur tous les points de ce masque large la malice du sourire, comme

si c'était se moquer mieux et plus complètement du monde que de s'en moquer

avec un plus vaste visage!

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 41 / 82 题