IV

C'est égal, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n'a pas

tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire.

Ce visage qu'on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y

discernerait plutôt le coup de pouce de la _Théologie de Béranger_, qu'il a

si délicieusement raillée. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires

aurait ici une belle occasion d'exercer son talent.

--Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu'une

âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui

rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre

la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et,

comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute été

d'autant plus profonde. Et il est gai!

Pour une déchirure moins intime (car il n'était peut-être qu'un rhéteur),

Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que

cela, le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins

encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal

est devenu fou. Et M. Renan est gai!

Passe encore s'il avait changé de foi: il pourrait avoir la sérénité que

donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé

l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce qu'il a renié. Il est

resté prêtre; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien.

Son cerveau est une cathédrale désaffectée[77]. On y met du foin; on y fait

des conférences: c'est toujours une église. Et il rit! et il se dilate! et

il est gai!

[Note 77: Le mot est de M. Alphonse Daudet.]

Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l'événement le plus

considérable et le plus mystérieux de l'histoire. Il a vu comment naissent

les religions; il est descendu jusqu'au fond de la conscience des simples

et des illuminés; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux

pour faire de tels rêves, comme il faut qu'ils soient naïfs pour se

consoler avec cela. Et il est gai!

Cet homme a, dans sa _Lettre à M. Berthelot_, magnifiquement tracé le

programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science.

Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l'infini. Il a

éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée

indéchiffrable. Et il est gai!

Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti

de sa pensée, qui est mort lentement du mal métaphysique, s'amusait à

soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de

jolies pichenettes à l'adresse de Dieu, que ce monde n'est point, après

tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu'il y a mille

façons d'être heureux et que ceux à qui il n'a pas été donné de «faire leur

salut» par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages,

les femmes, le sport ou l'ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la

traduisant; tant pis! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu'à

l'arrangement des mots?) Je sais bien que le pessimisme n'est point, malgré

ses airs, une philosophie, n'est qu'un sentiment déraisonnable né d'une vue

incomplète des choses; mais on rencontre tout de même des optimismes bien

impertinents! Quoi! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu'il

y a, quoi qu'on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables; le grand

cri de l'universelle douleur montait malgré lui jusqu'à ses oreilles:

et tout de suite après il est gai! Malheur à ceux qui rient! comme dit

l'Écriture. Ce rire, je l'ai déjà entendu dans l'_Odyssée_: c'est le rire

involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.

Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'être gai. Il ne peut l'être que par

l'inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait

tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres,

a tué la joie, a tué l'action, a tué la paix de l'âme et la sécurité de

la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme

vertueux est peut-être un sot; se faire «une sagesse à deux tranchants»; se

dire que «nous devons la vertu à l'Éternel, mais que nous avons droit d'y

joindre, comme reprise personnelle, l'ironie; que nous rendons par là à qui

de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli;

c'est, un raisonnement délicieux et absurde, et ce «bon Dieu», conçu

comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait

réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par

élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit à être bon quand

il vous arrive de l'être, apporter toujours à la pratique de la vertu la

méfiance et la sagacité d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui

n'est dupe que parce qu'il le veut bien,--est-ce que cela, à supposer que

ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable? Dire que Dieu n'existe

pas, mais qu'il existera peut-être un jour et qu'il sera la conscience de

l'univers quand l'univers sera devenu conscient; dire ailleurs que «Dieu

est déjà bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il le sera sans

doute un jour»; que «l'immortalité n'est pas un don inhérent à l'homme, une

conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l'Être, devenu

absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à

son développement»; «qu'il y a du reste presque autant de chances pour que

le contraire de tout cela soit vrai» et «qu'une complète obscurité nous

cache les fins de l'univers»: ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de

belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles? Ne craignons

point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances.

Il n'y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est

simplement nier; et ce nihilisme, si élégant qu'il soit, ne saurait être

qu'un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne

conteste point la vérité de cette philosophie (ce n'est pas mon affaire):

j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des

phénomènes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des conséquences

de sa pensée. Il a une phrase surprenante où «faire son salut» devient

exactement synonyme de «prendre son plaisir où on le trouve», et où il

admet des saints de la luxure, de la morphine et de l'alcool. Et avec cela

il est gai! Comment fait-il donc?

Quelqu'un pourrait répondre:

--Vous avez l'étonnement facile, monsieur l'ingénu. C'est comme si vous

disiez: «Cet homme est un homme, et il a l'audace d'être gai!». Et ne vous

récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu'elle

est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère; il reconnaît, après trente

ans d'études, que cette austérité même fut une vanité, qu'il a été sa

propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais

qu'il n'est plus temps aujourd'hui de manger sa part du gâteau. Il le sait,

il l'a dit cent fois, il est gai pourtant. C'est admirable!

V

Eh bien! non. Je soupçonne cette gaieté de n'être ni sinistre ni héroïque.

Il reste donc qu'elle soit naturelle et que M. Renan se contente de

l'entretenir par tout ce qu'il sait des hommes et des choses. Et cela

certes est bien permis; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il

est encore assez divertissant comme spectacle.

On peut pousser plus loin l'explication. Il n'y a pas de raison pour que le

pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela

même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du

monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce

qui n'est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour

les hommes de culture raffinée et de coeur tendre, car les gredins ne sont

point gênés d'être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons.

Mais en réalité il n'est point nécessaire d'être un coquin pour être gai

avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l'est

quand on y pense: le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie),

eh bien! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux,

ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.--Vous vous rappelez

ce que dit Pascal des «preuves de Dieu métaphysiques»: ces démonstrations

ne frappent que pendant l'instant qu'on les saisit; une heure après, elles

sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et

le caractère d'un homme, surtout s'il est très cultivé. «Le jugement, dit

Montaigne, tient chez moi un siège magistral... Il laisse mes appétits

aller leur train... _Il fait son jeu à part_.» Pourquoi ne ferait-il

pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des _Dialogues

philosophiques_? Essayons donc de voir par où et comment il peut être

heureux.

D'abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et

même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce

qu'il veut être heureux: ce qui est encore la meilleure façon qu'on ait

trouvé de l'être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains

devraient suivre. À force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment

malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier

tant qu'on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse

même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider

le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-être le

«pauvre peuple» est-il moins heureux encore depuis qu'on le plaint

davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois

qu'il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu'on le

plaignait moins.

Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu'il ne suffit pas

toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n'a pas trop mal

servi M. Renan, l'a passablement aidé à soutenir sa gageure; et il en

remercie gracieusement l'obscure «cause première» à la fin de ses

_Souvenirs_. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies;

il est administrateur du Collège de France; il a été aimé, nous dit-il,

des trois femmes dont l'affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa

fille; il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose

trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses

légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même

de jolies fictions.--Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce

qu'on ne s'en aperçoive point; et puis il ne les a pas toujours.--Sa plus

grande douleur a été la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au

moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu'il

était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s'en est allée son oeuvre

faite et quand son frère n'avait presque plus besoin d'elle. Et qui sait si

la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le

serait aujourd'hui sa présence? Et puis cette mort lui a inspiré de si

belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s'il est vrai que le

bonheur est souvent la récompense des coeurs simples, il me paraît qu'une

intelligence supérieure et tout ce qu'elle apporte avec soi n'est point

pour empêcher d'être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté

est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa

beauté, elle ne saurait l'oublier un moment, elle la lit dans tous les

yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d'être

une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s'en trouve.

M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait

souverainement belle. Il a les plaisirs de l'extrême célébrité, qui sont

de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du

moins je l'imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent

supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu'il

comprend, par l'interprétation qu'il en donne, par les finesses de cette

interprétation. Il se sent l'inventeur d'une certaine philosophie très

raffinée, d'une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie,

et il surprend tout autour de lui l'influence exercée sur beaucoup d'âmes

par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières

et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois,

de la découverte.)--M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan

jouit le premier du renanisme.

Il serait intéressant--et assez inutile d'ailleurs--de dresser la liste des

contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n'existe pas,

est personnel ou impersonnel. L'immortalité dont il rêve quelquefois

est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au

progrès. Il a la pensée triste et l'esprit plaisant. Il aime les sciences

historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste

et il éveille assez souvent des images sensuelles. C'est un mystique et

un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d'inextricables malices. Il est

Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins

plastique qui se puisse voir. Ce style paraît précis et en réalité fuit

comme l'eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l'expression

obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de

liaison, il a des sautes d'idées incroyables, et ce sont continuellement

des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant

galimatias. Il nie dans le même temps qu'il affirme. Il est si préoccupé

de n'être point dupe de sa pensée qu'il ne saurait rien avancer d'un peu

sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations

auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus l'air de croire, ou, par une

marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse

prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son

ironie? Ses opinions exotériques s'embrouillent si bien avec ses «pensées

de derrière la tête» que lui-même, je pense, ne s'y retrouve plus et se

perd avant nous dans le mystère de ces «nuances».

Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui

avaient donné le génie, l'imagination, la finesse, la persévérance, la

gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit: «Je

t'apporte un don charmant; mais je te l'apporte en si grande abondance

qu'il envahira et altérera tous les autres. On t'aimera; mais, comme on

aura toujours peur de passer à tes yeux pour un sot, on n'osera pas te le

dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers et de Dieu, tu te moqueras

de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité.

Tu mêleras l'ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus

naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes les écritures

infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche,

jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'être au monde.»

Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne.

Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'étudie

peut-être à la compliquer encore.

Il écrivait, il y a quatorze ans: «Cet univers est un spectacle que Dieu

se donne à lui-même; servons les intentions du grand chorège en contribuant

à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.» Il faut

rendre cette justice à l'auteur de la _Vie de Jésus_ qu'il les sert

joliment, «les intentions du grand chorège»! Il est certainement un des

«compères» les plus originaux et les plus fins de l'éternelle féerie. Lui

reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin

imprésario? Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi de la

comédie selon notre petite mesure; et vraiment le monde serait plus

ennuyeux si M. Renan n'y était pas.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 42 / 82 题