C'est égal, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n'a pas
tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire.
Ce visage qu'on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y
discernerait plutôt le coup de pouce de la _Théologie de Béranger_, qu'il a
si délicieusement raillée. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires
aurait ici une belle occasion d'exercer son talent.
--Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu'une
âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui
rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre
la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et,
comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute été
d'autant plus profonde. Et il est gai!
Pour une déchirure moins intime (car il n'était peut-être qu'un rhéteur),
Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que
cela, le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins
encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal
est devenu fou. Et M. Renan est gai!
Passe encore s'il avait changé de foi: il pourrait avoir la sérénité que
donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé
l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce qu'il a renié. Il est
resté prêtre; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien.
Son cerveau est une cathédrale désaffectée[77]. On y met du foin; on y fait
des conférences: c'est toujours une église. Et il rit! et il se dilate! et
il est gai!
[Note 77: Le mot est de M. Alphonse Daudet.]
Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l'événement le plus
considérable et le plus mystérieux de l'histoire. Il a vu comment naissent
les religions; il est descendu jusqu'au fond de la conscience des simples
et des illuminés; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux
pour faire de tels rêves, comme il faut qu'ils soient naïfs pour se
consoler avec cela. Et il est gai!
Cet homme a, dans sa _Lettre à M. Berthelot_, magnifiquement tracé le
programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science.
Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l'infini. Il a
éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée
indéchiffrable. Et il est gai!
Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti
de sa pensée, qui est mort lentement du mal métaphysique, s'amusait à
soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de
jolies pichenettes à l'adresse de Dieu, que ce monde n'est point, après
tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu'il y a mille
façons d'être heureux et que ceux à qui il n'a pas été donné de «faire leur
salut» par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages,
les femmes, le sport ou l'ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la
traduisant; tant pis! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu'à
l'arrangement des mots?) Je sais bien que le pessimisme n'est point, malgré
ses airs, une philosophie, n'est qu'un sentiment déraisonnable né d'une vue
incomplète des choses; mais on rencontre tout de même des optimismes bien
impertinents! Quoi! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu'il
y a, quoi qu'on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables; le grand
cri de l'universelle douleur montait malgré lui jusqu'à ses oreilles:
et tout de suite après il est gai! Malheur à ceux qui rient! comme dit
l'Écriture. Ce rire, je l'ai déjà entendu dans l'_Odyssée_: c'est le rire
involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.
Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'être gai. Il ne peut l'être que par
l'inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait
tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres,
a tué la joie, a tué l'action, a tué la paix de l'âme et la sécurité de
la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme
vertueux est peut-être un sot; se faire «une sagesse à deux tranchants»; se
dire que «nous devons la vertu à l'Éternel, mais que nous avons droit d'y
joindre, comme reprise personnelle, l'ironie; que nous rendons par là à qui
de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli;
c'est, un raisonnement délicieux et absurde, et ce «bon Dieu», conçu
comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait
réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par
élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit à être bon quand
il vous arrive de l'être, apporter toujours à la pratique de la vertu la
méfiance et la sagacité d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui
n'est dupe que parce qu'il le veut bien,--est-ce que cela, à supposer que
ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable? Dire que Dieu n'existe
pas, mais qu'il existera peut-être un jour et qu'il sera la conscience de
l'univers quand l'univers sera devenu conscient; dire ailleurs que «Dieu
est déjà bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il le sera sans
doute un jour»; que «l'immortalité n'est pas un don inhérent à l'homme, une
conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l'Être, devenu
absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à
son développement»; «qu'il y a du reste presque autant de chances pour que
le contraire de tout cela soit vrai» et «qu'une complète obscurité nous
cache les fins de l'univers»: ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de
belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles? Ne craignons
point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances.
Il n'y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est
simplement nier; et ce nihilisme, si élégant qu'il soit, ne saurait être
qu'un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne
conteste point la vérité de cette philosophie (ce n'est pas mon affaire):
j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des
phénomènes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des conséquences
de sa pensée. Il a une phrase surprenante où «faire son salut» devient
exactement synonyme de «prendre son plaisir où on le trouve», et où il
admet des saints de la luxure, de la morphine et de l'alcool. Et avec cela
il est gai! Comment fait-il donc?
Quelqu'un pourrait répondre:
--Vous avez l'étonnement facile, monsieur l'ingénu. C'est comme si vous
disiez: «Cet homme est un homme, et il a l'audace d'être gai!». Et ne vous
récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu'elle
est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère; il reconnaît, après trente
ans d'études, que cette austérité même fut une vanité, qu'il a été sa
propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais
qu'il n'est plus temps aujourd'hui de manger sa part du gâteau. Il le sait,
il l'a dit cent fois, il est gai pourtant. C'est admirable!
V
Eh bien! non. Je soupçonne cette gaieté de n'être ni sinistre ni héroïque.
Il reste donc qu'elle soit naturelle et que M. Renan se contente de
l'entretenir par tout ce qu'il sait des hommes et des choses. Et cela
certes est bien permis; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il
est encore assez divertissant comme spectacle.
On peut pousser plus loin l'explication. Il n'y a pas de raison pour que le
pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela
même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du
monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce
qui n'est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour
les hommes de culture raffinée et de coeur tendre, car les gredins ne sont
point gênés d'être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons.
Mais en réalité il n'est point nécessaire d'être un coquin pour être gai
avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l'est
quand on y pense: le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie),
eh bien! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux,
ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.--Vous vous rappelez
ce que dit Pascal des «preuves de Dieu métaphysiques»: ces démonstrations
ne frappent que pendant l'instant qu'on les saisit; une heure après, elles
sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et
le caractère d'un homme, surtout s'il est très cultivé. «Le jugement, dit
Montaigne, tient chez moi un siège magistral... Il laisse mes appétits
aller leur train... _Il fait son jeu à part_.» Pourquoi ne ferait-il
pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des _Dialogues
philosophiques_? Essayons donc de voir par où et comment il peut être
heureux.
D'abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et
même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce
qu'il veut être heureux: ce qui est encore la meilleure façon qu'on ait
trouvé de l'être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains
devraient suivre. À force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment
malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier
tant qu'on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse
même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider
le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-être le
«pauvre peuple» est-il moins heureux encore depuis qu'on le plaint
davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois
qu'il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu'on le
plaignait moins.
Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu'il ne suffit pas
toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n'a pas trop mal
servi M. Renan, l'a passablement aidé à soutenir sa gageure; et il en
remercie gracieusement l'obscure «cause première» à la fin de ses
_Souvenirs_. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies;
il est administrateur du Collège de France; il a été aimé, nous dit-il,
des trois femmes dont l'affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa
fille; il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose
trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses
légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même
de jolies fictions.--Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce
qu'on ne s'en aperçoive point; et puis il ne les a pas toujours.--Sa plus
grande douleur a été la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au
moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu'il
était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s'en est allée son oeuvre
faite et quand son frère n'avait presque plus besoin d'elle. Et qui sait si
la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le
serait aujourd'hui sa présence? Et puis cette mort lui a inspiré de si
belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s'il est vrai que le
bonheur est souvent la récompense des coeurs simples, il me paraît qu'une
intelligence supérieure et tout ce qu'elle apporte avec soi n'est point
pour empêcher d'être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté
est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa
beauté, elle ne saurait l'oublier un moment, elle la lit dans tous les
yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d'être
une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s'en trouve.
M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait
souverainement belle. Il a les plaisirs de l'extrême célébrité, qui sont
de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du
moins je l'imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent
supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu'il
comprend, par l'interprétation qu'il en donne, par les finesses de cette
interprétation. Il se sent l'inventeur d'une certaine philosophie très
raffinée, d'une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie,
et il surprend tout autour de lui l'influence exercée sur beaucoup d'âmes
par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières
et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois,
de la découverte.)--M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan
jouit le premier du renanisme.
Il serait intéressant--et assez inutile d'ailleurs--de dresser la liste des
contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n'existe pas,
est personnel ou impersonnel. L'immortalité dont il rêve quelquefois
est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au
progrès. Il a la pensée triste et l'esprit plaisant. Il aime les sciences
historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste
et il éveille assez souvent des images sensuelles. C'est un mystique et
un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d'inextricables malices. Il est
Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins
plastique qui se puisse voir. Ce style paraît précis et en réalité fuit
comme l'eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l'expression
obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de
liaison, il a des sautes d'idées incroyables, et ce sont continuellement
des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant
galimatias. Il nie dans le même temps qu'il affirme. Il est si préoccupé
de n'être point dupe de sa pensée qu'il ne saurait rien avancer d'un peu
sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations
auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus l'air de croire, ou, par une
marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse
prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son
ironie? Ses opinions exotériques s'embrouillent si bien avec ses «pensées
de derrière la tête» que lui-même, je pense, ne s'y retrouve plus et se
perd avant nous dans le mystère de ces «nuances».
Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui
avaient donné le génie, l'imagination, la finesse, la persévérance, la
gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit: «Je
t'apporte un don charmant; mais je te l'apporte en si grande abondance
qu'il envahira et altérera tous les autres. On t'aimera; mais, comme on
aura toujours peur de passer à tes yeux pour un sot, on n'osera pas te le
dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers et de Dieu, tu te moqueras
de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité.
Tu mêleras l'ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus
naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes les écritures
infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche,
jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'être au monde.»
Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne.
Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'étudie
peut-être à la compliquer encore.
Il écrivait, il y a quatorze ans: «Cet univers est un spectacle que Dieu
se donne à lui-même; servons les intentions du grand chorège en contribuant
à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.» Il faut
rendre cette justice à l'auteur de la _Vie de Jésus_ qu'il les sert
joliment, «les intentions du grand chorège»! Il est certainement un des
«compères» les plus originaux et les plus fins de l'éternelle féerie. Lui
reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin
imprésario? Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi de la
comédie selon notre petite mesure; et vraiment le monde serait plus
ennuyeux si M. Renan n'y était pas.