C'est, je crois, le cas pour M. Renan. Une chose me tracassait. Est-il
triste décidément, ou est-il gai, cet homme extraordinaire? On peut hésiter
si l'on s'en tient à ses livres. Car, s'il conclut presque toujours par un
optimisme déclaré, il n'en est pas moins vrai que sa conception du monde
et de l'histoire, ses idées sur la société contemporaine et sur son avenir
prêtent tout aussi aisément à des conclusions désolées. Le vieux mot:
«Tout est vanité», tant et si richement commenté par lui, peut avoir aussi
bien pour complément: «À quoi bon vivre?» que: «Buvons, mes frères, et
tenons-nous en joie.» Que le but de l'univers nous soit profondément caché;
que ce monde ait tout l'air d'un spectacle que se donne un Dieu qui sans
doute n'existe pas, mais qui existera et qui est en train de se faire; que
la vertu soit pour l'individu une duperie, mais qu'il soit pourtant élégant
d'être vertueux en se sachant dupé; que l'art, la poésie et même la vertu
soient de jolies choses, mais qui auront bientôt fait leur temps, et que le
monde doive être un jour gouverné par l'Académie des sciences, etc., tout
cela est amusant d'un côté et navrant de l'autre. C'est par des arguments
funèbres que M. Renan, dans son petit discours de Tréguier, conseillait la
joie à ses contemporains. Sa gaîté paraissait bien, ce jour-là, celle d'un
croque-mort très distingué et très instruit.
M. Sarcey, qui voit gros et qui n'y va jamais par quatre chemins, se tire
d'affaire en traitant M. Renan de «fumiste», de fumiste supérieur et
transcendant (_XIXe Siècle_, article du mois d'octobre 1884). Eh! oui,
M. Renan se moque de nous. Mais se moque-t-il toujours? et jusqu'à quel
point se moque-t-il? Et d'ailleurs il y a des «fumistes» fort à plaindre.
Souvent le railleur souffre et se meurt de sa propre ironie. Encore un
coup, est-il gai, ce sage, ou est-il triste? L'impression que laisse la
lecture de ses ouvrages est complexe et ambiguë. On s'est fort amusé; on
se sait bon gré de l'avoir compris; mais en même temps on se sent troublé,
désorienté, détaché de toute croyance positive, dédaigneux de la foule,
supérieur à l'ordinaire et banale conception du devoir, et comme redressé
dans une attitude ironique à l'égard de la sotte réalité. La superbe du
magicien, passant en nous naïfs, s'y fait grossière et s'y assombrit. Et
comment serait-il gai, quand nous sommes si tristes un peu après l'avoir
lu?
Allons donc le voir et l'entendre. L'accent de sa voix, l'expression de son
visage et de toute son enveloppe mortelle nous renseignera sans doute sur
ce que nous cherchons. Que risquons-nous? Il ne se doutera pas que nous
sommes là; il ne verra en nous que des têtes quelconques de curieux; il ne
nous accablera pas de sa politesse ecclésiastique devant qui les hommes
d'esprit et les imbéciles sont égaux; il ne saura pas que nous sommes des
niais et ne nous fera pas sentir que nous sommes des importuns.
J'ai fait l'épreuve. Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. M. Renan
est gai, très gai, et, qui plus est, d'une gaîté comique.