ERNEST RENAN

Nul écrivain peut-être n'a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus

délicats de ses contemporains. Qu'on cède ou qu'on résiste à sa séduction,

nul ne s'est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce

grand sceptique a dans la jeunesse d'aujourd'hui des fervents comme en

aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on

veut les voir.

Les Parisiens excuseront l'ignorance et la naïveté d'un provincial

fraîchement débarqué de sa province, qui est curieux de voir des hommes

illustres et qui va faisant des découvertes. Je suis un peu comme ces deux

bons Espagnols venus du fin fond de l'Ibérie pour voir Tite-Live et

«cherchant dans Rome autre chose que Rome même». Le sentiment qui les

amenait était naturel et touchant, enfantin si l'on veut, c'est-à-dire

doublement humain. Je suis donc entré au Collège de France, dans la petite

salle des langues sémitiques.

I

À quoi bon pourtant? N'est-ce point par leurs livres, et par leurs livres

seuls, qu'on connaît les écrivains et surtout les philosophes et les

critiques, ceux qui nous livrent directement leur pensée, leur conception

du monde et, par là, tout leur esprit et toute leur âme? Que peuvent

ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissance

que nous avons d'eux? Qu'importe de savoir comment ils ont le nez fait?

Et s'ils l'avaient mal fait, par hasard? ou seulement fait comme tout le

monde?

Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur

pèlerinage au sanctuaire de l'avenue d'Eylau pour y contempler ne fût-ce

que la momie solennelle du dieu qui se survit! Heureusement on voit ce

qu'on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi; et la pauvre humanité

a, quoi qu'elle fasse, la bosse irréductible de la vénération.

Au reste, il n'est pas sûr que l'amour soit incompatible avec un petit

reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqué? Quand on est pris,

bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les

défauts ou les infirmités de ce que nos pères appelaient l'objet aimé et,

comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non

contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse.

Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce

qui peut se rencontrer chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à

nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en

haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus méritoire et en

lui donnant un air de défi. La critique peut donc fournir à la passion de

nouveaux aliments, bien loin de l'éteindre.

Conclusion: ce n'est que pour les tièdes que les grands artistes perdent

parfois à être vus de près; mais cette épreuve ne saurait les entamer aux

yeux de celui qui est véritablement épris. Et ils y gagnent d'être mieux

connus sans être moins aimés.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 39 / 82 题