Nul écrivain peut-être n'a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus
délicats de ses contemporains. Qu'on cède ou qu'on résiste à sa séduction,
nul ne s'est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce
grand sceptique a dans la jeunesse d'aujourd'hui des fervents comme en
aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on
veut les voir.
Les Parisiens excuseront l'ignorance et la naïveté d'un provincial
fraîchement débarqué de sa province, qui est curieux de voir des hommes
illustres et qui va faisant des découvertes. Je suis un peu comme ces deux
bons Espagnols venus du fin fond de l'Ibérie pour voir Tite-Live et
«cherchant dans Rome autre chose que Rome même». Le sentiment qui les
amenait était naturel et touchant, enfantin si l'on veut, c'est-à-dire
doublement humain. Je suis donc entré au Collège de France, dans la petite
salle des langues sémitiques.
I
À quoi bon pourtant? N'est-ce point par leurs livres, et par leurs livres
seuls, qu'on connaît les écrivains et surtout les philosophes et les
critiques, ceux qui nous livrent directement leur pensée, leur conception
du monde et, par là, tout leur esprit et toute leur âme? Que peuvent
ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissance
que nous avons d'eux? Qu'importe de savoir comment ils ont le nez fait?
Et s'ils l'avaient mal fait, par hasard? ou seulement fait comme tout le
monde?
Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur
pèlerinage au sanctuaire de l'avenue d'Eylau pour y contempler ne fût-ce
que la momie solennelle du dieu qui se survit! Heureusement on voit ce
qu'on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi; et la pauvre humanité
a, quoi qu'elle fasse, la bosse irréductible de la vénération.
Au reste, il n'est pas sûr que l'amour soit incompatible avec un petit
reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqué? Quand on est pris,
bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les
défauts ou les infirmités de ce que nos pères appelaient l'objet aimé et,
comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non
contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse.
Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce
qui peut se rencontrer chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à
nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en
haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus méritoire et en
lui donnant un air de défi. La critique peut donc fournir à la passion de
nouveaux aliments, bien loin de l'éteindre.
Conclusion: ce n'est que pour les tièdes que les grands artistes perdent
parfois à être vus de près; mais cette épreuve ne saurait les entamer aux
yeux de celui qui est véritablement épris. Et ils y gagnent d'être mieux
connus sans être moins aimés.