[Note 75: Un vol. in-12 (H. Belin).]
Il ne s'agit ici que d'un livre de classe; mais on en fait de charmants
depuis une douzaine d'années. Les écoliers d'aujourd'hui sont bien heureux:
ils ne sont point exposés à la fâcheuse erreur de la «jeune guenon» de
Florian. On leur sert les noix toutes cassées et même on leur épluche les
amandes. Des hommes distingués ont bien voulu écrire pour eux des ouvrages
pleins de choses et quelquefois originaux sous une forme modeste; et
plusieurs ont su apporter, soit dans l'explication des textes classiques,
soit dans l'exposition des sciences ou de l'histoire, tout le meilleur de
leur esprit et de leur expérience.
Cela peut se dire en toute vérité d'un ouvrage récemment paru: la nouvelle
édition des _Oraisons funèbres_ de Bossuet, par M. Jacquinet, qui s'adresse
aux élèves de rhétorique.
M. Jacquinet, qui a été un des maîtres les plus appréciés de l'École
normale et qui a eu pour élèves Prévost-Paradol, Taine, About, Sarcey, me
paraît être un remarquable épicurien de lettres. Car c'est bien lui qui a
révélé à ses élèves Joubert et Stendhal à une époque où ces deux écrivains,
surtout le second, n'avaient pas encore fait fortune; et cela ne l'empêche
point d'être un des plus pieux entre les fidèles de Bossuet.
Vous savez qu'ils sont, comme cela, un certain nombre de bossuétistes qui
passent une partie de leur vie à s'entraîner sur le grand évêque. Certes on
peut placer plus mal ses complaisances et je comprends mieux, à l'endroit
d'un si puissant et si impeccable écrivain, cette espèce de culte de latrie
que la malveillance un peu pincée du spirituel Paul Albert ou même de M.
Renan. Rien n'est plus noble, rien ne fait un tout plus imposant ni plus
harmonieux que le génie, l'oeuvre et la vie de Bossuet. Le son que rend sa
parole est peut-être unique par la plénitude et l'assurance; car, outre
qu'il avait à un degré qui n'a pas été dépassé le don de l'expression, on
sent qu'il est vraiment tout entier dans chacune de ses phrases: la force
de son verbe est doublée par la sérénité absolue de sa pensée, par je ne
sais quel air d'éternité qu'elle a partout. Sa foi est un élément toujours
présent et comme une partie intégrante de la beauté de sa parole. Nul n'est
plus naturellement ni plus complètement majestueux.
Je ne relèverai pas le reproche puéril qu'on lui a fait de n'être point
un «penseur». On peut constater, je crois, en lisant le _Discours sur
l'histoire universelle_, la _Connaissance de Dieu_ ou les _Élévations_,
qu'il a pensé aussi vigoureusement qu'il se pouvait dans les limites de
la foi traditionnelle: et prenez garde que la reconnaissance même de ces
limites était encore chez lui une oeuvre de sa pensée. Nous ne pensons plus
comme lui, voilà tout. Ce qu'il y a d'irritant, c'est que ce prétentieux
reproche lui est trop souvent adressé par des gens qui d'abord ne l'ont pas
lu et qui ensuite, si Darwin ou Littré n'avaient pas écrit, seraient fort
empêchés de «penser» quoi que ce soit.
Il est donc bien difficile de ne pas admirer un tel homme. Mais d'aller
jusqu'à l'amour et jusqu'à la prédilection, cela reste un peu surprenant.
Car on éprouve d'ordinaire ce sentiment pour des génies moins hauts, plus
rapprochés de nous, plus mêlés, chez qui l'on sent plus de faiblesse, une
humanité plus troublée. À vrai dire, je crois qu'il y a souvent dans cette
tendresse spéciale pour Bossuet (après le premier mouvement de sympathie
qu'il faut bien admettre) un peu de gageure, d'application et d'habitude.
Silvestre de Sacy nous fait un aimable aveu. On sait qu'il était un des
fervents de Bossuet: seulement il avait beau s'exciter, il ne mordait qu'à
demi à l'oraison funèbre de Marie-Thérèse, qui, en effet, paraît un peu...
longue. Mais, un jour, à force de s'y reprendre, il y mordit, ou, pour
parler plus convenablement, il vit, il crut, il fut désabusé: «Cette
oraison funèbre de la reine, qu'autrefois, Dieu me pardonne! j'avais
trouvée presque ennuyeuse, est un chef-d'oeuvre de grâce et de pureté.»
Ainsi, par un scrupule touchant, à force de vouloir trouver du plaisir dans
cette lecture redoutable, il en trouva. Mais Dieu n'accorde la faveur de
ces révélations qu'aux hommes de bonne volonté.
L'édition de M. Jacquinet rend cette bonne volonté facile. Le texte des
_Oraisons funèbres_ y est accompagné d'un commentaire perpétuel,
grammatical et littéraire, qui est un modèle de clarté, de goût et de
mesure. Tous ceux qui ont professé savent combien les commentaires de ce
genre sont malaisés et comme il est difficile de se défendre, en expliquant
un texte, des éclaircissements superflus et des admirations banales.
M. Jacquinet a su éviter ces deux fautes: ses remarques sur la langue
ne sont point pour lui un prétexte à un étalage d'érudition, et il a
l'admiration lucide, exacte, ingénieuse. Il démêle, avec une sagacité
qui n'est jamais en défaut, pourquoi et par où ces phrases sont belles,
expressives, éloquentes. Nombre de journalistes et de romanciers
apprendraient bien des choses rien qu'en lisant ces notes d'un vieux
professeur et pressentiraient peut-être ce que c'est enfin que cet art
d'écrire que M. Renan niait récemment avec une si noire et si complète
ingratitude.
M. Jacquinet a fait précéder les _Oraisons funèbres_ d'une Introduction
très substantielle où il nous montre, entre autres choses, que Bossuet a
toujours été aussi sincère que le pouvaient permettre les conditions mêmes
et les convenances du genre. «Voyez, je vous prie, ajoute M. Jacquinet,
si dans notre France démocratique l'oraison funèbre, qui n'est pas du
tout morte quoi qu'on dise (elle n'a fait que passer des temples dans les
cimetières, en se laïcisant), est devenue plus libre, si elle se pique avec
austérité de tout montrer, de tout dire, et s'astreint à des jugements où
tout, le mal comme le bien, soit exactement compté.» M. Jacquinet n'a que
trop raison sur ce point, et, quant au reste, bien qu'il lui arrive ensuite
de rabattre quelque peu dans ses notes les personnages exaltés dans le
texte, on trouvera qu'il a très suffisamment lavé Bossuet de l'accusation
de flatterie et de complaisance.
Ce n'est pas tout: le soigneux éditeur nous donne une biographie très
précise de chaque personnage et, en assez grande abondance, les passages
de _Mémoires_ ou de _Correspondances_ qui nous peuvent éclairer sur son
compte. Je remarque ici qu'avec une très innocente habileté M. Jacquinet,
qui ne veut pas faire de peine à Bossuet, a un peu trop choisi, parmi les
témoignages contemporains, ceux qui s'accordent le mieux avec le jugement
de l'orateur et a tu pieusement les autres. Enfin, pour dispenser
décidément le lecteur de tout effort, le plan de chaque discours est
scrupuleusement résumé à la fin du volume.
Voilà certes une édition modèle. Mais savez-vous l'effet le plus sûr de ce
luxe intelligent d'explications et de commentaires? On lit l'Introduction,
on parcourt les notes, on effleure les notices, on a plaisir à retrouver
là des pages aimables ou belles de Mme de Motteville, de Retz, de Mme de
Sévigné, de Mme de La Fayette ou de Saint-Simon. Et puis... on oublie
de lire les _Oraisons funèbres_, car ce n'est presque plus la peine,
et d'ailleurs ce serait, par comparaison, une lecture bien austère.
M. Jacquinet joue ce mauvais tour à Bossuet: il «l'illustre» si bien qu'il
ne nous laisse plus le temps de le lire, et l'on a peur aussi que le texte
ne soit beaucoup moins agréable que les éclaircissements. Les élèves qui
auront cette commode édition entre les mains n'y liront pas un mot de
Bossuet. Ils se contenteront des «analyses résumées», les misérables!
Et, au fond,--bien entre nous--sauf les morceaux connus (Celui qui règne
dans les cieux... Un homme s'est rencontré... Ô nuit désastreuse!...
Restait cette redoutable infanterie... Venez, peuples...), qui a jamais
lu les _Oraisons funèbres_? Jules Favre autrefois, à ce qu'on assure, et
peut-être M. Nisard, et de nos jours M. Ferdinand Brunetière.
On a grand tort pourtant de ne pas les lire. Pourvu qu'on s'y applique un
peu, on ne jouit pas seulement du charme impérieux de ce style qui, avec
toute sa majesté, est si libre, si hardi, si savoureux, aussi savoureux
vraiment que celui de Mme de Sévigné ou de Saint-Simon: grâce aux
annotations et aux appendices de M. Jacquinet, qui rafraîchissent nos
souvenirs et nous permettent de saisir toutes les intentions et de suppléer
aux sous-entendus, on voit revivre les morts illustres sur qui cette grande
parole est tombée, et l'on s'aperçoit que c'étaient des créatures de chair
et de sang et que presque tous ont eu des figures expressives et originales
et des destinées singulières.
Voici Henriette de France, une petite femme sèche et noire, une figure
longue, une grande bouche et des yeux ardents; fanatique en religion, avec
une foi absolue au droit des couronnes--une reine Frédérique[76] moins
jeune, moins aimable et moins belle. Et quelle vie! Des années de lutte
enragée et de douleurs sans nom; neuf jours de tempête pendant qu'elle va
chercher des soldats à son mari; des chevauchées à la tête des troupes
qu'elle ramène et des nuits sous la tente; une évasion au milieu des
canonnades; un accouchement tragique entre deux alertes; la mère séparée
de sa petite fille, ne sachant ce qu'elle est devenue; puis, en France,
l'hospitalité maigre et humiliante, la pension mal payée par Mazarin; pas
de bois en plein hiver pendant la Fronde; la veuve du roi décapité pleurant
du matin au soir et, parmi ses larmes, prise de gaîtés subites, par des
retours inattendus du sang de Henri IV--et la dévotion finale, murée et
profonde comme un tombeau, la mort anticipée dans le silence du couvent des
Visitandines...
[Note 76: Alphonse Daudet, les _Rois en exil_.]
Et voici la fille, Henriette d'Angleterre: un berceau ballotté dans les
hasards de la guerre civile, une enfance triste dans un intérieur froid,
gêné et presque bourgeois de reine exilée. Elle sort de là parfaitement
simple et bonne, et tous les contemporains, sans exception, vantent sa
douceur. De grands yeux, une jolie figure irrégulière dont toute la
séduction vient du rayonnement de l'esprit, et si charmante qu'on ne voit
plus la taille déviée. La voilà amoureuse et aimée de Louis XIV, puis
précipitée du haut de ses espérances, mariée à un homme qui n'aimait pas
les femmes; romanesque et trompant son propre coeur dans de périlleuses
coquetteries; d'ailleurs vive, intelligente, nullement guindée, amie des
hommes de lettres, bonne enfant avec eux; adorable, adorée, triomphante
(avec plus d'une blessure au coeur) jusqu'au verre de chicorée et à la
«nuit effroyable»...
C'est maintenant une figure plus effacée, mais naïve et douloureuse: la
reine Marie-Thérèse, une belle fille blonde et blanche, moutonnière et
tendre sous un empois héréditaire d'orgueil royal. Enfant, elle regarde
passer, en cachette, d'une fenêtre de l'Escurial, les cavaliers français
tout enrubannés et les compare à un jardin qui marche. Elle aime Louis XIV
comme une petite pensionnaire; elle souffre pendant vingt ans de ses
infidélités comme une petite bourgeoise malheureuse en ménage: toujours
blanche, toujours innocente et toujours amoureuse; reine et brebis.
Et, pour faire contraste, voici la princesse palatine, échappée de son
couvent, mariée par ambition, toujours endettée, fine, intrigante, allant
de Mazarin à Condé et complotant avec Retz, manoeuvrant à l'aise dans l'eau
trouble de la Fronde; souverainement belle avec un sourire mystérieux;
débauchée, libre penseuse: je ne sais quel air d'aventurière, de princesse
ruinée, de grande dame bohème, de Fédora, de Slave énigmatique et perverse
longtemps avant l'invention du type. Et tout y est, même, à la suite d'un
songe (toutes ces femmes-là croient aux songes), la conversion soudaine et
absolue de la vieille pécheresse qui n'a plus rien à attendre des hommes...
Et voici, en regard, une tête correcte de haut fonctionnaire: Michel Le
Tellier, esprit lucide, appliqué, adroit et souple, ayant l'art de faire
croire au roi que c'est le roi qui fait tout; intègre, mais établissant
richement toute sa famille jusqu'aux petits-cousins; froid, figé,
impassible, mais pleurant de joie à son lit de mort parce que Dieu lui a
laissé le temps de signer la révocation de l'édit de Nantes...
Enfin voici venir le héros violent à la tête d'aigle, le grand Condé.
Avez-vous vu son buste au petit Musée de la Renaissance? Un nez prodigieux,
des yeux saillants, des joues creuses, une bouche tourmentée, vilaine,
soulevée par les longues dents obliques; point de menton: en somme, un nez
entre deux yeux étincelants. Le superbe chef de bande, en dépit de la
littérature, même de la théologie dont on l'avait frotté! Grand capitaine à
vingt ans, fou d'orgueil après ses quatre victoires, fou de colère après
seize mois de prison, ivre de haine jusqu'au crime et à la trahison, il
revient, lion maté par le renard Mazarin, s'effondrer aux pieds du roi le
plus roi qu'on ait jamais vu. Et puis c'est fini, sauf l'éclair de Senef.
On ne songe pas assez à ce qu'il y a eu de particulier et de douloureux
dans cette destinée. Toute la gloire au commencement! puis une vie ennuyée
d'homme de proie dans une société décidément organisée et réglée; une
mélancolie de fauve enfermé dans une cage invisible, de vieil aigle
attaché sur sa mangeoire, déplumé par places, la tête entre ses deux ailes
remontées..., à ce point que le maître des cérémonies funèbres du grand
siècle pourra louer la pitié, la bonté et les vertus chrétiennes de ce
dernier des barons féodaux.
Voilà ce qu'il faut se dire pour goûter vraiment les _Oraisons funèbres_,
et voilà ce que le commentaire de M. Jacquinet nous permet au moins
d'imaginer. Et il faut aussi se représenter le lieu, le théâtre, la mise
en scène: un de ces catafalques lourds et somptueux, comme nous en décrit
Mme de Sévigné, avec d'innombrables cierges et de hauts lampadaires et
des figures allégoriques dans le genre «pompeux»; les gentilshommes,
les grandes dames en moire, velours et falbalas, en roides et opulentes
toilettes; tout l'appareil d'une cérémonie de cour et, sur les figures
graves, un air de parade et de représentation. Voyez par là-dessus le
Bossuet de Rigaud, front arrondi et dur comme un roc, bouche sévère,
face ample et bien nourrie, tête rejetée en arrière; magnifique dans
l'écroulement des draperies pesantes et des satins aux belles cassures (il
ne traînait pas toutes ces étoffes en chaire, mais je le vois ainsi quand
même): Bossuet, gardien et captif volontaire d'un des plus puissants
systèmes de dogmes religieux et sociaux qui aient jamais maintenu dans
l'ordre une société humaine, et participant, dans toute son attitude, de
la majesté des fictions dont il conservait le dépôt. Sur les cadavres
«très illustres» enfouis sous cette pompe, il jette les paroles pompeuses
qui disent leur néant; et cependant il leur refait une vie terrestre toute
pleine de mérites et de vertus, car il le faut, car cela convient, car
cela importe au bon ordre des choses humaines. Et tout, l'appareil
éclatant des funérailles et les louanges convenues, tout contribue à
rendre plus ironique cette majestueuse comédie de la mort où les paroles
sonores, préparées d'avance, sur la vanité de toutes choses, ne sont
qu'une suprême vanité.
Ainsi on peut passer un bon moment avec les _Oraisons funèbres_ si on se
contente de les feuilleter et de songer autour, car il faut bien avouer
qu'elles sont peut-être moins intéressantes en elles-mêmes que par les
spectacles et les images qu'elles évoquent. Quant à les lire d'un bout à
l'autre, c'est une grosse affaire. Les figures si vivantes, si marquées,
dont je parcourais tout à l'heure la série, s'effacent, s'atténuent,
perdent presque tout leur relief par l'embellissement obligatoire de
l'éloge officiel. Voulez-vous des portraits sincères? C'est dans les
Mémoires et les correspondances qu'il faut les chercher. Restent les belles
méditations sur l'universelle vanité, sur la mort, sur la grâce; mais
vous les retrouverez, et tout aussi belles, dans les _Sermons_. Aimez-vous
enfin les considérations sur le gouvernement des affaires humaines par la
Providence, sur Dieu visible dans l'histoire? Vous n'avez qu'à ouvrir le
_Discours sur l'histoire universelle_. Et si peut-être ces enseignements
paraissent avoir plus de force dans les _Oraisons funèbres_, étant tirés de
cas particuliers et présents (et rien d'ailleurs n'est éloquent comme un
cercueil), cet avantage n'est que trop balancé par l'artifice nécessaire de
ces discours d'apparat. Si M. de Sacy, pour en jouir pleinement, avouait
s'y reprendre à plusieurs fois, que dirons-nous, profanes? Je persiste à
croire et qu'il y a dans l'oeuvre de Bossuet des parties plus intéressantes
que les _Oraisons funèbres_ et que la meilleure façon d'accommoder et
de faire lire les _Oraisons funèbres_ est celle de M. Jacquinet.