[Note 73: _Impresssions de nature et d'art_, chez Charpentier;
_Fragments d'un livre inédit_ chez Charavay.]
La bonne reine de Navarre a des grâces subtiles et lentes dans son
_Heptaméron_; Mme de Sévigné est restée «divine», comme on l'appelait
déjà de son temps, et Mme de La Fayette a écrit un exquis roman racinien.
Je ne suis pas sûr que la moindre femmelette du XVIIe siècle écrivît mieux,
selon le mot de Courier, que nos grands hommes d'aujourd'hui; mais elles
écrivaient bien, sans y tâcher, et les femmes du XVIIIe siècle n'écrivaient
pas mal non plus, en y tâchant. Mme de Staël et George Sand ont été des
écrivains au sens le plus complet du mot, et qui, je crois bien, avaient
du génie, l'une à force d'ouverture d'esprit et de gravité enthousiaste,
l'autre par la largeur de sa sympathie et l'ardeur de sa passion, par
l'abondante invention des fables et le flot du verbe d'un livre harmonieux.
Et aujourd'hui encore, que de jolis brins de plume entre les doigts effilés
de nos contemporaines!
Mais avez-vous remarqué? Elles ont tout: l'esprit, la finesse, la
délicatesse, la grâce, naturellement, sans compter le _je ne sais quoi_;
elles ont même la vigueur, l'ampleur, l'éclat. Une seule chose leur manque
à presque toutes: le don du pittoresque, ce que M. de Goncourt appelle
«l'écriture artiste». Mme de Sévigné l'a eu quelquefois sans trop y prendre
garde; les autres, non. Ce don, il est vrai, n'est déjà pas très fréquent
chez les hommes (encore y a-t-il une bonne douzaine d'écrivains qui l'ont
possédé de notre temps); mais il est si rare chez les femmes que celle qui
par hasard en est pourvue peut être citée comme une surprenante exception.
D'où vient cela? On en doit découvrir la raison dans quelque essentielle
différence de tempérament entre les deux sexes; mais laquelle? On s'accorde
bien à dire que les femmes sentent plus vivement que nous, que celles qui
sont le plus femmes sont tout sentiment; mais il ne semble pas, à première
vue, qu'il y ait dans cette prédominance du sentiment rien d'incompatible
avec le don du pittoresque dans le style; au contraire. Regardons-y de plus
près et tâchons d'abord de savoir en quoi consiste précisément cette
faculté de peindre.
Ce que je vais dire paraîtra peut-être trop tranché, trop absolu, et on
m'alléguera des exemples contraires. Il me suffit que mon semblant de
théorie soit vrai d'une façon générale, c'est-à-dire se trouve être plus
souvent vrai que faux.
Nous passons près d'un arbre où chante un oiseau. La plupart de nos
classiques et toutes les femmes (sauf une ou deux) écriront, je suppose:
«L'oiseau fait entendre sous le feuillage son chant joyeux.» Cette phrase
n'est pas pittoresque: pourquoi? C'est qu'on exprime par elle, non pas le
premier moment de la perception, mais le dernier. D'abord on décompose la
perception; on sépare, on distingue celle de la vue et celle de l'ouïe; on
met d'un côté le feuillage, de l'autre le chant de l'oiseau, bien que dans
la réalité on ait perçu en même temps le feuillage et la chanson. Mais on
ne s'en tient pas là. Après avoir analysé la perception originelle, on
cherche à exprimer _surtout_ le sentiment de plaisir qu'elle produit, et
l'on écrit «chant joyeux». Et voilà pourquoi la phrase n'est pas vivante.
Elle n'est pas une peinture, mais une analyse, et elle ne traduit pas
directement les objets, mais les sentiments qu'ils éveillent en nous.
Eh bien, de tout temps les femmes ont écrit et elles écrivent encore
aujourd'hui comme cela, ou plutôt dans ce goût (car je ne tiens pas du tout
à mon exemple; je ne l'ai pris que pour la commodité). Et si elles écrivent
ainsi, c'est justement parce qu'elles sentent très rapidement, parce que
pour elles une perception (ou un groupe de perceptions) se transforme tout
de suite en sentiment, et que le sentiment est ce qui les intéresse le
plus, qu'elles en sont possédées, qu'elles ne vivent que par lui et pour
lui.
Or le style pittoresque (à son plus haut degré et dans la plupart des cas)
me paraît consister essentiellement à saisir et à fixer la perception au
moment où elle éclôt, avant qu'elle ne se décompose et qu'elle ne devienne
sentiment. Il s'agit de trouver des combinaisons de mots qui évoquent chez
le lecteur l'objet lui-même tel que l'artiste l'a perçu avec ses sens à
lui, avec son tempérament particulier. Il faut remonter, pour ainsi dire,
jusqu'au point de départ de son impression, et c'est le seul moyen de la
communiquer exactement aux autres. Mais ce travail, les femmes en sont
généralement incapables, pour la raison que j'ai dite.
Pourtant Mme de Sévigné l'a fait cette fois (et d'autres fois encore) par
une grâce spéciale, par une faveur miraculeuse. Elle a su fixer le premier
moment de la perception, celui où l'on perçoit à la fois le feuillage et le
chant. «C'est joli, écrit-elle, une _feuille qui chante_!»
Mais là encore ne vous semble-t-il pas que la femme se trahisse, quand
même, dans le tour de la phrase? On dirait qu'elle se sait bon gré d'avoir
trouvé cela; elle a l'air de penser: «C'est joli aussi mon alliance de
mots; qu'en dites-vous?»
Tous les hommes qui ont cherché l'expression pittoresque, de La Fontaine à
M. Edmond de Goncourt, écriront tout uniment: «La feuille chante.»
I
Et Mme Alphonse Daudet écrirait ainsi. Sa marque, c'est d'avoir su, tout en
gardant des grâces et des qualités féminines, exprimer avec intensité les
objets extérieurs et en communiquer l'impression directe et première,
d'être enfin la plume la plus «sensationniste» du sexe sentimental. Ce don,
qu'elle possédait sans doute naturellement, a pu se développer sans effort
dans un milieu favorable, dans la continuelle compagnie d'artistes nerveux,
toujours en quête de sensations fines et de mots vivants, toujours en
gésine de locutions inouïes et non encore essayées... Tranquillement elle
leur a pris leur art difficile, comme en se jouant, sans rien perdre de
l'aisance de ses mouvements de femme.
Les cinquante pages de l'_Enfance d'une Parisienne_ sont tout à fait
exquises. Nul sujet, à vrai dire, n'appelait mieux le genre de style que
j'ai essayé de définir; car les souvenirs de l'enfance, ce ne sont point
des sentiments, mais plutôt des groupes de sensations, des visions où il y
a du bizarre et de l'inattendu. «Les toutes jeunes mémoires, dans leurs
limbes confus, ont de grands éclairs entourés de nuit, des apparitions de
souvenirs bien plus que des souvenirs réels.» Le travail d'élimination
et de synthèse que la volonté de l'artiste accomplit sur des sensations
présentes, la mémoire le fait d'elle-même pour les impressions passées,
pour les souvenirs d'enfance. Rien ne demeure que certains reflets de
réalité agrandie et transformée par un cerveau tout jeune à qui le monde
est nouveau. Les enfants, avec leur vision spontanée, singulière,
incomplète et par là personnelle, sont de grands impressionnistes sans le
savoir.
Mme Alphonse Daudet n'avait donc qu'à noter ses souvenirs d'enfance pour
faire de «l'écriture artiste», mais à condition de les noter tels quels, de
n'en point altérer le relief et la couleur originale par l'addition de
sentiments éprouvés après coup, de sentiments de «grande personne». Il ne
s'agissait pas ici d'enfance à raconter, mais de sensations enfantines à
ressaisir et à fixer par la magie des mots.
Donc, pas de récits suivis; mais çà et là, sans lien entre elles, des
apparitions surgissant comme d'un fond mystérieux de choses oubliées: les
repas de fête le dimanche, les poupées, la rougeole, une fuite en voiture
un jour d'émeute, les promenades (le jardin des Tuileries, le Palais-Royal
et le Luxembourg ayant laissé chacun son impression et son image
distincte), le premier bal d'enfants, la maison de campagne avec ses
immenses greniers, etc.
La plupart des détails sont d'une extrême précision, et pourtant l'ensemble
a du lointain, du flottant, un air de rêve. Des sensations nettes et
vives se noient tout à coup dans un demi-effacement. Ce sont surtout les
impressions de songe où tout commence à se brouiller que Mme Daudet a su
merveilleusement exprimer--avec une légèreté de main féminine. Faut-il des
exemples? Voici la fin du repas, le dimanche:
... Pourtant, l'heure du coucher sonnée depuis longtemps à la vieille
pendule, nos rires devenaient moins bruyants. Il y avait comme un nuage
épandu sur la table où le dessert dressait ses colombes en sucre et
les couleurs vives des confiseries. Les petits yeux frottés du poing,
écarquillés pour mieux voir, se rouvraient tout à coup, saisis par le
bruit du repas.
La fête, cette belle fête, attendue, désirée si longtemps, s'effaçait
déjà avant de finir et se terminait dans une sorte de rêve; on s'en
allait, passé de main en main, avec de tendres baisers sur les joues.
Du départ on ne se rendait compte que par une suite de sensations
connues: la chaleur des vêtements soigneusement enroulés, la secousse
de l'escalier descendu, la fraîcheur vive de la nuit et de la rue pour
aller jusqu'à la voiture; enfin le bercement d'une longue course qu'on
aurait voulu voir durer toujours, et le bien-être profond de ce grand
sommeil sans rêves qui prend les enfants en pleine vie sans leur donner
le temps d'achever leur sourire...
Et cette entrée dans le bal d'enfants:
... Déjà, dès en entrant, on entendait un peu de musique, des petits
pieds ébranlant le parquet et des bouffées de voix confuses. Je prends
la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant
voici l'éblouissement des glaces, des clartés. Le piano étouffé,
assourdi par les voix de tout ce petit monde assemblé, cette confusion
de la grande lumière qui faisait sous le lustre toutes les couleurs
flottantes à force d'intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères
blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m'est
resté longtemps ainsi qu'un joli rêve avec le vague des choses
reflétées, comme si, en entrant, j'avais vu le bal dans une glace,
les yeux un peu troublés par l'heure du sommeil.
Joignez-y l'entrée au grenier:
Aussitôt que les clefs grinçaient dans les serrures, on entendait un
petit trot de souris et l'on entrait à temps pour voir deux yeux fixes
comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et paresseux,
disparaître dans une fissure du plancher ou de la muraille. Le grenier
au foin était une immense rotonde, large comme un cirque, pleine
jusqu'au faîte de gerbes amoncelées...
Remarquez la justesse, la vérité saisissante de ces impressions d'ensemble.
C'est que les impressions lointaines s'arrangent d'elles-mêmes en faisceau;
la distance les agrège et les compose, et c'est d'ailleurs parce qu'elles
sont ainsi groupées qu'elles restent dans la mémoire. Pour reprendre
l'exemple de tout à l'heure, ce qu'on se rappelle, ce n'est pas un
feuillage d'un côté, un chant de l'autre, c'est «une feuille qui chante».
Mais ces images que la mémoire combine, achève, offre toutes préparées,
c'est peu de chose qu'elles s'éveillent au miroir de notre pensée, si nous
n'avons pas le pouvoir de les rendre sensibles aux autres par des mots
entrelacés. Mme Alphonse Daudet sait inventer ces mots merveilleux. Sa
phrase légère et souple a continuellement des trouvailles qui ne semblent
point lui coûter et qui sont pourtant les plus précieuses du monde. Voyez,
par exemple, les mignonnes poupées «qui souriaient fragilement dans les
luisants de la porcelaine», et «le retour bruyant de toute une après-midi
d'étude, plein de petits doigts tachés d'encre et de nattes ébouriffées»,
et ces «tapisseries au petit point usées et passées qui faisaient rêver de
petites vieilles à mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains
tremblantes jusqu'à leurs derniers jours, comptés aux fils du canevas», et
ce «cadavre de papillon aux ailes pâles et dépoudrées», et la flamme du
foyer qui «empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aimés,
se rapetisse aux saillies des vieux cuivres».
Est-ce elle, l'auteur de l'_Enfance d'une Parisienne_, ou est-ce lui,
l'auteur du _Nabab_, qui a écrit ces phrases et tant d'autres? Ou bien lui
aurait-il appris comment on trouve ces choses-là, et ne serait-elle qu'une
surprenante écolière? Hélas! ce serait grande naïveté de croire que cela
s'apprend. Il y faut le don inné, inaliénable et incommunicable, ce don de
Charles Demailly si simplement et profondément défini par MM. de Goncourt:
«Savez-vous qui je suis? Je suis un homme pour qui le monde visible
existe.» Ce don, un génie l'avait apporté à Mme Alphonse Daudet dans la
vieille maison noire «aux fenêtres hautes et aux balcons de fer ouvragé».
J'ai relevé dans le chapitre des _Promenades_ un passage singulièrement
significatif. C'est à propos du Musée du Luxembourg.
Mais ce qui me charmait surtout, c'était le Musée ouvert sur les
parterres, le _On ferme!_ des gardiens vous précipitant des galeries
de peinture aux allées du jardin, à l'heure où le jour tombant rend
aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite fille, on
sortait de là avec je ne sais quelle attention aux choses d'art, une
susceptibilité d'impressions qui vous faisait regarder les becs de
gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un
éventaire _comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris
nouveau_.