Ainsi tout nous échappe, et il semble que, contre notre attente, nous
poursuivions une ombre. Nous n'avons trouvé dans aucun des éléments séparés
de l'oeuvre de Mme Juliette Lamber l'hellénisme dont ces éléments réunis
nous donnaient pourtant l'idée. Du moins il nous a paru si intimement mêlé
à d'autres idées et à d'autres sentiments qu'il était à peu près impossible
de l'y distinguer nettement et de l'isoler. Chaque passion, chaque
impression, chaque phrase, pourrait-on dire, a visiblement trois mille ans
de plus qu'un vers d'Homère et vingt-quatre siècles de plus qu'un vers
de Sophocle, et montre à qui sait voir, comme un signe involontaire et
indélébile, l'affinement de son époque. Qu'y a-t-il donc de grec dans la
composition de ce paganisme, et comment se fait-il que ce qui n'est dans
aucune des parties respire (on ne peut le nier) dans le tout?
Ce qui augmente encore l'embarras, c'est qu'il y a plus d'une façon
d'entendre ce mot de paganisme. Écoutez une anecdote. C'était dans une
maison où Théophile Gautier, M. Chenavard et M. Louis Ménard, l'auteur de
la _Morale avant les philosophes_, se trouvaient ensemble à dîner.
--Ce qui me plaît dans le paganisme, vint à dire Gautier, c'est qu'il n'a
pas de morale.
--Comment! pas de morale? fit M. Chenavard. Et Socrate? et Platon? et les
philosophes?...
--Comment! les philosophes? répliqua M. Ménard. Ce sont eux qui ont
corrompu la pureté de la religion hellénique!
C'est plutôt au sentiment de M. Louis Ménard que se rangerait Mme Juliette
Lamber: «Je suis païenne, dit Madeleine à son cousin de Venise; mais la
raison qui vous rattache à la poésie de l'Église primitive est la même qui
me fait n'accepter du paganisme que les croyances du premier temps de la
Grèce[68].»
[Note 68: _Jean et Pascal_, p. 164.]
Et je crois bien que c'est, en effet, M. Louis Ménard qui a raison, et
aussi Théophile Gautier, à le bien entendre. Tout ce vague paganisme
ne prend un sens un peu net que par opposition au christianisme, à la
conception chrétienne de l'homme et de la vie, à l'esprit de la morale
chrétienne. Or l'essence de cette morale, ce qui lui est propre et la
distingue de la morale naturelle, c'est assurément le mépris du corps, la
haine et la terreur de la chair. La Bruyère a une remarque qui va loin:
«Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence[69].» Le sentiment
opposé est éminemment païen. Dans le langage du peuple, «vivre en païen»
(et le mot n'implique pas toujours une réprobation sérieuse et se prononce
parfois avec un sourire), c'est simplement ne pas suivre les prescriptions
de l'Église et se confier à la bonne loi naturelle.
[Note 69: _De la mode_.]
En prenant hellénisme au sens de paganisme, et paganisme au sens
d'antichristianisme, on finit donc par s'entendre. Le paganisme de Mme
Juliette Lamber est, au fond, une protestation passionnée contre ce qu'il
y a dans la croyance chrétienne d'hostile au corps et à la vie terrestre,
d'antinaturel et de surnaturel, et, pour préciser encore, contre le dogme
du péché originel et ses conséquences:
Vous croyez, dit Madeleine parlant des ermites chrétiens, à la poésie
d'hommes qui détestaient la nature, qui n'en recherchaient que les
rudesses, les duretés, les intempéries, les cruautés, pour avoir le
droit de la maudire...[70].
[Note 70: _Jean et Pascal_, p. 160.]
Et plus loin:
Non, je n'ai pas de croyances chrétiennes, Spedone, mon noble cousin,
pas une! Et voulez-vous mon opinion entière? L'ennemie irréconciliable
du christianisme devrait être la femme. Toutes les méfiances, toutes
les injures, toutes les haines de la doctrine sont pour elle. La femme
est le grand péril, la grande tentation, le grand suppôt du diable,
le grand démon. C'est le péché, c'est le mal, elle et ce qu'elle
inspire, l'amour! Sa beauté est une épreuve, son esprit un piège, sa
sensibilité un maléfice. Tous les dons enviables de la généreuse, de
la poétique, de l'artiste nature deviennent dans le christianisme des
dons mauvais. N'est-ce pas, Jean?
--Tu as raison, tu dis bien, Madeleine, répliquai-je. Le christianisme
donne à l'homme le mépris des joies de ce monde et par conséquent
l'éloigne de la femme, qui en est la dispensatrice. Il est logique
dans ses méfiances. La femme tient de plus près à la nature que
l'homme. Elle en exerce une puissance directe dans la maternité. Jésus
se détourne de la nature et de sa mère avec dédain. «Qu'y a-t-il de
commun entre vous et moi?» demande le Sauveur des âmes à toutes deux.
Rien, Seigneur! Vous reniez vos mères et par votre naissance et par
vos miracles. Jésus n'impose les mains sur le grand réel que pour en
troubler les lois, pour bouleverser les attributs simples et déterminés
des choses, pour marcher sur les eaux, pour ressusciter les morts,
etc.[71].
[Note 71: _Jean et Pascal_, p. 162-163.]
Ainsi, pour les vrais néo-Grecs, le christianisme est l'ennemi et
l'étranger. L'hellénisme était le tranquille développement de l'esprit
de la race aryenne: le christianisme, ç'a été la perversion de ce génie
lumineux par le sombre génie des Sémites. Dès lors l'affreux souci de
l'_au delà_, la subordination et le sacrifice de cette vie terrestre
au rêve d'une autre vie, ont flétri, diminué, corrompu les hommes. Les
néo-Grecs intransigeants font même remonter le mal jusqu'à Socrate,
un faux Hellène qu'on a bien fait de condamner à mort pour impiété.
L'absorption du virus sémitique a rendu l'Occident malade pendant deux
mille ans, et il n'est pas près d'être guéri. Le moyen âge est le crime du
christianisme, Michelet l'a bien montré, etc.
Ce serait fâcheux, à mon avis, si l'histoire était aussi simple que cela.
Mais on peut dire que les choses se sont passées un peu autrement. Je n'ai
pas besoin d'indiquer tout ce qu'il est permis d'y opposer, encore
qu'en ces matières tout soit à peu près également probable et également
indémontrable. Mais d'abord, quand une race subit l'influence d'une autre,
c'est apparemment qu'elle y avait des dispositions secrètes. Il
faut remarquer, en outre, que l'hellénisme était bien bas quand le
christianisme parut. Ce sont, d'ailleurs, des Grecs qui ont fait les
dogmes chrétiens; ce sont des Grecs, pourrait-on dire, qui ont altéré la
pureté du christianisme primitif. Et si l'on dit que la Gnose n'est point
grecque, qu'elle a des origines orientales et bouddhiques, ce sont donc
des Aryas qui ont prêté à des Aryas. Que si les barbares de l'Occident ont
embrassé le christianisme avec tant de ferveur, c'est sans doute qu'il
répondait à quelque besoin de leur âme grossière et rêveuse. Et ces
barbares étaient aussi des Aryas, c'est-à-dire des frères des Grecs.
À moins qu'il ne faille faire son deuil de l'antique unité de la race dans
le fameux «plateau central», unité qu'on est fort en train de contester,
paraît-il.
Mais tout ceci n'est que bavardage «à travers champs». On pourrait plus
sérieusement défendre le moyen âge et le christianisme contre les dédains
ou les haines de quelques néo-Grecs.
Si nous avons, nous modernes, une sensibilité si fine et une «nervosité»
dont nous sommes fiers--parfois un peu plus que de raison, c'est peut-être
que les hommes du moyen âge, dont nous sommes le sang, ont eu des passions
autrement violentes, ce semble, des douleurs, des aspirations, des
épouvantes intimes autrement variées que les Grecs anciens. La foi
chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées
et agrandies par l'idée de l'_au delà_ et par l'attente ou la crainte
des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a changé l'aspect
de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d'une
tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l'âme, et des
désespoirs à en mourir. Madeleine avait tort de se plaindre tout à l'heure:
la femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des
désirs et des adorations d'autant plus ardentes et a tenu une bien autre
place dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour.
Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour
de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la
terreur même de l'enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques;
à côté de la misère plus grande, et à travers les férocités aveugles, une
plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le
coeur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de
croyances, des luttes intérieures qu'on ne connaissait point auparavant,
une complication de la conscience morale, un approfondissement de la
tristesse et un enrichissement de la sensibilité. À supposer que saint Paul
fût mort de sa chute sur le chemin de Damas; que l'empire, complètement
hellénisé, se fût peu à peu annexé les barbares au lieu d'être envahi par
eux, et que les philosophes du second siècle fussent parvenus à tirer du
polythéisme une religion universelle, et que cela eût marché ainsi deux
mille ans (toutes hypothèses peu raisonnables), j'en serais bien fâché pour
ma part; car je suis persuadé, autant qu'on peut l'être de ces choses,
que l'âme humaine ne serait point l'instrument rare et complet qu'elle
est aujourd'hui. Le champ de nos souvenirs et de nos impressions serait
infiniment plus pauvre. Il y a des combinaisons savantes et des nuances
d'idées et de sentiments que nous ignorerions encore. Nous n'aurions point
parmi nous, j'en ai peur, telle personne exquise que je pourrais nommer:
«des épicuriens à l'imagination chrétienne[72]», comme Chateaubriand, ou
des sceptiques pieux et des pessimistes gais comme M. Renan.
[Note 72: Sainte-Beuve.]
Non, non, il ne faut point maudire le moyen âge. C'est, par lui que s'est
creusé le coeur et que s'est élargi le front de Pallas-Athènè, en sorte
qu'elle «conçoit aujourd'hui plusieurs genres de beauté». Et c'est le
souvenir même du moyen âge et de son christianisme qui donne cette ardeur
et à la fois ce raffinement artistique au paganisme de plusieurs de nos
contemporains. Si tout le moyen âge n'avait pleuré et saigné sous la Croix,
Mme Juliette Lamber jouirait-elle si profondément de ses dieux grecs?
V
En résumé, l'hellénisme est pour les hommes d'aujourd'hui un rêve de vie
naturelle et heureuse, dominée par l'amour et la recherche de la beauté
surtout plastique et débarrassée de tout soin ultra-terrestre. Ce rêve
passe, à tort ou à raison, pour avoir été réalisé jadis par les Hellènes.
Ceux du temps d'Homère ou ceux du temps de Périclès? On ne s'accorde pas
là-dessus; mais peu importe.
Ce rêve comporte peut-être une idée incomplète de la nature humaine; car
enfin la préoccupation et le besoin du surnaturel sont aussi naturels à
certains hommes que leurs autres sentiments.
Ce rêve suppose--chez ceux pour qui il est autre chose qu'une fantaisie
passagère et qui oublient ou méprisent en sa faveur deux mille années
pourtant bien intéressantes--une conception excessivement optimiste du
monde et de la vie. Ce rêve laisse entendre qu'il n'y a point sur la terre
d'horribles souffrances physiques, des infirmités incurables, des morts
d'enfants qu'on aime, une injustice monstrueuse dans la répartition des
biens et des maux, des êtres sacrifiés et dont on se demande pourquoi ils
vivent, d'autres êtres naturellement pervers et méchants, une masse
aveugle, brutale et misérable; pour les plus intelligents et les meilleurs,
d'affreuses douleurs imméritées et, à leur défaut, d'inévitables heures de
tristesse et le sentiment de l'inutilité de toutes choses.
Ce rêve, quel qu'il soit, est celui d'une élite. Il faut, pour le faire,
passablement de littérature. Il ne semble pas devoir revêtir jamais ni une
forme précise ni surtout une forme populaire. C'est, suivant les personnes,
un amusement ou une foi aristocratiques. Dépouillé de la forme que lui
donnent les lettrés et des réminiscences poétiques avec lesquelles il se
confond presque entièrement, mis à la portée du peuple, ou bien il
s'évanouirait, ou bien il tournerait à un sensualisme rudimentaire et cru.
Et la façon la plus grossière et la plus sauvage même de comprendre le
dogme chrétien vaut encore mieux pour le bonheur et la dignité des simples.
Ce rêve, si on veut l'exprimer uniquement, produira des oeuvres
distinguées, mais un peu froides, et qui ne seront goûtées que d'un petit
nombre d'initiés.
Mais ce ne sont là que des conséquences extrêmes et on sait que la logique
se trompe souvent. Le culte exclusif d'une seule des formes de la vie
humaine dans le passé ne suffirait peut-être pas à remplir notre vie, ni
à nous fortifier et à nous consoler dans l'épreuve; mais, en réalité, une
sympathie, une curiosité de ce genre s'accompagne toujours, qu'on le sache
ou non, d'autres sympathies. On baptise d'un nom emprunté à la période
historique que l'on préfère non seulement ce qu'on trouve de meilleur dans
toute la vie écoulée de l'humanité, mais ce qu'on sent de meilleur en soi
et dans les hommes de son temps. De cette façon, l'hellénisme n'est plus
qu'une forme particulière de la grande et salutaire «philosophie de la
curiosité».
Ainsi entendu, l'hellénisme est un beau rêve et qui peut même servir de
support à la vie morale et de secours dans les heures mauvaises par les
habitudes de sérénité et de fierté qu'il engendre chez ses élus. Il n'est
point impossible que pour ces âmes choisies l'amour de la beauté soit
dans la vie un directeur et un consolateur très suffisant. Joignez que
l'hellénisme a cet avantage, considérable au moment où nous sommes, de
sauver ses adeptes du pessimisme, qui est peut-être le vrai, mais qui n'en
a pas moins tort et qui, en outre, devient désagréable et commun. Enfin,
quand je parlais de la froideur du néo-hellénisme en littérature, je me
trompais sans doute. Qu'on lise les romans païens de Mme Juliette Lamber.
On sent si bien une âme sous la forme parfois artificielle et composite
et, à supposer qu'elle veuille saisir un mirage, elle met si bien tout son
coeur dans cette poursuite, elle se tourmente si étrangement pour atteindre
à la sérénité grecque, son hellénisme--moins pur peut-être et moins
authentique qu'elle ne le croit--est si bien sa religion, sa vie et son
tout, qu'il faut reconnaître que son oeuvre, en dépit des méprises et des
singularités et de toutes les raisons qu'elle aurait d'être froide, est
pourtant chaude et vivante, et qu'elle restera à tout le moins comme un
rare effort «d'imagination sympathique» dans un temps qui s'est beaucoup
piqué de cette imagination-là et qui a raison: car on peut vivre et être
presque heureux par elle.