Dans les _Fragments d'un livre inédit_, Mme Alphonse Daudet n'exprime plus
ses souvenirs lointains, mais ses impressions récentes, au jour le jour.
Ciel de Paris, rues de Paris, femmes de Paris, fleurs, musique, voyages,
le monde, les salons, la toilette, le foyer et les enfants, sa plume
court au travers de tout cela, plus inquiète, plus aiguë, plus subtile,
plus aventureuse que tout à l'heure. Cette fois, elle «goncourise»
décidément, avec une petite fièvre, un désir un peu maladif de «rendre
l'insaisissable», de «dire ce qui n'a pas été dit». Et parfois, en effet,
l'impression est ténue jusqu'à s'échapper et fuir entre les mots, comme
une fumée entre des doigts qui ne peuvent la retenir, si souples et agiles
qu'ils soient. Mais l'effort même en est charmant. «L'originalité en art
me plaît, même erronée», dirons-nous avec Mme Daudet. Et c'est dans leurs
livres aussi que les femmes peuvent être «aimables par leurs qualités, et
par leurs défauts séduisantes».
La petite fille qui, en sortant du Musée du Luxembourg, croyait découvrir
un Paris nouveau, a gardé ses prunelles intelligentes et inventives. Ces
notes, très variées, jetées au hasard des heures sur des feuilles volantes,
ont presque toutes ceci de commun: qu'elles expriment des sentiments et des
idées par des sensations et des images correspondantes--à la fois précises
et imprévues--qui plaisent parce qu'elles sont vraies et qu'on ne les
attendait pas. Ce sont des rapports, des harmonies secrètes, éloignées,
entre les choses, ou entre nos pensées et les objets extérieurs; parfois
des comparaisons un peu cherchées, un peu fuyantes, et qui font rêver
longtemps; quelquefois tout simplement une fraîche métaphore piquée au bout
d'une phrase flexible comme une fleur sur une tige pliante.
Je ne veux point donner d'exemples, car tout y passerait, tout: l'ouvrière
malade qui «dans l'inaction du lit reprend des mains de femme, allongées,
blanches, aux ongles repoussés..., sa seule manière à elle de devenir une
dame...»; les «heures blanches» où les jeunes filles «dorment dans de la
neige»; «les petits rires d'enfants qui craquent comme s'ils ouvraient
chaque fois un peu plus une intelligence»; et l'insomnie, «ce grelot que
la berceuse promène et ramène, roule, fixe, éteint dans la cervelle sonore
des petits enfants»; et «l'envers du sourire..., la remise en place,
inconsciente et rapide, de deux lèvres menteuses»; et, dans la vieillesse,
«les yeux qui reculent dans la pensée, la bouche qui rentre, retirée de
bien des tendresses».
Et voici le charme original de ce petit livre. Cette sensibilité fine et
chercheuse qui ne va presque jamais sans quelque détraquement de l'esprit
ou du coeur, nous la trouvons unie, chez Mme Alphonse Daudet, à la paix
de l'âme et à la meilleure santé morale. Ce diabolique et sensuel
chantournement du style, cette forme que si souvent, chez d'autres
écrivains, recouvre un fond troublant et triste, qui semble surtout faite
pour rendre des impressions malfaisantes et qui convient si bien à la
peinture des putridités, Mme Alphonse Daudet la fait servir à l'expression
des plus élégants et des plus purs sentiments d'une femme, d'une épouse,
d'une jeune mère. «C'est, dit-elle, de l'écriture appliquée aux émotions du
foyer.» Et ailleurs elle se dit «de la race peu voyageuse, mais voletante,
de ces moineaux gris nourris d'une miette aux croisées et chantant pour
l'écart lumineux de deux nuages». Un art maladif et un coeur sain, un style
quelque peu déséquilibré et une âme en équilibre, tel est le double attrait
de ce journal, qui fait rêver d'une toute moderne Pénélope impressionniste.