III

Un moyen d'arranger tout, c'est d'élargir le front d'Athènè; c'est de

donner à des idées et à des sentiments modernes quelque chose de la forme

antique. Nos artistes n'y ont point manqué. Pour ne parler que des romans

de Mme Juliette Lamber, que de choses dans son hellénisme qui ne sont pas

tout à fait grecques!

Autant que j'en puis juger, les anciens Grecs pouvaient être religieux,

ils n'étaient pas dévots; ils ne connaissaient pas ce que les théologiens

appellent la piété affective. Ils concevaient la prière, soit comme

une opération commerciale, donnant donnant, soit comme une spéculation

philosophique. Il ne me paraît pas qu'il y ait l'accent de la piété, même

dans l'hymne de Cléanthe à Jupiter, dans l'invocation de Lucrèce à Vénus,

ou dans les prières qu'on pourrait récolter chez Sénèque ou Cicéron, ou

dans les choeurs des tragiques. Je ne vois guère que les _Bacchantes_ et

l'_Hippolyte_ d'Euripide où sonne un peu cet accent. Mais combien il est

plus vibrant dans les prières chrétiennes! Or les héroïnes de Mme Juliette

Lamber--Hélène et Ida--prient Apollon ou Artémis un peu à la façon dont une

religieuse prie Jésus ou la Vierge, avec des élans d'amour, un abandon de

soi, des hallucinations, une assurance d'être aimée et préférée de son

dieu...

De même, les personnages de ces romans païens portent dans l'amour de

la nature une sensibilité violente et vague que les anciens Grecs ne

paraissent pas avoir connue. Très certainement les Athéniens ne jouissaient

pas de la campagne comme nous. La plupart ne vivaient guère aux champs,

étaient de purs citadins, attachés aux pavés du Pnyx ou de l'Agora. Quant

à leurs poètes, quelques-uns aiment certes et décrivent la nature; mais

toujours leurs paysages sont courts et simples, même ceux de Théocrite:

à peine un peu de mignardise chez Bion et chez quelques poètes de

l'_Anthologie_. Jamais, chez eux, de ces curiosités d'analyse, de ces

efforts pour exprimer tels effets rares de lumière et de couleur. Puis

leurs descriptions sont toujours tranquilles: ils n'éprouvent point, aux

spectacles de la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains

modernes et cette espèce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs.

Ils goûtent la campagne, ils n'en ont point la passion. Il y a d'ailleurs

tels sites sauvages, formidables, qui nous ravissent et qui leur eussent

franchement déplu. Ils aimaient les sites bornés, bien limités et bien

construits. Ils ne s'évertuaient point devant les tableaux extraordinaires.

Un Grec eût été plus froid que Jean Lalande en présence d'un fouillis

d'orchidées[58]; un Grec n'eût point entrepris d'analyser et d'exprimer

par des mots la prodigieuse gamme de couleurs, la fantasmagorie du lac de

Garde au soleil couchant[59]; un Grec sur une montagne n'eût pas noté ni

peut-être éprouvé une impression de ce genre:

Des cimes plus hautes se dressent... On se trouve tout à coup seul

dans des espaces où l'oeil n'a plus qu'une vision éclatante et

rayonnante, où l'intelligence distendue devient vague et n'a que des

perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense[60].

[Note 58: _Jean et Pascal_, p. 171 sqq.]

[Note 59: _Jean et Pascal_, p. 215 sqq.]

[Note 60: _Païenne_, p. 201.]

Surtout un Grec n'eût pas écrit et n'eût pas trop compris des passages

comme celui-ci:

Hélène admire l'univers et croit le comprendre. Cependant, sous ce

qu'elle voit, il lui semble qu'un inconnu l'attire pour la charmer.

Qu'est-ce donc que le mystère du réel? Où se cache-t-il? Dans les

choses ou dans l'être? Les secrets du dehors sont-ils écrits sur

ce qui se manifeste aux yeux, ou bien renfermés au plus profond de

nous[61]? Etc.

[Note 61: _Laide_ p. 193 sqq.]

Ne seraient-ce là que des mots, non pas vains sans doute, mais qui

répondent à des sentiments mal définis et peu définissables? En réalité,

aimer la nature et la «comprendre», qu'est-ce que cela? Cela signifie

d'abord qu'elle rafraîchit notre sang, caresse nos oreilles, amuse nos

yeux, et qu'elle nous procure une série ininterrompue de sensations

agréables et légères, qui nous occupent sans nous troubler, qui n'émeuvent

pas trop fort et qui n'ennuient point, qui reposent et soulagent, si l'on

veut, du travail de penser. Vivant dans la campagne, nous prenons plaisir

aux images qu'elle nous offre d'une vie plus simple que la nôtre et qui

glisse par degrés jusque dans la vie inconsciente: vie des animaux, vie des

arbres et des fleurs, vie des eaux et des nuages. La sérénité de cette vie

impersonnelle et, en un sens, divine se communique à nous par une sorte

d'aimantation. Ou bien, au contraire, le déchaînement des forces naturelles

plaît au «roseau pensant», soit par la raison qu'a dite Pascal, soit par

la beauté qu'il découvre dans l'horreur de leur déploiement. Un peintre

a d'autres motifs d'aimer la nature: il y cherche des combinaisons de

couleurs et de lignes que l'art n'inventerait pas tout seul. Autre chose

encore: nous saisissons des analogies entre notre vie et celle de la

nature, et nous goûtons, en nous y appliquant, la joie calme de sentir

notre existence se dérouler parallèlement à la sienne. Elle nous suggère

d'innombrables images, métaphores et comparaisons; elle nous fournit des

symboles de mort et de résurrection, de purification et de seconde vie. Les

mystères d'Éleusis n'étaient que la mise en scène et la célébration d'un de

ces symboles. Puis l'infinité et l'éternité de la nature, l'immutabilité de

ses lois dont nous pouvons sans cesse voir l'accomplissement autour de nous

et dans les moindres objets, tout cela nous enseigne la sagesse, la paix et

la résignation quand nous nous sentons une si négligeable partie de ce tout

démesuré. Sont-ce là toutes les façons d'être ému en face de la nature?

Peut-être en est-il une autre, plus obscure à la fois et plus violente.

Il peut arriver que le spectacle des puissances naturelles et de leurs

manifestations fatales exaspère en nous, je ne sais comment, la souffrance

innée de nous sentir finis, de n'être que nous, et le désir vague d'en

sortir et de nous mêler à l'être universel. C'est le voeu suprême de saint

Antoine, l'aboutissement de la tentation: «... Je voudrais descendre

jusqu'au fond de la matière, être la matière[62].»

[Note 62: Flaubert, la _Tentation de saint Antoine_.]

Voilà tout, je crois; et encore y a-t-il là bien des sentiments dont on ne

trouve pas trace dans les écrits des anciens. Mais, quand Melissandre la

païenne écrit ces phrases mystérieuses:

Je voulus connaître le secret des choses... Mes idées étaient simples.

Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où l'on

rencontre les dieux... Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais

avec tout mon être... Je pénétrais le secret des lois d'échange avec

la nature et mêlais mon individualité au grand tout... Je découvrais

les affinités divines, humaines, naturelles, de toute force, de toute

vie, etc.[63].

[Note 63: _Païenne_, p. 17.]

On n'est plus bien sûr de comprendre; on se demande ce que c'est que ces

«lois d'échange» et ces «affinités». Mme Juliette Lamber en donne, je

crois, dans _Jean et Pascal_, un exemple qui éclaircit sa pensée. C'est le

chêne, robuste, accueillant et gai, qui a fait le Gaulois; c'est le sapin,

raide, hérissé, méchant, qui a fait le Germain[64]. Curieuses imaginations,

mais fort arbitraires. Une forêt de sapins, avec la solennité de ses

colonnades et la féerie de ses dessous bleuâtres, est bien aussi belle et

peut verser à l'âme d'aussi nobles pensées qu'une forêt de chênes. Joignez

qu'il n'y avait peut-être pas, dans l'ancienne Gaule, beaucoup plus de

chênes que de sapins.

[Note 64: _Jean et Pascal_, p. 60 sqq.]

«Comprendre la nature», ou c'est ce que j'ai essayé de dire tout à l'heure,

ou c'est bonnement savoir la botanique et l'histoire naturelle. Mais le

panthéisme vague, pieux et contradictoire de Mélissandre est tout autre

chose. Il y a là un besoin d'adoration, de communication avec une personne

divine, le mysticisme accumulé de cinquante générations, qui, ne voulant

plus se porter sur le Dieu d'une religion positive, s'épanche sur

l'univers, lui prête une âme bienveillante, érige la nature en divinité

secrète qui parle à ses élus, les enseigne et les veut tout entiers.

Tiburce lui-même le dit à Mélissandre, trop éprise de cette religion de la

nature: «Cette férocité singulière eût fait de toi, sans mon amour, une

prêtresse d'un culte sacrifiant, comme les chrétiens, la personnalité

humaine à l'amour divin[65].» On voit que, de l'aveu même de l'auteur,

cela n'est point grec, cela même est antigrec.

[Note 65: _Païenne_, p. 147.]

On en peut bien dire autant de l'amour. «Vous y trouverez, dit Mme Juliette

Lamber, un double courant, mystique et sensuel[66].» Or les anciens Grecs

n'ont guère connu, en amour, le «courant mystique». Le romanesque et la

rêverie dans la passion, la forme religieuse donnée au culte de la femme,

l'absorption dévote dans sa contemplation, le pétrarquisme, il n'y a pas

grand'chose de tel chez les Grecs et rien, je crois, de pareil à l'état de

Tiburce devant Mélissandre:

J'ai réellement possédé le bonheur des immortels. J'ai vu l'amour

se dépouiller, s'épurer, devenir religion, culte et prière. Pour

la première fois j'ai éprouvé les délices de l'adoration intérieure...

[67].

[Note 66: _Païenne_, dédicace.]

[Note 67: _Païenne_, p. 83.]

On n'imagine pas Sapho parlant ainsi au sortir des bras de Phaon.

Il serait facile, en continuant cette analyse, de constater, dans tous les

sentiments des néo-Grecs de Mme Juliette Lamber, les mêmes déviations, le

même affinement ou le même enrichissement. Par exemple, on sait l'ardent

patriotisme de l'auteur de _Grecque_. Plus d'utopies humanitaires: assez

longtemps nous avons convié les autres peuples à la fraternité universelle;

nous savons ce que coûtent ces générosités; nous devons aimer la patrie

d'un amour étroit, exclusif, l'aimer à la façon des anciens. Le patriotisme

de la Crétoise Ida et de Pascal Mamert a les ardeurs, la jalousie et

l'intolérance d'une religion. Mais vraiment ils s'y appliquent trop.

C'est que nous avons beau faire: nous voulons désormais être patriotes à

la façon d'un Athénien, d'un Spartiate ou d'un Romain de la république;

mais, puisque nous le voulons, c'est donc que nous ne sommes pas ainsi

naturellement. Une chose nous distingue des autres peuples: nous aimerions

mieux ne pas les haïr. Nous ne concevons la haine que comme l'envers d'un

devoir de justice, de pitié et d'honneur. Et ce n'est pas notre faute.

Pour ne nous comparer qu'aux Grecs chers à Mme Juliette Lamber, on n'aime

pas un pays qui a fait la Révolution (oeuvre bonne, il est trop tard du

reste pour en douter) de la même façon qu'on aime une petite cité où

rien ne pallie le droit du plus fort et qui compte l'esclavage parmi ses

institutions. Ajoutez qu'on n'aime pas non plus un pays de trente-cinq

millions d'hommes de la même manière qu'un État de dix mille citoyens.

Un de nos officiers tomberait dans d'autres Thermopyles avec autant

d'héroïsme que les soldats de Léonidas: je crois qu'il aurait peut-être,

en tombant, des pensées que les Spartiates ni même les Athéniens n'ont

point connues; qu'il obéirait à des raisons plus idéales, et que, son

intérêt étant moins visiblement lié à celui d'une patrie plus étendue et

plus complexe, il y aurait dans son dévouement moins de fureur instinctive,

plus de volonté, plus de résignation, un désintéressement plus

haut...

La forme, dans les romans de Mme Juliette Lamber, sera-t-elle grecque, à

défaut des sentiments? Je ne sais de vraiment grec, dans notre littérature,

que les idylles d'André Chénier, et peut-être certaines pièces de Leconte

de Lisle (_Glaucé_, _Clytie_, l'_Enlèvement d'Hélène_). Le roman de

_Grecque_ observe avec le plus grand soin la forme antique et offre une

intéressante tentative d'appropriation du style homérique à un récit

moderne. Mais encore y a-t-il un souci du pittoresque, une longueur

complaisante et détaillée de descriptions, un sentiment de la nature dont

la ferveur et la curiosité sont bien choses d'aujourd'hui. Puis, si heureux

que soit un pastiche de cette sorte, trop prolongé il risquerait de

fatiguer en exigeant un effort trop continu «d'imagination sympathique»,

effort assez facile à soutenir quand on l'applique à une oeuvre antique

_pour de vrai_, moins facile lorsqu'il s'agit d'un jeu, d'un exercice

d'imitation savante. Quant aux autres romans de Mme Juliette Lamber, on a

assez vu par les citations (car ici le fond emporte la forme) s'ils avaient

toujours l'accent grec. Même dans les pages où l'auteur est le plus

attentif, il écrit en «prose poétique»,--c'est-à-dire avec un tour plus

moderne et toutes les différences qu'on voudra, dans le _ton_ des _Incas_,

d'_Atala_ et des _Martyrs_,--et l'on sait assez que cette prose-là n'est

point trop grecque.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 31 / 82 题