[Note 52: Emmanuel des Essarts.]
Ils nous disent tous qu'ils auraient voulu vivre à Athènes, y faire de la
gymnastique, entendre les orateurs, suivre les processions, assister aux
représentations tragiques qui duraient des jours entiers... Eh bien! pas
moi! je le dis franchement. On sous-entend peut-être que, transportés à
Athènes, nous y prendrions le coeur et la tête d'un Athénien: alors ce ne
serait plus nous. Mais je suppose que nous, tels que nous sommes, nous
nous trouvions transportés dans la ville ressuscitée de Pallas-Athènè et
contraints à vivre de la vie de ses citoyens: croyez-vous que nous y
serions bien à notre aise? Trop de choses nous manqueraient: le foyer, le
chez soi, le luxe, le confort, l'intimité de la vie et tous les plaisirs et
tous les sentiments qui dérivent de la position des femmes dans la société
moderne: la courtoisie, la galanterie, et certaines idées et certaines
délicatesses. Il faudrait vivre toujours dehors, toujours dans la rue ou
sur la place publique, toujours juger, toujours voter, toujours s'occuper
de la politique, et cependant ne pas faire oeuvre de ses dix doigts. Et
l'on serait fort peu libre de penser à sa guise, témoin Socrate, et exposé
en outre au chagrin d'assister à des sacrifices humains (on en fit avant
Salamine). Ces petits ennuis seraient compensés, me dira-t-on, par le
plaisir de ne vivre qu'avec des hommes intelligents, tous beaux, tous
connaisseurs, tous artistes. «Il y a eu, dit M. Renan, un peuple
d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une
démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés
les aperçoivent à peine[53].» M. Renan, qui doute de tant de choses, a
l'air de n'en pas douter. Pourtant Thucydide et les orateurs me donnent
parfois une singulière idée de cette vie tout harmonieuse et intelligente,
et il me paraît bien que les trois quarts des plaisanteries d'Aristophane
ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes assez grossiers. Non, décidément,
mieux vaut vivre au XIXe siècle, à Paris qui peut, ou même dans un joli
coin de province.
[Note 53: _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]
Peut-être y a-t-il aussi quelque affectation et quelque duperie dans
l'admiration de plusieurs pour l'art grec. Cela devient une superstition
qu'ils entretiennent et dont ils se savent bon gré, comme si elle les
mettait toute seule au-dessus du vulgaire; une religion exclusive qui les
pousse au mépris de tout le reste. Voyez comment la Renaissance est traitée
par le sculpteur Martial:
Ce sont les petits artistes de la Renaissance qui ont inventé
l'abstraction des impalpables, l'idée de l'idée infuse, le reflet
d'un sentiment indéfini de l'indéfinissable[54].
[Note 54: _Laide_, p. 17.]
Et ailleurs:
Il me semble que ce que j'appelle l'école intime, intérieure,
domestique, va disparaître... Assez d'ombres, assez de demi-jour,
assez de ciels du Nord ont été peints depuis trois siècles, pour ne
vous parler que de peinture. Déjà la jeune École, tout ce qui porte
l'avenir dans ses entrailles, se tourne vers l'Orient, vers les pays
de grand soleil, dont toutes les routes de terre et de mer conduisent
en Grèce...[55].
[Note 55: _Laide_, p. 101.]
Ils n'ont à la bouche que mesure, sobriété, clarté, harmonie, pureté des
lignes, proportions, et commentent abondamment le _philokaloumen met'
euteleias_[56]. crains, en vérité, qu'ils ne soient moins épris de l'art
grec que de l'idée qu'ils s'en font. On peut dire d'abord qu'ils n'aiment
cet art que par un détour et un retour, parce qu'ils en connaissent un
autre plus complexe et plus vivant et dont il leur plaît de faire bon
marché, soit par satiété et lassitude, ou pour montrer qu'ils peuvent s'en
détacher et qu'ils sont encore au dessus. Les définitions même qu'ils
donnent de l'art grec impliquent la notion de quelque chose qui les
dépasse. Je vais proférer un blasphème. J'aime sans doute, dans les frises
du Parthénon, la naïveté du dessin, la sérénité de l'ensemble et une
certaine science du groupement; mais j'ai beau faire, je vois que tout est
simplifié à l'excès, que les jeunes filles sont trop courtes, que telle
figure est gauche et lourde, etc. Je sais qu'on peut voir avec d'autres
yeux et tourner tout cela en qualités; mais enfin j'ai dans l'idée et je
connais des exemplaires d'un art qui me satisfait bien autrement. Pour dire
que la statuaire grecque est le beau par excellence, il faut d'abord donner
du beau une définition «faite exprès». Et, encore une fois, ce qui nous
fait aimer cet art si simple, ce sont des raisons qui ne le sont point, qui
nous viennent de l'expérience d'un art plus tourmenté, d'une littérature
plus riche, d'une sensibilité plus fine.
[Note 56: _Thucydide_, II.]
Et c'est pourquoi, après nous avoir dit de l'Acropole: «Il y a un lieu
où la perfection existe; il n'y en a pas deux: c'est celui-là... C'était
l'idéal cristallisé en marbre Pentélique qui se montrait à moi»; après
avoir chanté (avec quelle grâce ensorcelante!) les litanies de la déesse
aux yeux bleus, l'enchanteur Renan, par une diabolique palinodie, fait
entendre à Pallas Athènè qu'il y a pourtant au monde autre chose que la
Grèce, et qu'être antique, c'est être vieux:
... J'irai plus loin, déesse orthodoxe; je te dirai la dépravation
intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a
de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il
viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de
l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu
les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front,
ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tête, plus
large, embrasserai divers genres de beauté...[57].
[Note 57: Renan, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]