Il faut écarter la question de savoir si, comme paraît le croire Mme
Juliette Lamber, une personne bien douée, de notre temps et de notre race,
abandonnée à elle-même et soustraite à toute influence moderne, arriverait
sûrement à penser, sentir et vivre comme un Grec ancien; en d'autres
termes, si la vie grecque dans son ensemble présente le développement le
plus naturel de l'animal raisonnable qui est l'homme.
Élevés autrement que Mélissandre, notre néo-hellénisme est plutôt chose
acquise que fruit de nature. Il consiste à aimer et à admirer, l'art, la
littérature et la religion des Grecs (ce qui suppose passablement d'étude),
et à essayer de se faire l'âme et la vie d'un Athénien du temps de Périclès
(quelques-uns diraient: d'un Ionien du temps d'Homère).
Il est clair d'abord que ceux qui font ce rêve savent bien que ce n'est
qu'un rêve. Nous ne pouvons supprimer vingt-cinq ou trente siècle dont nous
héritons. Nous avons en nous des germes que les générations y ont déposés,
qui n'ont rien de grec et que nous ne pouvons étouffer. Nous vivons dans un
milieu qui nous avertit que nous ne sommes point Grecs et qui sans cesse
nous modifie dans un tout autre sens.
Mais ce n'est pas tout. Ce que nous rêvons sous le nom d'hellénisme, est-ce
si grec que cela? Le néo-hellénisme n'est-il pas plus nouveau que grec?
Nous figurons-nous bien la vie grecque comme elle était? N'y aimons-nous
pas beaucoup de choses que nous y mettons? N'y a-t-il pas, dans notre
admiration même de l'art grec, une part de noble et heureuse duperie?
L'un nous dit:
Bienheureuse la destinée
D'un enfant grec du monde ancien[51]!
[Note 51: Sully-Prudhomme, _Croquis italiens_.]
L'autre: