À PROPOS DES ROMANS DE JULIETTE LAMBER

(Mme ADAM)

«Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être

considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend

continuellement» (Pascal). Or c'est fatigant de toujours apprendre.

L'expérience assagit, mais réjouit peu. De même qu'un homme ayant passé

l'âge mûr, plein de souvenirs, de savoir et de mélancolie, remonte le cours

des ans, se rappelle son enfance et sa jeunesse et se plaît à les revivre

en se disant que c'est ce qu'il a eu de meilleur: ainsi l'humanité, arrivée

à l'âge de l'histoire et de la critique, opprimée sous sa propre

expérience, lasse de porter sous son crâne toute la science accumulée par

les siècles, trouve pourtant dans son antiquité même des ressources contre

l'ennui de durer et prend plaisir à se figurer les différents états

d'esprit et de conscience qu'elle a jadis traversés. La critique même, qui

tant de fois l'attriste, s'applique à machiner pour elle ces résurrections

qui l'amusent. Et la critique y est aidée par une sorte de mémoire obscure

des temps où nous ne vivions pas encore, et d'aptitude à les imaginer.

Comme notre corps, avant de voir le jour, a parcouru successivement tous

les degrés de la vie, à commencer par celle des mollusques, et continue de

renfermer les éléments de ces organisations incomplètes qu'il a dépassées,

ainsi l'âme moderne semble faite de plusieurs âmes, contient, si l'on peut

dire, celles des siècles écoulés, et nous ressaisissons en nous, quand nous

voulons y faire effort, un Arya, un Celte, un Grec, un Romain, un homme du

moyen âge.

Par exemple, Rousseau et ceux de son École se refaisaient primitifs et

«sauvages». Les hommes de la Révolution revivaient les premiers temps de la

république romaine. De l'exactitude de ces résurrections intérieures, je ne

dirai rien maintenant. Les poètes de la Pléiade croyaient chanter en Grèce,

aux fêtes de Bacchus, ou à Tibur, sous la vigne d'Horace. Aujourd'hui la

critique nous rend ces commerces plus aisés et plus attrayants: toutes les

époques, mieux connues et reconstituées avec leur couleur propre et dans

leur originalité, nous attirent tour à tour, et nous vivons avec tous nos

ancêtres humains.

Surtout nous aimons vivre avec les Grecs et nous nous plaisons à dire

qu'ils sont nos vrais pères intellectuels et que nous leur ressemblons.

C'est l'âme hellénique que beaucoup d'artistes et d'écrivains de nos jours

ont réveillée de préférence en eux et dans leurs ouvrages. La religion des

Grecs leur paraît la plus belle; leur vie, la plus naturelle et la plus

noble; leur art, le plus parfait. André Chénier commence notre initiation

aux mystères de la beauté pure et de la forme accomplie; Cymodocée est

presque l'unique grâce des _Martyrs_ de Chateaubriand; Béranger lui-même a

eu son rêve grec:

Oui, je fus Grec; Pythagore a raison.

Et Musset:

Grèce, ô mère des arts, . . . . . . . . . .

Je suis un citoyen de tes siècles antiques;

Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques...

Hugo, plusieurs fois, dans la _Légende des siècles_. applique ses lèvres

d'airain, ses lèvres de prophète à la flûte de Sicile. Théophile Gautier,

Paul de Saint-Victor, M. Cherbuliez et bien d'autres ne peuvent se consoler

de la mort des beaux dieux de Grèce; Heine découvre l'île où ils sont

relégués; M. Théodore de Banville les fait passer par l'atelier de Paul

Véronèse. Leur culte va grandissant. Les derniers poètes, MM. Leconte de

Lisle, Sully-Prudhomme, Louis Ménard, France, Silvestre, les aiment

d'amour. Des hommes politiques parlent de république athénienne comme s'ils

savaient ce qu'ils disent. Quand M. Taine raisonne de l'art grec, on sent,

sous ses déductions solidement emboîtées et sous l'éclat dur de son style

de poète-logicien, un coeur qui se fond en tendresse, et M. Renan fait, sur

l'Acropole, sa troublante prière à Pallas Athènè. À mesure que monte la

démocratie, que l'on dit inélégante, les âmes délicates se tournent avec

d'autant plus d'adoration vers les pays et vers les siècles de la beauté

irréprochable et de la vie harmonieuse. Comme autrefois Ronsard et ses amis

immolaient en pompe un bouc à Iacchos, plusieurs de nos contemporains

offriraient volontiers à quelque statue de Vénus anadyomène ou de Vénus

victorieuse, non une génisse ou une brebis, mais des fruits, du lait et du

vin, en chantant sur un air de Massenet des vers de Leconte de Lisle.

I

Ce rêve grec, personne ne l'a embrassé avec plus de ferveur, nourri avec

plus de prédilection, exprimé avec plus d'enthousiasme; personne n'a mieux

ramené et rattaché à ce rêve antique ses sentiments et ses pensées même les

plus modernes; personne n'a mieux donné à cette pitié d'artiste l'apparence

d'un culte moral et d'une foi directrice de la vie; personne ne s'est mêlé

avec plus de joie à la procession des Panathénées, que Mme Juliette Lamber.

Sa moins contestable originalité est dans l'ardeur même de sa foi païenne.

Son oeuvre est presque tout entière une apothéose de la terre et de la vie

terrestre. Croyance passionnée à la bonté des choses; ivresse d'être et

de sentir; libre vie qui, pour être heureuse, n'en est pas moins noble;

obéissance aux penchants naturels rendue inoffensive par le goût de la

mesure, par l'adoration studieuse de la beauté; réconciliation de la

matière et de l'esprit; développement harmonieux de l'homme complet,

l'exercice de ses facultés supérieures suffisant à tempérer et à purifier

les instincts de la chair: voilà le fond de ses romans.

Qui je suis? Je suis païenne. Voilà ce qui me distingue des

autres femmes[37].

[Note 37: _Païenne_, p. 12.]

Mais ce n'est pas seulement parce que la religion et la vie grecques,

telles qu'elle se les figure, lui semblent belles, que Mme Juliette Lamber

les embrasse si ardemment. Elle croit qu'une nature bien douée, si on la

laisse se développer en liberté, y va d'elle-même. Notre malheur, c'est

qu'on nous inculque dès l'enfance des idées, des croyances et des soucis

d'outre-tombe, par où notre nature est faussée à jamais: car ces pensées

et ces terreurs, on ne s'en affranchit plus; du moins il en reste toujours

quelque chose. Puis, outre l'éducation reçue, on subit malgré soi, plus ou

moins, l'esprit de quatre-vingts générations qui toutes ont eu ce pli de se

tourmenter d'une autre vie et de placer leur idéal en dehors de la vie

terrestre.

Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on

ressent... Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui

devaient me garantir de toute notion religieuse[38].

[Note 38: _Païenne_, p. 15.]

Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre

dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent

sociétés mortes de vieillesse[39].

[Note 39: _Païenne_, p. 20.]

Le moyen de rendre à notre être sa virginité native, de lui assurer

l'intégrité de sa jeunesse, c'est de vivre dans la nature, de l'aimer,

de la comprendre, de communier avec elle. Un des mérites les plus éminents

de Mme Juliette Lamber, c'est sa passion des beaux paysages et sa puissance

à les décrire. Ses tableaux ont de l'éclat et un pittoresque grandiose.

Ce sont des paysages du Midi, chauds et lumineux; et ils sont vivants,

vraiment pleins de dieux, la nature y ayant des formes vaguement animales

et respirantes: _Mens agitat molem_.

Les flancs ravagés du Luberon étaient des entrailles d'or. Les

hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des

mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager

sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis

des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur

le monstre, l'entourent d'écume soulevée[40].

[Note 40: _Païenne_, p. 27.]

L'auteur de _Païenne_ éprouve avec une rare violence l'ivresse des formes,

de la lumière et des couleurs. Il y a chez sa Mélissandre, si raffinée

pourtant, quelque chose de la large vie animale et divine du Centaure de

Maurice de Guérin.

Je me grisais en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en

recherchais les embrassements; je crus trouver un être semblable à moi,

plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont

je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures,

amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme

de l'absence d'un être adoré. Le soleil fut ma première passion, mon

premier culte.

Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais

des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m'imaginais

les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon

cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe; je me

sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de

toutes les étoiles! Ah! les belles chevauchées que celles faites avec

la nature entière! etc.[41]

[Note 41: _Païenne_, p. 22.]

Dans ces paysages divinisés vivent en effet des demi-dieux et des déesses.

Les héros et les héroïnes de Mme Juliette Lamber ont la beauté physique,

la richesse, la fierté, le courage, l'intelligence, l'esprit, le génie.

Vous ne trouverez point là de sacrifices secrets, de mélancolies

d'anémique, de passions étouffées (sauf, tout au plus, dans la première

partie de l'histoire d'Hélène)[42]. Ils n'ont ni dégoût de la vie ni honte

de l'amour. Ce sont de superbes et lyriques créatures qu'on s'imagine

pareilles aux seigneurs et aux dames qui éclatent sur des ciels d'apothéose

dans les tableaux et les plafonds de la Renaissance italienne. C'est à des

toiles de Véronèse qu'ils font penser, notons-le dès maintenant, beaucoup

plus qu'aux sobres figures des Panathénées.

[Note 42: _Laide_.]

Leur histoire est extraordinaire et simple. Hélène, défigurée par une

maladie, se meurt d'être laide et de n'être point aimée d'amour par le beau

peintre Guy Romain, son camarade et mari. Après un suicide manqué, une

nouvelle maladie lui rend la beauté et lui donne l'amour de Guy[43].

--Ida, exilée de Crète, préfère sa patrie et ses dieux à son faible

amant le Cypriote, qui meurt écrasé par la statue de marbre de son rival

Apollon[44].--Quant à _Païenne_ ce n'est qu'un long et brûlant duo d'amour,

sans fable ni incidents extérieurs, et même sans drame intérieur; car les

amants ont à peine une heure de doute et passent leur temps à faire en

eux-mêmes ou l'un dans l'autre des découvertes qui les ravissent. (Il

fallait de l'audace et je ne sais quelle candeur passionnée pour concevoir

et entreprendre un livre de cette sorte.)

[Note 43: _Laide_.]

[Note 44: _Grecque_.]

Ainsi l'oeuvre de Mme Juliette Lamber n'est que l'hymne triomphant des

sentiments humains les plus nobles et les plus joyeux: l'amour de l'homme

et de la femme (_Païenne_), l'amour de la patrie (_Grecque_), l'amour de la

beauté (_Laide_), et partout l'amour de la nature, et partout le culte des

dieux grecs: car toutes sont païennes et la Grecque Ida est une païenne

pratiquante. Et le patriotisme de Mme Juliette Lamber s'efforce aussi

d'être antique et païen. La patrie est chose concrète: c'est l'ensemble des

biens qui font pour un peuple la douceur et la beauté de la vie; là encore

le mysticisme n'a que faire. Le lieutenant Pascal finit par reconnaître que

son patriotisme ascétique, culte d'une abstraction à laquelle il sacrifie

ses sentiments naturels, n'est qu'une sublime erreur, et il se décide à

aimer la France dans la personne d'une Française[45].

[Note 45: _Jean et Pascal_.]

Ce naturalisme respire non seulement dans les oeuvres franchement païennes

de Mme Juliette Lamber, mais dans ses moindres nouvelles. La nature y est

partout plus qu'aimée,--adorée, et partout les divinités grecques y sont

évoquées et invoquées, et jusque dans des dialogues entre personnages qui

s'appellent bourgeoisement Renaux ou Durand[46]. Je ne prétends pas que ce

naturalisme donne beaucoup de naturel à leurs conversations; mais il suffit

que l'auteur écrive ainsi naturellement. Du reste, il n'aime ni ne décrit

guère que les paysages du Midi, les paysages provençaux, si pareils aux

sites de la Grèce[47]. Il ne cache point son parti pris contre la nature du

nord, la nature des pays de sapins, nourrice des rêves mystiques, des

sentiments anti-humains, des songes vagues et des moeurs dures. L'amour se

déroule librement sous le soleil, qui l'encourage. Les frères, avec une

simplicité de demi-dieux, s'intéressent aux amours de leurs soeurs et s'y

entremettent[48]. Dans cet heureux monde, Juliette et Roméo ne meurent

point et réconcilient Montaigus et Capulets[49]. Et, s'il se trouve à la

Sainte-Baume un ermite, c'est encore un ermite naturaliste[50].

[Note 46: _Récits du golfe Juan_: la _Pêche au feu_.]

[Note 47: _Récits du golfe Juan_: _Voyage autour d'un grand pin_.]

[Note 48: _Jean et Pascal_: la _Pêche au feu_.]

[Note 49: _Récits du golfe Juan_: _Font-Bouillant_.]

[Note 50: _Voyage autour d'un grand pin_.]

Naturalisme, paganisme, néo-hellénisme, tous ces mots conviennent également

pour désigner l'esprit des livres de Mme Juliette Lamber: mots assez

flottants et malaisés à définir. Cela nous avertit qu'il ne s'agit pas

précisément d'un système philosophique, d'une théorie de l'univers et

de la vie, mais plutôt d'un état intellectuel et sentimental. On verrait

peut-être, en y regardant de près, que ce n'est là, forcément, qu'une

fantaisie de modernes qui se pare d'un nom ancien; on démêlerait la part

d'illusion, voulue ou non, que renferme le néo-hellénisme; on reconnaîtrait

enfin à quel point cette fantaisie est aristocratique et combien peu

de personnes en sont capables, mais aussi comme elle est belle et

bienfaisante.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 28 / 82 题