Avant tout, M. François Coppée est un surprenant Versificateur. Non qu'il
n'ait peut-être quelques égaux dans l'art de faire les vers. Mais cet art,
à ce qu'il me semble, se remarque chez lui plus à loisir, comme s'il était
plus indépendant du fond. Volontiers j'appellerais l'auteur du _Reliquaire_
et des _Récits et élégies_ le plus adroit, le plus roué de nos rimeurs.
Il est venu au bon moment, quand notre versification n'avait plus grand
progrès à faire, d'habiles poètes ayant tour à tour développé ses
ressources naturelles. L'histoire en serait curieuse. Tenons-nous-en aux
cent dernières années.
On sait ce qu'étaient devenues la versification et la poésie (car les deux
ont presque toujours même sort) avec Voltaire, La Harpe, Marmontel et les
petits poètes érotiques.
Les poètes descripteurs de la fin du XVIIIe siècle avaient, parmi leurs
ridicules et leur médiocrité, un certain goût du pittoresque, inspiré de
J-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, et ils ont eu ce mérite
d'assouplir la versification et d'enrichir sensiblement le dictionnaire
poétique. Tout n'est pas charade ni futile périphrase dans les poèmes du
bon abbé Delille.
Roucher, fort oublié aujourd'hui et que je ne donnerai point pour un grand
artiste, offre un cas singulier: il est le premier poète dans notre
littérature moderne qui rime _toujours_ richement. Je veux dire qu'il
soutient ses rimes par la consonne d'appui toutes les fois que le trop
petit nombre de mots à désinence pareille ne lui interdit pas ce luxe. Il a
même des rimes rares (par exemple, _brèche_ et _flèche_, _en foule_ et _le
pied foule_) qui scandalisent La Harpe, je n'ai pu deviner pourquoi. En
outre (tout en observant le repos de l'hémistiche), moins souvent qu'André
Chénier, mais avant lui, il use des rejets avec une certaine hardiesse.
André Chénier en use plus hardiment encore. Surtout il rajeunit notre
langue poétique aux sources grecques et latines. Mais il n'enrichit point
la rime. Du reste, son oeuvre n'ayant été publiée que vingt-six ans après
sa mort, il n'a pu avoir d'influence comme versificateur puisque le progrès
qu'il a fait faire à la versification n'a point été connu de son temps et a
été recommencé en dehors de lui.
Millevoye, Fontanes, Chênedollé et quelques autres versifient habilement et
timidement. Lamartine prend la versification telle qu'elle est: ce lui est
assez d'apporter une poésie nouvelle. Il ne tient pas à l'opulence des
rimes; les rejets et les coupes de l'abbé Delille lui suffisent. En
revanche, il élargit prodigieusement la période poétique.
Musset s'amuse à disloquer l'alexandrin, finit par revenir à la prosodie de
Boileau et persiste à rimer plus pauvrement que Voltaire.
Sainte-Beuve ressuscite le sonnet; Gautier, les tierces rimes; Banville, la
ballade, les anciens petits poèmes à forme fixe et presque toutes les
strophes ronsardiennes.
Victor Hugo, jusqu'aux _Contemplations_, observe à peu près l'ancienne
coupe de l'alexandrin. Mais dès ses débuts il rime avec richesse; il
reprend ou invente de belles strophes. Dans ses drames, et dans son oeuvre
lyrique à partir des _Contemplations_, il lui arrive de hacher le vers et
d'abuser de l'enjambement au point de rendre la rime peu saisissable à
l'oreille. Mais, en somme, cette erreur est rare chez lui. Sa rime devient
de plus en plus étourdissante de richesse et d'imprévu: ses derniers
volumes sont par là bien amusants. En même temps il accorde droit de cité à
une nouvelle espèce d'alexandrin, celui qui se partage, non plus en deux,
mais en trois groupes égaux ou équivalents de syllabes. Mais, par un
scrupule, par un reste de respect pour la «césure» classique, même quand il
use de cette coupe nouvelle, il a soin que la sixième syllabe soit au moins
légèrement accentuée, et il ne souffrirait pas, par exemple, un article à
cet endroit.
Il vit un oeil | tout _grand_ ouvert | dans les ténèbres.
On s'adorait | d'un _bout_ à l'au | tre de la vie.
Théodore de Banville, Leconte de Lisle, François Coppée ont accepté plus
franchement ce nouveau vers qu'on pourrait appeler l'alexandrin _trimètre_
et ne se sont nullement souciés d'accentuer la sixième syllabe:
Je suis la froi | de et _la_ méchan | te souveraine.
Mais, par une inconséquence singulière, ils n'ont jamais consenti que cette
sixième syllabe du vers fût la pénultième ou l'antépénultième syllabe
sonore d'un mot polysyllabique, et ce sont des poètes récents qui, très
logiquement, ont écrit:
Elle remit | non_cha_lamment | ses bas de soie.
Regardent fuir | en _ser_pentant | sa robe à queue.
Toutefois, si les parnassiens ont peu innové dans la versification, ils ont
eu, plus que les romantiques, le goût de la perfection absolue, la religion
de la rime; ils ont, dans leurs meilleurs moments, assoupli encore et
trempé le vers français et en ont certainement tiré quelques vibrations
neuves.
Mais tout ceci pourrait nous arrêter longtemps. En résumé, s'il est vrai
que notre prosodie fourmille encore de petites règles absurdes provenant
presque toutes de cette idée fausse qu'il faut aussi rimer pour les yeux,
on doit accorder que la versification française, avec la variété des
rythmes et des strophes, avec son accentuation moins marquée que celle des
langues étrangères, mais sensible pourtant, enfin avec l'extrême diversité
et la sonorité de ses désinences, est pour nos poètes un riche et commode
instrument. Inférieure par certains côtés à la versification italienne,
anglaise ou allemande, elle est incomparable par le relief qu'elle sait
donner aux mots, et surtout par la quantité et la qualité de ses rimes.
Si jamais telle digression fut permise, c'est bien à propos de François
Coppée. Cet instrument délicat et puissant, il en joue avec une virtuosité
qui ravit. Il lui a été bon de passer par le petit cénacle parnassien. Sauf
l'abus, çà et là, des vers non rythmés ni mesurés (à la manière de
Banville), sa versification est un enchantement. On jouit du choix des
mots, de la recherche des tours, de telle coupe qui alanguit à dessein la
marche du vers. On jouit de telle rime rare ou jolie; on attend, on est
aise de voir arriver sa jumelle. On suit les méandres des longues périodes
où l'on est amusé par chaque mot et bercé par la phrase entière. Il y a
dans ces phrases qui brillent et qui ondulent à la façon de «reptiles
somptueux» une habileté de facture à laquelle on s'intéresse à loisir sans
être distrait par trop d'émotion ou par trop de pensée. On examine
curieusement «comment c'est fait»; on aime à toucher du doigt et à
retourner le joyau bien ciselé. Lisez ce commencement des _Intimités_ (où
il y a d'ailleurs autre chose que de la virtuosité):
Afin de mieux louer vos charmes endormeurs,
Souvenirs que j'adore, hélas! et dont je meurs,
J'évoquerai, dans une ineffable ballade,
Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
Un page de douze ans aux traits déjà pâlis
Qui, dans les coussins bleus brodés de fleurs de lis,
Soupirera des airs sur une mandoline,
Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,
La reine soulever son beau front douloureux,
Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux,
Dans ses lourds cheveux blonds où le hasard la laisse,
Une fiévreuse main jouer avec mollesse.
Les jolis mots! les doux sons! les charmantes rimes! Et comme la période se
prolonge en serpentant et vient mourir avec langueur! La remarque vaut, je
crois, la peine d'être faite: la période poétique de M. François Coppée est
souvent d'une extrême ampleur, mais, si je puis dire, avec des
articulations molles et non saillantes; sinueuse et longue comme Biblis au
moment où elle va se fondre en eau, ou comme les corps des nymphes et des
déesses dans l'orfèvrerie florentine. Et dans le déployé et le flottant de
cette phrase tous les détails restent précis. Cela est d'un art très
curieux.
Quand il s'agit des poèmes de M. Coppée, souvent certes on peut parler de
«chefs-d'oeuvre» au sens habituel, mais plus souvent et mieux encore au
sens où le mot était pris autrefois dans les confréries d'ouvriers des arts
manuels. Ce sont bien «chefs-d'oeuvre» en ce sens, ses toutes premières
poésies, du temps qu'il faisait ses preuves de maîtrise dans l'atelier
parnassien: le _Fils des armures_[5], le _Lys_[6], _Bouquetière_[7], le
_Jongleur_[8], _Ferrum est quod amant_[9], etc., et plus tard les _Récits
épiques_, cette _Légende des siècles_ en miniature, plus soignée que la
grande, de fabrication plus élégante, mieux polie et vernissée. Quelles
perles que le _Pharaon_[10], l'_Hirondelle du Bouddha_[11], les _Deux
tombeaux_[12]! Disons le mot, cela fait songer à d'excellents vers latins:
ceux qui se sont délectés à cet exercice avant le découronnement des études
classiques me comprendront. M. François Coppée me rappelle les grands
versificateurs de «l'âge d'argent» de la littérature latine. Il a les
souplesses d'un Stace et les roueries d'un Claudien. Il est peut-être le
seul poète de nos jours qui soit capable de faire sur commande de très bons
vers. Et il est devenu en effet une façon de poète officiel, toujours prêt,
lors des anniversaires et des inaugurations, à dire ce qu'il faut, et le
disant à merveille. Voyez le poème pour le cinquantenaire de _Hernani_, les
strophes à Corot[13], les vers lus par Porel à Amsterdam, etc. Ce serait
grande sottise et présomption de mépriser ce talent-là ou de le croire
facile.
[Note 5: _Poèmes divers_.]
[Note 6: _Ibidem_.]
[Note 7: _Le Reliquaire_.]
[Note 8: _Poèmes divers_.]
[Note 9: _Ibidem_.]
[Note 10: _Récits épiques_.]
[Note 11: _Ibidem_.]
[Note 12: _Ibidem_.]
[Note 13: _Le Cahier rouge_.]
Quelque niais dira: M. Coppée nous montre, par un exemple charmant et
déplorable, que l'habileté sans l'inspiration ne saurait s'élever à ces
hauteurs où... (laissons-le finir sa phrase). On dirait plus justement:
L'admirable chose que le «métier», le «sens artiste», la science des
procédés du style, l'adresse à arranger les mots, l'art de la composition!
Et comme cela va loin! Il faut assurément vénérer les poètes qu'on dit
inspirés, _entheoi_, qui ne se possèdent plus, qui sont possédés par un
dieu. Mais ils deviennent rares: l'inconscience décroît, et une certaine
naïveté qui entre dans la composition du génie. Nous avons des poètes qui
le sont quand ils veulent et comme ils veulent, qui se donnent et quittent
à volonté l'émotion congruente à leur dessein. Il n'est guère de poète plus
détaché de son oeuvre, plus purement orfèvre que M. François Coppée: cela
ne l'empêche point de faire, quand il lui plaît, des poèmes qui
attendrissent les foules. Le progrès de la réflexion et de la conscience
psychologique finira sans doute par éliminer les poètes inspirés. Il nous
restera des poètes-artistes qui sauront au besoin imiter même l'inspiration
pour leur plaisir et celui des autres, et chez qui l'intelligence sera à
deux doigts du génie et en saura faire office, si bien que le monde n'y
perdra presque pas.