I
Il est trop vrai qu'on ne lit plus guère les poètes au temps où nous
sommes. Je ne parle pas de Victor Hugo: quoiqu'ils soient devenus _sacrés_,
on touche encore un peu à ses vers. Tout le monde a entendu réciter le
_Revenant_ ou les _Pauvres gens_, dans quelque matinée, par une grosse dame
ou un monsieur en habit noir; il y a des étudiants qui ont parcouru les
_Châtiments_ et ont même feuilleté la _Légende des siècles_. Musset, lui,
n'est plus guère le «poète de la jeunesse» d'aujourd'hui. Pourtant il lutte
encore contre l'indifférence publique; mais quelques-uns de ses derniers
lecteurs lui font tort. Quant à Lamartine, qui donc l'aime encore et qui le
connaît? Peut-être, en province, quelque solitaire, ou quelque couventine
de dix-sept ans qui le cache au fond de son pupitre. Et notez que
Lamartine, c'est plus qu'un poète, c'est la poésie toute pure. Baudelaire a
encore des fidèles, mais la plupart ont des façons bien affligeantes de
l'admirer. Et qui, parmi ce qu'on nomme aujourd'hui le public, aime et
comprend cette merveille: les _Émaux et Camées_? Et qui sait goûter
l'alexandrinisme et les mythologies de Théodore de Banville? Bien en a pris
à Sully-Prudhomme de faire le _Vase brisé_ et à Leconte de Lisle d'écrire
_Midi_. Encore les nouveaux programmes du baccalauréat ont-ils porté un
coup funeste à ce fameux _Midi, roi des étés_, que les rhétoriciens ne
mettent plus en vers latins, opération qui n'était pas commode. C'est tout
au plus si des poètes comme Anatole France, Catulle Mendès et Armand
Silvestre (je ne songe ici qu'à leurs vers) ont connu les douceurs de la
seconde édition. Et on en pourrait nommer, qui ne sont point méprisables,
dont la première ne sera jamais épuisée.
Non, non, ne croyez pas que les poètes soient lus. Les plus heureux sont
récités quelquefois, ce qui n'est pas la même chose. Mais, il faut être
juste, ne croyez pas davantage que tous méritent d'être lus. On a dit
souvent que rien n'est plus commun aujourd'hui que l'art de faire les vers
et que jamais on n'a vu une telle habileté technique, une telle «patte»
chez tant de jeunes versificateurs. Cela peut être le sentiment d'un
chroniqueur qui lit vite et mal. La vérité, c'est que beaucoup tournent
passablement un sonnet dans le goût parnassien, comme beaucoup, au siècle
dernier, tournaient un couplet à Iris; rien de plus. Tout ce qu'on peut
dire, c'est que, l'art étant plus savant chez les maîtres, les écoliers
s'en sont quelque peu ressentis. Nombre d'adolescents qui seront plus tard
avocats, notaires ou journalistes de troisième ordre, le diable les
poussant et un certain instinct des vers, impriment à leurs frais leurs
_Juvenilia_. Il se rencontre chez les mieux doués des passages heureux,
assez souvent une adroite imitation des maîtres. Seulement, n'y regardez
pas de trop près: outre que leur métal n'est guère à eux vous verriez tout
ce qu'ils y ont mis de pailles. Les ingénus ou les présomptueux qui depuis
dix ans ont publié leurs rimes dépassent de beaucoup le millier: les vrais
artistes ne dépassent point la douzaine.
Mais cette douzaine-là aurait bien le droit de réclamer contre l'injustice
des hommes ou des choses. Les poètes, petits ou grands, ne sont vraiment
lus que par les autres poètes. C'est peut-être parce que la poésie est
devenue de nos jours un art de plus en plus raffiné et spécial et que, soit
impuissance ou dédain, elle ne connaît plus guère le grand souffle oratoire
ou lyrique. Car, aux environs de 1830, alors que des poètes exprimaient
largement et comme à pleine voix des sentiments généraux et des passions
intelligibles à tout le monde, les lecteurs ne leur manquaient point.
Il est donc probable que la poésie doit cette diminution de fortune à la
prédominance croissante de la curiosité artistique sur l'inspiration.
Quoi d'étonnant? Les oeuvres d'une forme très délicate et qui valent
surtout par là (et c'est de plus en plus le cas de nos meilleurs livres
de vers) ne sauraient plaire qu'au très petit nombre et, aussi bien, ne
s'adressent qu'à lui. Le public goûte peu ce qu'on a assez mal appelé l'art
pour l'art, ce qu'on ferait mieux d'appeler l'art pour le beau; entendez:
uniquement pour le beau. C'est ce que Flaubert exprimait sous cette forme
paradoxale: «Les bourgeois ont la haine de la littérature». La preuve que
ce n'est pas «l'art» qui a séduit le public dans _Madame Bovary_, c'est
qu'il n'a jamais pu lire _Salammbô_. Ce sont d'autres raisons que des
raisons d'esthétique qui ont fait la fortune des _Rougon-Macquart_: ce que
goûte le public dans M. Zola, c'est beaucoup moins l'artiste que le
descripteur sans vergogne. M. Daudet, par un rare privilège, plaît à tout
le monde: mais pensez-vous que la foule et les «habiles» aiment en lui
exactement les mêmes choses? Ce qui a fait le succès de tel jeune romancier
«idéaliste» qui n'est qu'un fort médiocre écrivain, ce n'est point certes
ce qu'on pourrait trouver, à la rigueur, d'art et de littérature dans ses
romans; c'est presque malgré son art (si mince soit-il) qu'il a plu, et
parce qu'il a su flatter le gros besoin d'émotion, la sentimentalité et la
banalité de ses lecteurs. Je néglige, parce qu'elle n'agit qu'à partir d'un
certain moment, une cause importante de succès: la mode.
Si donc il est vrai que le raffinement du fond et les curiosités de la
forme contribuent fort peu à la fortune d'un livre, comme les poésies d'à
présent consistent presque toutes dans ces curiosités et dans ce
raffinement (tandis qu'il entre bien autre chose dans un roman ou dans un
drame), on comprendra le délaissement où sont tombés les vers. Ajoutez que
plusieurs grands esprits de notre temps ont paru en faire peu de cas. Le
mouvement scientifique et critique qui emporte notre âge est, au fond,
hostile aux poètes. Ils ont l'air d'enfants fourvoyés dans une société
d'hommes. Comment perdre son temps à chercher des lignes qui riment
ensemble et qui aient le même nombre de syllabes, quand on peut s'exprimer
en prose, et en prose nuancée, précise, harmonieuse? Bon dans les cités
primitives, avant l'écriture, quand les hommes s'amusaient de cette musique
du langage et que par elle ils gardaient dans leur mémoire les choses
dignes d'être retenues. Bon encore au temps de la science commençante et
des premières tentatives sur l'inconnu. Mais depuis l'avènement des
philologues! L'amour des cadences symétriques et des assonances régulières
dans le langage écrit est sans doute un cas d'atavisme. Cependant les
poètes luttent encore. Ils trouvent dans ces superfluités un charme
d'autant plus captivant qu'ils sont désormais seuls à le sentir. Mais le
courant du siècle sera le plus fort. Bientôt le dernier poète offrira aux
Muses la dernière colombe; suivant toute apparence, on ne fera plus de vers
en l'an 2000.
Et pourtant, parmi nos poètes si délaissés, il en est un dont les vers
s'achètent, qui en vit, qui est, comme dirait Boileau, «connu dans les
provinces», qui est goûté des artistes les plus experts et compris par tous
les publics. Cet être invraisemblable est François Coppée, et sa marque,
c'est précisément d'être le plus populaire des versificateurs savants, à la
fois subtil assembleur de rimes et peintre familier de la vie moderne, avec
assez d'émotion et de drame pour plaire à la foule, assez de recherche et
de mièvrerie pour plaire aux décadents, et, çà et là, un fond spleenétique
et maladif qui est à lui.