Pourtant, quand on a dit de M. Coppée qu'il peut passer pour le plus adroit
de nos ouvriers en rimes, encore que l'éloge ne soit pas mince, ce serait
lui faire tort que de réduire à cela son mérite. Il faut indiquer d'autres
traits par lesquels sa physionomie se précise. Nous savons par lui qu'il
est fils de ce Paris populaire qu'il aime et comprend si bien. Enfant
nerveux et maladif, il a dû connaître de bonne heure les souffrances
délicates, les sensations déjà artistiques. À y bien regarder, sa
virtuosité n'est qu'une des formes de cette sensibilité subtile. Car c'est
par la même sensibilité qu'on est amoureux des mots et de leurs
combinaisons, qu'on y saisit certaines nuances fugaces, et qu'on est
curieux des réalités, qu'on en reçoit des impressions très déliées et
douloureuses ou charmantes. Un grand virtuose, quoiqu'on ait pu parfois s'y
tromper, est nécessairement un homme très sensible. Tout au moins la
recherche, même exclusive, de la forme suppose-t-elle une sorte de
sensualité épurée, qui peut être aussi communicative qu'une émotion morale.
Et c'est pourquoi le plus impassible des écrivains (Leconte de Lisle ou
Gustave Flaubert) peut _intéresser_ violemment ceux qui savent lire.
Mais M. Coppée nous retient encore par d'autres raisons secrètes. Il y a
souvent chez lui un certain charme léger comme un parfum et qu'il n'est pas
aisé d'expliquer. Il y faut des exemples. Lisez la première _Intimité_
(déjà citée):
Il se mourra du mal des enfants trop aimés...
_Sur la terrasse_[14]:
Près de moi, s'éloignant du groupe noir des femmes,
La jeune fille était assise de profil...
_Fantaisie nostalgique_[15]:
Je suis comme un enfant volé par des tziganes...
_La Chambre abandonnée_[16]:
La chambre est depuis très longtemps abandonnée...
[Note 14: _Le Cahier rouge_.]
[Note 15: _Ibidem_.]
[Note 16: _Contes en vers_.]
Les quatre pièces sont assez différentes; mais il me semble que la même
impression délicieuse s'en dégage. Ce charme tient d'abord, en partie, aux
vers eux-mêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants,
pittoresques et berceurs, d'un rythme lent et d'une limpidité cristalline.
Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que le mot ne soit plus à
la mode) une _mélancolie_ qui caresse, une tristesse voluptueuse et comme
amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une
élégante rêverie d'anémique et de dilettante[17]. Je crois bien qu'après
tout on ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot
de _morbidesse_, devenu malheureusement aussi banal que celui de mélancolie
et plus ridicule encore: c'est étonnant, la quantité de mots usés qu'on
n'ose plus employer de notre temps!
[Note 17: C'est ici qu'il faudrait citer le _Passant_, si le théâtre de
M. Coppée ne voulait une étude à part.]
Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les _Intimités_. Ce n'est presque
rien pourtant: une liaison avec une Parisienne; des rendez-vous dans une
chambre bleue; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la
lassitude... Mais ce sont des câlineries, des mièvreries, des chatteries de
sentiment et de style! Ainsi que des chiffons de la bien-aimée, il s'en
exhale «quelque chose comme une odeur qui serait blonde». Non pas
«amour-passion», non pas même peut-être «amour-goût», mais
«amour-littérature», d'une volupté digérée et spiritualisée; passion
d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de
sceptique au coeur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses
imaginations; amour où se rencontrent, je ne sais comment, l'égoïsme du
raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu
comme un joli animal,--et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre
pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et
de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur.
Il y a dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il
préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière: ce petit
coin, dans l'oeuvre de François Coppée, ce seraient pour moi les
_Intimités_.
Il y a des longueurs, ou plutôt des lenteurs, une manière par trop
flottante et berçante dans _Angélus_[18], cette histoire d'un enfant élevé
au bord de la mer par un vieux prêtre et un vieux soldat, et qui meurt de
n'avoir point de mère, de trop rêver et de ne pas jouer, d'être aimé trop
et d'être mal aimé, d'être trop baisé et d'être baisé par des lèvres trop
froides. Ce petit poème a, pour plaire aux amoureux de poésie, un précieux
mélange de pittoresque familier et franc (on songe parfois au _Vicaire de
Wakefield_) et de tendresse un peu languide et efféminée.
[Note 18: _Poèmes divers_.]
Peut-être le poème d'_Olivier_ offre-t-il, avec une plus grande perfection
de forme, une moindre originalité. Le poète Olivier (en qui l'auteur, il
nous en avertit, se peint lui-même, et avec un soupçon de complaisance),
cherchant le repos à la campagne, chez un vieil ami gentilhomme-fermier, y
rencontre une jeune fille et rêve bientôt d'amour honnête et pur et de
mariage. La gracieuse page que celle-ci! Je la donne un peu au hasard,
entre bien d'autres, pour le plaisir, et pour que quelque chose du texte
varie mon commentaire et rende le poète un instant présent au lecteur:
Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois
Notre chalet, voilé par un bouquet de bois.
Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.
Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve,
Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux.
Des faïences à fleurs pendraient après les clous,
Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.
Sous leur papier chinois les murs seraient si frêles
Que, même en travaillant, à travers la cloison,
Je l'entendrais toujours errer par la maison
Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle
Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle
Et souvent réfléchi son visage, charmés.
Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés,
Et ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle,
Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle.
Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux,
Je serais là, pensif et la main sur les yeux,
Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime,
Pour lire mon poème et me souffler ma rime,
Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds.
Moi qui ne veux pas voir mes secrets épiés,
Je me retournerais avec un air farouche;
Mais son gentil baiser me fermerait la bouche,
Et dans les bois voisins, etc.
Mais, un jour, pendant une promenade à cheval, Suzanne, voulant cueillir
une fleur, dit à Olivier: «Tenez-moi ma cravache», et, une autre fois,
essayant une parure: «Comment me trouvez-vous?» Et tout à coup Olivier
s'est rappelé que ces deux phrases lui ont été dites par deux de ses
anciennes maîtresses; il les revoit avec une netteté irritante: c'est fini,
son passé le ressaisit; jamais il ne pourra s'en affranchir ni aimer une
vierge comme il convient de l'aimer.
C'est donc vrai! Le passé maudit subsiste encore.
Le voilà! c'est bien lui!
Impitoyable, il souille avec ce que j'abhorre
Ce que j'aime aujourd'hui.
C'est dit! Le vieil enfer me poursuit de sa haine
Jusqu'en mon nouveau ciel.
Sa boue est sur ce lis. Cette gravure obscène
Se cache en ce missel.
Meurs, ô suprême espoir qui me restait dans l'âme!
Meurs! Pour les souvenirs il n'est pas de Léthé.
Meurs! car les vieux remords sont exacts et fidèles
Ainsi que la marée et que les hirondelles,
Et tout baiser mauvais vibre une éternité!
Olivier quitte Suzanne et se sauve à Paris...
Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.
Je sais bien tout ce qu'on peut dire contre ce poème.
Qu'est-ce autre chose qu'une variation de plus sur le
vieux thème romantique:
Oh! malheur à celui qui laisse la débauche...?
C'est une chanson de jadis, et non des meilleures, qu'Olivier nous chante.
Si le souvenir de sa duchesse et de son actrice le trouble si fort, c'est
tout simplement qu'au fond il n'aime pas tant que cela sa petite
provinciale et qu'il lui préfère, non précisément la duchesse et l'actrice,
mais le genre d'amour qu'elles savent donner. Et il n'y a pas là de quoi
vouloir mourir. Ou bien, si vraiment il souffre de ne pouvoir aimer
purement, c'est qu'il aime déjà ainsi, et l'on conçoit peu que les
ressouvenirs de ses bonnes fortunes l'en découragent si vite. Mais, à dire
vrai, tout se passe dans sa tête: il n'aime ni ne souffre autant qu'il le
dit, il est dupe d'une illusion de poète. Un homme comme Olivier ne peut
plus aimer d'une certaine façon que _littérairement_ et, s'il s'en aperçoit
(ce qui n'est pas assez marqué dans le poème), le sentiment de son
impuissance ne saurait être aussi horriblement douloureux qu'il nous est
montré. Après cela, on souffre ce qu'on croit souffrir: l'illusion
d'Olivier, partagée par M. Coppée, est d'une évidente sincérité et qui
sauve le poème. Il est encore mieux sauvé par les parties de description
familière et, si l'on peut contester sur le sujet, il faut avouer que le
cadre est charmant. Le lieu commun romantique (si lieu commun il y a) est
tout rajeuni par la mise en oeuvre, par le décor et les accessoires du
petit drame. Les tableaux parisiens ou provinciaux, le dimanche à Paris
dans un quartier populaire, le retour du poète sur son enfance, le récit de
son voyage, son arrivée au village natal, sa vie à la campagne dans la
ferme-château, ce sont là de très aimables modèles d'un genre que
Sainte-Beuve aimait et où M. Coppée a du premier coup excellé.
Le charme dont nous étions tout à l'heure en quête se retrouve dans
certaines pièces du _Cahier rouge_ et surtout dans l'_Exilée_[19], très
court recueil, mais d'un accent particulier, plus chaste et, je crois, plus
épris que celui des _Intimités_; petits vers où se joue et se plaint
l'amour d'un Parisien de quarante ans pour une jeune fille de Norvège
rencontrée en Suisse dans quelque hôtel; fantaisie d'artiste sans doute,
mais avec de la tendresse et presque de la candeur au fond; dernier amour,
regain de printemps et de soleil. Vous voyez bien qu'il se trompait, le
superbe Olivier qui «voulait mourir, ne pouvant plus aimer». Il aime
encore; mais aujourd'hui il appelle la bien-aimée «mon enfant» et lui
promet «l'indulgence d'un père» (ce qui est triste).
[Note 19: _Récits et élégies_.]
Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,
J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.
Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant!
Les plaintes redoublent à la fin, et il semble bien qu'il y ait une vraie
souffrance sous ces vers si bien ciselés. Puis il se résigne; il est fier,
«dût-il en mourir», d'avoir aimé une dernière fois. Consolation
mélancolique. Mais il y a bien de la grâce et quelque chose de touchant
dans ces aveux, ces plaintes, cette fausse résignation. Pauvre poète, à qui
votre expérience et votre virtuosité auraient dû faire une cuirasse
impénétrable, tandis que vous offrez à «la belle enfant du Nord» vos rimes
si bien oeuvrées, on songe un peu au richard qui, dans le tableau de
Sigallon, offre des bijoux à sa dame. De l'autre côté du tableau, le
jouvenceau n'offre rien que sa jeunesse. Et voilà pour vous la blessure, et
pour bien d'autres
Et je ne me dis pas que c'est une folie,
Que j'avais dix-sept ans le jour où tu naquis;
Car ce triste passé, je l'efface et l'oublie.
Soyez donc Parisien, sceptique, observateur par métier, artiste et rien de
plus; soyez habitué de longue date à ne considérer les accidents du monde
et l'univers entier que comme une matière offerte au travail de l'art!
«Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.» Et je suis en
effet tenté de croire que les petites pièces de l'_Exilée_ sont de celles
où M. Coppée a mis ou laissé le plus de son coeur.