XI

M. Sully-Prudhomme s'est fait une place à part dans le coeur des amoureux

de belles poésies, une place intime, au coin le plus profond et le plus

chaud. Il n'est point de poète qu'on lise plus lentement ni qu'on aime avec

plus de tendresse. C'est qu'il nous fait pénétrer plus avant que personne

aux secrets replis de notre être. Une tristesse plus pénétrante que la

mélancolie romantique; la fine sensibilité qui se développe chez les très

vieilles races, et en même temps la sérénité qui vient de la science; un

esprit capable d'embrasser le monde et d'aimer chèrement une fleur; toutes

les délicatesses, toutes les souffrances, toutes les fiertés, toutes les

ambitions de l'âme moderne: voilà, si je ne me trompe, de quoi se compose

le précieux élixir que M. Sully-Prudhomme enferme en des vases d'or pur,

d'une perfection serrée et concise. Par la sensibilité réfléchie, par la

pensée émue, par la forme très savante et très sincère, il pourrait bien

être le plus grand poète de la génération présente.

Un de ses «amis inconnus» lui adressait un jour ces rimes:

Vous dont les vers ont des caresses

Pour nos chagrins les plus secrets,

Qui dites les subtils regrets

Et chantez les vaines tendresses,

Ô clairvoyant consolateur,

Ceux à qui votre muse aimée

A dit leur souffrance innommée

Et révélé leur propre coeur,

Et ceux encore, ô sage, ô maître,

À qui vous avez enseigné

L'orgueil tranquille et résigné

Qui suit le tourment de connaître;

Tous ceux dont vous avez un jour

Éclairé l'obscure pensée,

Ou secouru l'âme blessée,

Vous doivent bien quelque retour...

Ce retour, ce serait une critique digne de lui. Mais, pour lui emprunter la

pensée qui ouvre ses oeuvres, le meilleur de ce que j'aurais à dire demeure

en moi malgré moi, et ma vraie critique ne sera pas lue.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 19 / 82 题