La justice, dont le poète a l'idée en lui et l'indomptable désir, il la
cherche en vain dans le passé et dans le présent. Il ne la trouve ni «entre
espèces» ni «dans l'espèce», ni «entre États» ni «dans l'État» (tout n'est
au fond que lutte pour la vie et sélection naturelle, transformations de
l'égoïsme, instincts revêtus de beaux noms, déguisements spécieux de la
force). La justice, introuvable à la raison sur la terre, lui échappe
également partout ailleurs... Et pourtant cette absence universelle de la
justice n'empêche point le chercheur de garder tous ses scrupules, de se
sentir responsable devant une loi morale. D'où lui vient cette idée au
caractère impératif qui n'est réalisée nulle part et dont il désire
invinciblement la réalisation?... Serait-ce que, hors de la race humaine,
elle n'a aucune raison d'être; que, même dans notre espèce, ce n'est que
lentement qu'elle a été conçue, plus lentement encore qu'elle s'accomplit?
Mais qu'est-ce donc que cette idée? «Une série d'êtres, successivement
apparus sous des formes de plus en plus complexes, animés d'une vie de plus
en plus riche et concrète, rattache l'atome dans la nébuleuse à l'homme sur
la terre...»
L'homme, en levant un front que le soleil éclaire,
Rend par là témoignage au labeur séculaire
Des races qu'il prime aujourd'hui,
Et son globe natal ne peut lui faire honte;
Car la terre en ses flancs couva l'âme qui monte
Et vient s'épanouir en lui.
La matière est divine; elle est force et génie;
Elle est à l'idéal de telle sorte unie
Qu'on y sent travailler l'esprit,
Non comme un modeleur dont court le pouce agile,
Mais comme le modèle éveillé dans l'argile
Et qui lui-même la pétrit.
Voilà comment, ce soir, sur un astre minime,
Ô Soleil primitif, un corps qu'un souffle anime,
Imperceptible, mais debout,
T'évoque en sa pensée et te somme d'y poindre,
Et des créations qu'il ne voit pas peut joindre
Le bout qu'il tient à l'autre bout.
Ô Soleil des soleils, que de siècles, de lieues,
Débordant la mémoire et les régions bleues,
Creusent leur énorme fossé
Entre ta masse et moi! Mais ce double intervalle,
Tant monstrueux soit-il, bien loin qu'il me ravale,
Mesure mon trajet passé.
Tu ne m'imposes plus, car c'est moi le prodige
Tu n'es que le poteau d'où partit le quadrige
Qui roule au but illimité;
Et depuis que ce char, où j'ai bondi, s'élance,
Ce que sa roue ardente a pris sur toi d'avance,
Je l'appelle ma dignité...
L'homme veut que ce long passé, que ce travail mille et mille fois
séculaire dont il est le produit suprême soit respecté dans sa personne
et dans celle des autres. La justice est que chacun soit traité selon sa
dignité. Mais les dignités sont inégales; le grand triage n'est pas fini;
il y a des retardataires. Des Troglodytes, des hommes du moyen âge,
des hommes d'il y a deux ou trois siècles, se trouvent mêlés aux rares
individus qui sont vraiment les hommes du XIXe siècle. Il faut donc que la
justice soit savante et compatissante pour mesurer le traitement de chacun
à son degré de «dignité». «Le progrès de la justice est lié à celui des
connaissances et s'opère à travers toutes les vicissitudes politiques.»
La justice n'est pas encore; mais elle se fait, et elle sera.
La première partie, _Silence au coeur_, écrite presque toute sous
l'impression de la guerre et de la Commune, est superbe de tristesse et
d'ironie, parfois de cruauté. Il m'est revenu que M. Sully-Prudhomme
jugeait maintenant «l'appel au coeur» trop rapide, trop commode, trop
semblable au fameux démenti que se donne Kant dans la _Critique de la
raison pratique_, et qu'il se proposait, dans une prochaine édition, de
n'invoquer ce «cri» de la conscience que comme un argument subsidiaire et
de le reporter après la définition de la «dignité», qui remplit la neuvième
_Veille_. Il me semble qu'il aurait tort et que sa première marche est plus
naturelle. Le poète, au début, a déjà l'idée de la justice puisqu'il part
à sa recherche. L'investigation terminée, il constate que son insuccès n'a
fait que rendre cette idée plus impérieuse. «L'appel au coeur» n'est donc
qu'un retour mieux renseigné au point de départ. Le chercheur persiste,
malgré la non-existence de la justice, à croire à sa nécessité, et, ne
pouvant en éteindre en lui le désir, il tente d'en éclaircir l'idée,
d'en trouver une définition qui explique son absence dans le passé et sa
réalisation si incomplète dans le présent. Il est certain, à y regarder de
près, que le poète revient sur ce qu'il a dit et le rétracte partiellement;
mais il vaut mieux que ce retour soit provoqué par une protestation
du coeur que si le raisonnement, de lui-même, faisait volte-face.
En réalité, il n'y avait qu'un moyen de donner à l'oeuvre une consistance
irréprochable: c'était de pousser le pessimisme du commencement à ses
conséquences dernières; de conclure, n'ayant découvert nulle part la
justice, que le désir que nous en avons est une maladie dont il faut
guérir, et de tomber de Darwin en Hobbes. Mais, plus logique, le livre
serait à la fois moins sincère et moins vrai.
Ce que j'ai envie de reprocher à M. Sully-Prudhomme, ce n'est pas la
brusquerie du retour au coeur (les «Voix» d'ailleurs l'ont préparé), ni
une contradiction peut-être inévitable en pareil sujet: c'est plutôt que
sa définition de la dignité et ce qui s'ensuit l'ait trop complètement
tranquillisé, et qu'il trompe son coeur au moment où il lui revient, où il
se flatte de lui donner satisfaction. La justice sera? Mais le coeur veut
qu'elle soit et qu'elle ait toujours été. Je n'admets pas que tant d'êtres
aient été sacrifiés pour me faire parvenir à l'état d'excellence où je
suis. Je porte ma dignité comme un remords si elle est faite de tant de
douleurs. Cet admirable sonnet de la cinquième _Veille_ reste vrai, et le
sera jusqu'à la fin des temps.
Nous prospérons! Qu'importe aux anciens malheureux,
Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître,
Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître,
Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!
Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître.
Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être
Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.
La tâche humaine est longue, et sa fin décevante.
Des générations la dernière vivante
Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés.
Et les premiers auteurs de la glèbe féconde
N'auront pas vu courir sur la face du monde
Le sourire paisible et rassurant des blés.
Voilà qui infirme l'optimisme des dernières pages. Ce sont elles qu'il
faudrait intituler _Silence au coeur!_ car c'est l'optimisme qui est sans
coeur. Il est horrible que nous concevions la justice et qu'elle ne soit
pas dès maintenant réalisée. Mais, si elle l'était, nous ne la concevrions
pas. Après cela, on ne vivrait pas si on songeait toujours à ces choses. Le
poète, pour en finir, veut croire au futur règne de la justice et prend son
parti de toute l'injustice qui aura précédé. Que ne dit-il que cette
solution n'en est pas une et que cette affirmation d'un espoir qui suppose
tant d'oublis est en quelque façon un coup de désespoir? Il termine, comme
il a coutume, par un appel à l'action; mais c'est un remède, non une
réponse.
Tel qu'il est, j'aime ce poème. La forme est d'une symétrie compliquée.
Dans les sept premières _Veilles_, à chaque sonnet du «chercheur», des
«voix», celles du sentiment ou de la tradition, répondent par trois
quatrains et demi; le chercheur achève le dernier quatrain par une réplique
ironique ou dédaigneuse et passe à un autre sonnet. On a reproché à M.
Sully-Prud'homme d'avoir accumulé les difficultés comme à plaisir. Non à
plaisir, mais à dessein, et le reproche tombe puisqu'il les a vaincues.
Plusieurs auraient préféré à ce dialogue aux couplets égaux et courts une
série de «grand morceaux». Le poète a craint sans doute de verser dans le
«développement», d'altérer la sévérité de sa conception. L'étroitesse des
formes qu'il a choisies endigue sa pensée, la fait mieux saillir, et leur
retour régulier rend plus sensible la démarche rigoureuse de
l'investigation: chaque sonnet en marque un pas, et un seul. Puis cette
alternance de l'austère sonnet positiviste et des tendres strophes
spiritualistes, de la voix de la raison et de celle du coeur qui finissent
par s'accorder et se fondre, n'a rien d'artificiel, après tout, que quelque
excès de symétrie. Tandis que les philosophes en prose ne nous donnent que
les résultats de leur méditation, le poète nous fait assister à son effort,
à son angoisse, nous fait suivre cette odyssée intérieure où chaque
découverte partielle de la pensée a son écho dans le coeur et y fait naître
une inquiétude, une terreur, une colère, un espoir, une joie; où à chaque
état successif du cerveau correspond un état sentimental: l'homme est ainsi
tout entier, avec sa tête et avec ses entrailles, dans cette recherche
méthodique et passionnée.
Toute spéculation philosophique recouvre ou peut recouvrir une sorte de
drame intérieur: d'où la légitimité de la poésie philosophique. Je
comprends peu que quelques-uns aient accueilli _Justice_ avec défiance,
jugeant que l'auteur avait fait sortir la poésie de son domaine naturel.
J'avoue que l'_Éthique_ de Spinoza se mettrait difficilement en vers; mais
l'idée que l'_Éthique_ nous donne du monde et la disposition morale où elle
nous laisse sont certainement matière à poésie. (Remarquez que Spinoza a
donné à son livre une forme symétrique à la façon des traités de géométrie,
et que, pour qui embrasse l'ensemble, il y a dans cette ordonnance
extérieure, dans ce _rythme_, une incontestable beauté.) L'expression des
idées même les plus abstraites emprunte au vers un relief saisissant: la
_Justice_ en offre de nombreux exemples et décisifs. Il est très malaisé de
dire où finit la poésie. «Le vers est la forme la plus apte à consacrer ce
que l'écrivain lui confie, et l'on peut, je crois, lui confier, outre tous
les sentiments, presque toutes les idées», dit M. Sully-Prudhomme. S'il
faut reconnaître que la métaphysique pure échappe le plus souvent à
l'étreinte de la versification,--dès qu'elle aborde les questions humaines
et où le coeur s'intéresse, dès qu'il s'agit de nous et de notre destinée,
la poésie peut intervenir. Ajoutez qu'elle est fort capable de résumer, au
moins dans leurs traits généraux, les grandes constructions métaphysiques
et de les _sentir_ après qu'elles ont été pensées. La poésie à l'origine,
avec les didactiques, les gnomiques et les poètes philosophes, condensait
toute la science humaine; elle le peut encore aujourd'hui.
X
Bien des choses resteraient à dire. Surtout il faudrait étudier la forme de
M. Sully-Prudhomme. Il s'en est toujours soucié (l'_Art_, _Encore_). Elle
est partout d'une admirable précision. Voyez dans les _Vaines tendresses_,
l'_Indifférente_, le _Lit de Procuste_; le premier sonnet des _Épreuves_;
les dernières strophes de la _Justice_: je cite, à mesure qu'elles me
reviennent, ces pages où la précision est particulièrement frappante. Il va
soignant de plus en plus ses rimes; la forme du sonnet, de ligne si arrêtée
et de symétrie si sensible, qui appelle la précision et donne le relief,
lui est chère entre toutes: il a fait beaucoup de sonnets, et les plus
beaux peut-être de notre langue. Or la précision est du contour, non de la
couleur: M. Sully-Prudhomme est un «plastique» plus qu'un coloriste. En
Italie il a surtout vu les statues et, dans les paysages, les lignes
(_Croquis italiens_). Quand il se contente de décrire, son exactitude est
incomparable (la _Place Saint-Jean-de-Latran_, _Torses antiques_, _Sur un
vieux tableau_, etc.). Son imagination ne va jamais sans pensée; c'est pour
cela qu'elle est si nette et d'une qualité si rare: elle subit le contrôle
et le travail de la réflexion qui corrige, affine, abrège. Il n'a pas un
vers banal: éloge unique, dont le correctif est qu'il a trop de vers
difficiles. Son imagination est, d'ailleurs, des plus belles et, sous ses
formes brèves, des plus puissantes qu'on ait vues. S'il est vrai qu'une des
facultés qui font les grands poètes, c'est de saisir entre le monde moral
et le monde matériel beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que ne
fait le commun des hommes, M. Sully-Prudhomme est au premier rang. Près de
la moitié des sonnets des _Épreuves_ (on peut compter) sont des images, des
métaphores sobrement développées et toutes surprenantes de justesse et de
grâce ou de grandeur. Ses autres recueils offrent le même genre de
richesse. J'ose dire que, parmi nos poètes, il est, avec Victor Hugo, dans
un goût très différent, le plus grand trouveur de symboles.