Cette conclusion du _Zénith_ nous sert de passage aux poèmes proprement
philosophiques. Une partie des _Épreuves_ y était déjà un acheminement, et
nous avions rencontré dans la _Vie intérieure_ de merveilleuses définitions
de l'_Habitude_, de l'_Imagination_ et de la _Mémoire_. Entre temps, M.
Sully-Prudhomme avait traduit littéralement en vers le premier livre de
Lucrèce et avait fait précéder sa traduction d'une préface kantienne. Puis,
les stances _Sur la mort_ essayaient de concevoir la vie par-delà la tombe
et, n'y parvenant pas, expiraient dans une sorte de résignation violente,
Le poème des _Destins_ a de plus hautes visées encore. Il nous offre
parallèlement une vue optimiste et une vue pessimiste du monde, et conclut
que toutes deux sont vraies. L'Esprit du mal songe d'abord à faire un monde
entièrement mauvais et souffrant; mais un tel monde ne durerait pas: afin
qu'il souffre et persiste à vivre, l'Esprit du mal lui donne l'amour, le
désir, les trêves perfides, les illusions, les biens apparents pour voiler
les maux réels, l'ignorance irrémédiable et jamais résignée, le mensonge
atroce de la liberté:
Oui, que l'homme choisisse et marche en proie au doute,
Créateur de ses pas et non point de sa route,
Artisan de son crime et non de son penchant;
Coupable, étant mauvais, d'avoir été méchant;
Cause inintelligible et vaine, condamnée
À vouloir pour trahir sa propre destinée,
Et pour qu'ayant créé son but et ses efforts,
Ce dieu puisse être indigne et rongé de remords...
L'Esprit du bien, de son côté, voulant créer un monde le plus heureux
possible, songe d'abord à ne faire de tout le chaos que deux âmes en deux
corps qui s'aimeront et s'embrasseront éternellement. Cela ne le satisfait
point: le savoir est meilleur que l'amour. Mais l'absolu savoir ne laisse
rien à désirer; la recherche vaut donc mieux; et le mérite moral, le
dévouement, le sacrifice, sont encore au-dessus... En fin de compte, il
donne à l'homme, tout comme avait fait l'Esprit du mal, le désir,
l'illusion, la douleur, la liberté. Ainsi le monde nous semble mauvais, et
nous ne saurions en concevoir un autre supérieur (encore moins un monde
actuellement parfait). Nous ne le voudrions pas, ce monde idéal, sans la
vertu et sans l'amour: et comment la vertu et l'amour seraient-ils sans le
désir ni l'effort--et l'effort et le désir sans la douleur?
Essayerons-nous, ne pouvant supprimer la douleur sans supprimer ce qu'il y
a de meilleur en l'homme, d'en exempter après l'épreuve ceux qu'elle aurait
faits justes et de ne la répartir que sur les indignes en la proportionnant
à leur démérite? Mais la vertu ne serait plus la vertu dans un monde où la
justice régnerait ainsi. Et il ne faut pas parler d'éliminer au moins les
douleurs inutiles qui ne purifient ni ne châtient, celles, par exemple, des
petits enfants. Il faut qu'il y en ait trop et qu'il y en ait de gratuites
et d'inexplicables, pour qu'il y en ait d'efficaces. Il faut à la vertu,
pour être, un monde inique et absurde où le souffrance soit distribuée au
hasard. La réalisation de la justice anéantirait l'idée même de justice. On
n'arrive à concevoir le monde plus heureux qu'en dehors de toute notion de
mérite: et qui aurait le courage de cette suppression? S'il n'est immoral,
il faut qu'il soit _amoral_. Le sage accepte le monde comme il est et se
repose dans une soumission héroïque près de laquelle tous les orgueils sont
vulgaires.
La Nature nous dit: «Je suis la Raison même,
Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés;
L'Univers, sachez-le, qu'on l'exècre ou qu'on l'aime,
Cache un accord profond des Destins balancés.
«Il poursuit une fin que son passé renferme,
Qui recule toujours sans lui jamais faillir;
N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme,
Il n'a pas été jeune et ne peut pas vieillir.
«Il s'accomplit tout seul, artiste, oeuvre et modèle;
Ni petit, ni mauvais, il n'est ni grand, ni bon.
Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle
Et sa nécessité ne comporte aucun don...
«Je n'accepte de toi ni voeux ni sacrifices,
Homme; n'insulte pas mes lois d'une oraison.
N'attends de mes décrets ni faveurs, ni caprices.
Place ta confiance en ma seule raison!»...
Oui, Nature, ici-bas mon appui, mon asile,
C'est ta fixe raison qui met tout en son lieu;
J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile
Ne s'étendit jamais sous le char de son dieu...
Ignorant tes motifs, nous jugeons par les nôtres:
Qui nous épargne est juste, et nous nuit, criminel.
Pour toi qui fais servir chaque être à tous les autres,
Rien n'est bon ni mauvais, tout est rationnel...
Ne mesurant jamais sur ma fortune infime
Ni le bien ni mal, dans mon étroit sentier
J'irai calme, et je voue, atome dans l'abîme,
Mon humble part de force à ton chef-d'oeuvre entier.
Il serait intéressant de rapprocher de ces vers certaines pages de M.
Renan. L'auteur des _Dialogues philosophiques_ a plus d'ironie, des dessous
curieux à démêler et dont on se méfie un peu; M. Sully-Prudhomme a plus de
candeur: incomparables tous deux dans l'expression de la plus fière et de
la plus aristocratique sagesse où l'homme moderne ait su atteindre.
Sagesse sujette à des retours d'angoisse. Il y a vraiment dans le monde
trop de douleur stérile et inexpliquée! Par moments le coeur réclame. De là
le poème de la _Justice_.