Que dans la science il y ait de la poésie, et non pas seulement, comme le
croyait l'abbé Delille, parce que la science offre une matière inépuisable
aux périphrases ingénieuses, cela ne fait pas question. André Chénier, en
qui le XVIIIe siècle a failli avoir son poète, le savait bien quand il
méditait son _Hermès_--et aussi Alfred de Vigny, cet artiste si original
que le public ne connaît guère, mais qui n'est pas oublié pour cela, quand
il écrivait la _Bouteille à la mer_. Assurément le ciel que nous a révélé
l'astronomie depuis Képler n'est pas moins beau, même aux yeux de
l'imagination, que le ciel des anciens (le _Lever du soleil_):
Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
Où du vrai monde erraient les fausses apparences...
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien
Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,
Il apparaît plus stable affranchi de soutien
Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
La science invente des machines formidables ou délicates, que l'ignorant
même admire pour l'étrangeté de leur structure, pour leur force implacable
et sourde, pour la quantité de travail qu'elles accomplissent. La science
donne au savant une joie sereine, aussi vive et aussi noble que pas un
sentiment humain, et dont l'expression devient lyrique sans effort. La
science rend l'homme maître de la nature et capable de la transformer: de
là une immense fierté aussi naturellement poétique que celle d'Horace ou de
Roland. La science suscite un genre d'héroïsme qui est proprement
l'héroïsme moderne et auquel nul autre peut-être n'est comparable, car il
est le plus désintéressé et le plus haut par son but, qui est la découverte
du vrai et la diminution de la misère universelle. La science est en train
de changer la face extérieure de la vie humaine et, par des espérances et
des vertus neuves, l'intérieur de l'âme. Un poète qui paraîtrait l'ignorer
ne serait guère de son temps: et M. Sully-Prudhomme en est jusqu'aux
entrailles. On se rappelle les derniers sonnets des _Épreuves_. J'y
joindrai les _Écuries d'Augias_, qui nous racontent, sous une forme
qu'avouerait Chénier, le moins mythologique, le plus «moderne» des travaux
d'Hercule, celui qui exigeait le plus d'énergie morale et qui ressemble le
plus à une besogne d'ingénieur. Le _Zénith_ est un hymne magnifique et
précis à la science, et qui réunit le plus possible de pensée, de
description exacte et de mouvement lyrique. M. Sully-Prudhomme n'a jamais
fait plus complètement ce qu'il voulait faire. Voici des strophes qui
tirent une singulière beauté de l'exactitude des définitions, des sobres
images qui les achèvent, et de la grandeur de l'objet défini:
Nous savons que le mur de la prison recule;
Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule,
Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt;
Que la mer s'arrondit sous la course des voiles;
Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles;
Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.
Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme,
Que l'infini l'égale au plus chétif atome;
Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés,
Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre,
Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre,
Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés...
Faut-il descendre dans le détail? Nous signalons aux périphraseurs du
dernier siècle, pour leur confusion, ces deux vers sur le baromètre, qu'ils
auraient tort d'ailleurs de prendre pour une périphrase:
Ils montent, épiant l'échelle où se mesure
L'audace du voyage au déclin du mercure,
et ces deux autres qui craquent, pour ainsi dire, de concision:
Mais la terre suffit à soutenir la base
D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase...
Notez que ces curiosités n'arrêtent ni ne ralentissent le mouvement
lyrique; que l'effort patient de ces définitions précises n'altère en rien
la véhémence du sentiment qui emporte le poète. Après le grave prélude, les
strophes ont une large allure d'ascension. Une des beautés du _Zénith_,
c'est que l'aventure des aéronautes y devient un drame symbolique; que leur
ascension matérielle vers les couches supérieures de l'atmosphère
représente l'élan de l'esprit humain vers l'inconnu. Et après que nous
avons vu leurs corps épuisés tomber dans la nacelle, la métaphore est
superbement reprise et continuée:
Mais quelle mort! La chair, misérable martyre,
Retourne par son poids où la cendre l'attire;
Vos corps sont revenus demander des linceuls.
Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre
Et, laissant retomber le voile du mystère,
Vous avez achevé l'ascension tout seuls.
Le poète, en finissant, leur décerne l'immortalité positiviste, la
survivance par les oeuvres dans la mémoire des hommes:
Car de sa vie à tous léguer l'oeuvre et l'exemple,
C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample.
C'est durer dans l'espèce en tout temps, en tout lieu.
C'est finir d'exister dans l'air où l'heure sonne,
Sous le fantôme étroit qui borne la personne,
Mais pour commencer d'être à la façon d'un dieu!
L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve.
Le délice éternel que le poète éprouve,
C'est un soir de durée au coeur des amoureux!...
En sorte qu'on ne goûte que vivant et par avance sa gloire à venir et que
les grands hommes, les héros et les gens de bien vivent avant la mort leur
immortalité. C'est un rêve généreux et dont le désintéressement paradoxal
veut de fermes coeurs, que celui qui dépouille ainsi d'égoïsme notre
survivance même. Illusion! mais si puissante sur certaines âmes choisies
qu'il n'est guère pour elles de plus forte raison d'agir.