M. Sully-Prudhomme me semble avoir apporté à l'expression de l'amour le
même renouvellement qu'à celle des autres sentiments poétiques. _Jeunes
filles_ et _Femmes_ sont aussi loin du _Lac_ ou du _Premier regret_ que
la _Vie intérieure_ l'était de l'_Épître à Byron_. Elvire a pu être une
personne réelle; mais dans les _Méditations_ Elvire idéalisée est une
vision, une fort belle image, mais une image en l'air, comme Laure ou
Béatrix. Qui a vu Elvire? Demande-t-on sa main? L'épouse-t-on? Elvire a
«des accents inconnus à la terre». Elvire n'apparaît que sur les lacs et
sous les clairs de lune. Mais, quelque discrétion que le poète y ait mise
et quoique des pièces d'un caractère impersonnel se mêlent à celles qui
peuvent passer pour des confessions, on sent à n'en pouvoir douter que les
vers de _Jeunes filles_ et _Femmes_ nous content par fragments une histoire
vraie, très ordinaire et très douloureuse, l'histoire d'un premier amour à
demi entendu, puis repoussé. Et la femme, que font entrevoir ces fines
élégies, n'est plus l'amante idéale que les poètes se repassent l'un à
l'autre: c'est bien une jeune fille de nos jours, apparemment une petite
bourgeoise (_Ma fiancée_, _Je ne dois plus_), et l'on sent qu'elle a vécu,
qu'elle vit encore peut-être. Sans doute Sainte-Beuve, dans ses poésies,
avait déjà particularisé l'amour général et lyrique et raconté ses
sentiments au lieu de les chanter; mais sa «note» n'est que familière à la
façon de Wordsworth et son style est souvent entaché des pires affectations
romantiques. L'analyse est autrement pénétrante chez M. Sully-Prudhomme. On
n'avait jamais dit avec cette tendresse et cette subtilité l'aventure des
coeurs de dix-huit ans, et d'abord l'éveil de l'amour chez l'enfant, son
tressaillement sous les caresses d'une grande fille, «les baisers fuyants
risqués aux chatons des bagues» (_Jours lointains_), et plus tard, quand
l'enfant a grandi, ses multiples et secrètes amours (_Un sérail_), puis la
première passion et ses délicieux commencements (le _Meilleur moment des
amours_), et la grâce et la pureté de la vraie jeune fille, puis la grande
douleur quand la bien-aimée est aux bras d'un autre (_Je ne dois plus_), et
l'obsession du cher souvenir:
... Et je la perds toute ma vie
En d'inépuisables adieux.
Ô morte mal ensevelie,
Ils ne t'ont pas fermé les yeux.
Le poète, à l'affût de ses impressions, les aiguise et les affine par
la curiosité créatrice de ce regard intérieur et parvient à de telles
profondeurs de tendresse, imagine des façons d'aimer où il y a tant de
tristesse, des façons de se plaindre où il y a tant d'amour, et trouve pour
le dire des expressions si exactes et si douces à la fois, que le mieux
est de céder au charme sans tenter de le définir. N'y a-t-il pas une
merveilleuse «invention» de sentiment dans les stances de _Jalousie_ et
dans celles-ci, plus exquises encore:
Si je pouvais aller lui dire:
«Elle est à vous et ne m'inspire
Plus rien, même plus d'amitié;
Je n'en ai plus pour cette ingrate.
Mais elle est pâle, délicate.
Ayez soin d'elle par pitié!
«Écoutez-moi sans jalousie.
Car l'aile de sa fantaisie
N'a fait, hélas! que m'effleurer.
Je sais comment sa main repousse.
Mais pour ceux qu'elle aime elle est douce;
Ne la faites jamais pleurer!...»
Je pourrais vivre avec l'idée
Qu'elle est chérie et possédée
Non par moi, mais selon mon coeur.
Méchante enfant qui m'abandonnes,
Vois le chagrin que tu me donnes:
Je ne peux rien pour ton bonheur!