On pourrait dire: Ici commencent les poésies de M. Sully-Prudhomme. J'avoue
que j'ai de particulières tendresses pour ce petit recueil de la _Vie
intérieure_, peut-être parce qu'il est le premier et d'une âme plus jeune,
quoique douloureuse déjà. Par je ne sais quelle grâce de nouveauté, il me
semble que la _Vie intérieure_ est à peu près, à l'oeuvre de notre poète,
ce que les _Premières Méditations_ sont à celle de Lamartine. Et le
rapprochement de ces deux noms n'est point si arbitraire, en somme. À la
grande voix qui disait la mélancolie vague et flottante du siècle naissant
répond, après cinquante années, une voix moins harmonieuse, plus
tourmentée, plus pénétrante aussi, qui précise ce que chantait la première,
qui dit dans une langue plus serrée des tristesses plus réfléchies et des
impressions plus subtiles. Trois ou quatre sentiments, à qui va au fond,
défrayaient la lyre romantique. L'aspiration de nos âmes vers l'infini,
l'écrasement de l'homme éphémère et borné sous l'immensité et l'éternité de
l'univers, l'angoisse du doute, la communion de l'âme avec la nature, où
elle cherche le repos et l'oubli: tels sont les grands thèmes et qui
reviennent toujours. M. Sully-Prudhomme n'en invente pas de nouveaux, car
il n'y en a point, mais il approfondit les anciens. Ces vieux sentiments
affectent mille formes: il saisit et fixe quelques-unes des plus délicates
ou des plus détournées. La _Vie intérieure_, ce n'est plus le livre d'un
inspiré qui, les cheveux au vent, module les beaux lieux communs de la
tristesse humaine, mais le livre d'un solitaire qui vit replié, qui guette
en soi et note ses impressions les moins banales, dont la mélancolie est
armée de sens critique, dont toutes les douleurs viennent de l'intelligence
ou y montent.--«Pourquoi n'est-il plus possible de chanter le
printemps?--J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux...--Une petite
blessure peut lentement briser un coeur.--C'est parfois une caresse qui
fait pleurer: pourquoi?--Je voudrais oublier et renaître pour retrouver des
impressions neuves, et que la terre ne soit pas ronde, mais s'étende
toujours, toujours...--Je bégayais étant enfant et je tendais les bras.
Aujourd'hui encore; on n'a fait que changer mon bégayement...» Voilà les
sujets de quelques-unes de ces petites pièces «qu'on a faites petites pour
les faire avec soin».
Lamartine s'extasiait en trois cents vers sur les étoiles, sur leur nombre
et leur magnificence, et priait la plus proche de descendre sur la terre
pour y consoler quelque génie souffrant. M. Sully-Prudhomme, en trois
quatrains, songe à la plus lointaine, qu'on ne voit pas encore, dont la
lumière voyage et n'arrivera qu'aux derniers de notre race; il les supplie
de dire à cette étoile qu'il l'a aimée; et il donne à la pièce ce titre qui
en fait un symbole: l'_Idéal_. On voit combien le sentiment est plus
cherché, plus intense (et notez qu'il implique une donnée
scientifique).--De même, tandis que le poète des _Méditations_ s'épanche
noblement sur l'immortalité de l'âme et déploie à larges nappes les vieux
arguments spiritualistes, le philosophe de la _Vie intérieure_ écrit ces
petits vers:
J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front
Une âme invisible et présente.....
Partout scintillent les couleurs.
Mais d'où vient cette force en elles?
Il existe un bleu dont je meurs
Parce qu'il est dans les prunelles.
Tous les corps offrent des contours.
Mais d'où vient la forme qui touche?
Comment fais-tu les grands amours,
Petite ligne de la bouche?...
Déjà tombent l'enthousiasme et la foi des premiers poèmes. Toutes ces
petites «méditations» sont tristes, et d'une tristesse qui ne berce pas,
mais qui pénètre, qui n'est pas compensée par le charme matériel d'une
forme musicale, mais plutôt par le plaisir intellectuel que nous donne la
révélation de ce que nous avons de plus rare au coeur. Sans doute les
souffrances ainsi analysées se ramènent, ici tout comme chez les lyriques
qui pensent peu, à une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de
n'être que nous; mais, comme j'ai dit, M. Sully-Prudhomme n'exprime que des
cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des âmes
raffinées. Il vous définit tel désir, tel regret, tel malaise
aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez; nul poète ne nous
fait plus souvent la délicieuse surprise de nous dévoiler à nous-mêmes ce
que nous éprouvions obscurément.
Je voudrais pouvoir dire qu'il tire au clair la vague mélancolie
romantique: il décompose en ses éléments les plus cachés «cette tendresse
qu'on a dans l'âme et où tremblent toutes les douleurs» (_Rosées_).
De là le charme très puissant de cette poésie si discrète et si concise:
c'est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des
découvertes dont nous nous savons bon gré et nous enrichissait le coeur de
délicatesses nouvelles. Jamais la poésie n'a plus pensé et jamais elle n'a
été plus tendre: loin d'émousser le sentiment, l'effort de la réflexion
le rend plus aigu. On éprouve la vérité de ces remarques de Pascal (je
rappelle que Pascal emploie une langue qui n'est plus tout à fait la
nôtre): «À mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus
grandes...--La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion,» etc.
Ajoutez à ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d'une
simplicité infiniment méditée, qui joint étroitement, dans sa trame, à la
précision la plus serrée la grâce et l'éclat d'images nombreuses et courtes
et qui ravissent par leur justesse: forme si travaillée que souvent la
lecture, invinciblement ralentie, devient elle-même un travail:
Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi.