II

On pourrait dire: Ici commencent les poésies de M. Sully-Prudhomme. J'avoue

que j'ai de particulières tendresses pour ce petit recueil de la _Vie

intérieure_, peut-être parce qu'il est le premier et d'une âme plus jeune,

quoique douloureuse déjà. Par je ne sais quelle grâce de nouveauté, il me

semble que la _Vie intérieure_ est à peu près, à l'oeuvre de notre poète,

ce que les _Premières Méditations_ sont à celle de Lamartine. Et le

rapprochement de ces deux noms n'est point si arbitraire, en somme. À la

grande voix qui disait la mélancolie vague et flottante du siècle naissant

répond, après cinquante années, une voix moins harmonieuse, plus

tourmentée, plus pénétrante aussi, qui précise ce que chantait la première,

qui dit dans une langue plus serrée des tristesses plus réfléchies et des

impressions plus subtiles. Trois ou quatre sentiments, à qui va au fond,

défrayaient la lyre romantique. L'aspiration de nos âmes vers l'infini,

l'écrasement de l'homme éphémère et borné sous l'immensité et l'éternité de

l'univers, l'angoisse du doute, la communion de l'âme avec la nature, où

elle cherche le repos et l'oubli: tels sont les grands thèmes et qui

reviennent toujours. M. Sully-Prudhomme n'en invente pas de nouveaux, car

il n'y en a point, mais il approfondit les anciens. Ces vieux sentiments

affectent mille formes: il saisit et fixe quelques-unes des plus délicates

ou des plus détournées. La _Vie intérieure_, ce n'est plus le livre d'un

inspiré qui, les cheveux au vent, module les beaux lieux communs de la

tristesse humaine, mais le livre d'un solitaire qui vit replié, qui guette

en soi et note ses impressions les moins banales, dont la mélancolie est

armée de sens critique, dont toutes les douleurs viennent de l'intelligence

ou y montent.--«Pourquoi n'est-il plus possible de chanter le

printemps?--J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux...--Une petite

blessure peut lentement briser un coeur.--C'est parfois une caresse qui

fait pleurer: pourquoi?--Je voudrais oublier et renaître pour retrouver des

impressions neuves, et que la terre ne soit pas ronde, mais s'étende

toujours, toujours...--Je bégayais étant enfant et je tendais les bras.

Aujourd'hui encore; on n'a fait que changer mon bégayement...» Voilà les

sujets de quelques-unes de ces petites pièces «qu'on a faites petites pour

les faire avec soin».

Lamartine s'extasiait en trois cents vers sur les étoiles, sur leur nombre

et leur magnificence, et priait la plus proche de descendre sur la terre

pour y consoler quelque génie souffrant. M. Sully-Prudhomme, en trois

quatrains, songe à la plus lointaine, qu'on ne voit pas encore, dont la

lumière voyage et n'arrivera qu'aux derniers de notre race; il les supplie

de dire à cette étoile qu'il l'a aimée; et il donne à la pièce ce titre qui

en fait un symbole: l'_Idéal_. On voit combien le sentiment est plus

cherché, plus intense (et notez qu'il implique une donnée

scientifique).--De même, tandis que le poète des _Méditations_ s'épanche

noblement sur l'immortalité de l'âme et déploie à larges nappes les vieux

arguments spiritualistes, le philosophe de la _Vie intérieure_ écrit ces

petits vers:

J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front

Une âme invisible et présente.....

Partout scintillent les couleurs.

Mais d'où vient cette force en elles?

Il existe un bleu dont je meurs

Parce qu'il est dans les prunelles.

Tous les corps offrent des contours.

Mais d'où vient la forme qui touche?

Comment fais-tu les grands amours,

Petite ligne de la bouche?...

Déjà tombent l'enthousiasme et la foi des premiers poèmes. Toutes ces

petites «méditations» sont tristes, et d'une tristesse qui ne berce pas,

mais qui pénètre, qui n'est pas compensée par le charme matériel d'une

forme musicale, mais plutôt par le plaisir intellectuel que nous donne la

révélation de ce que nous avons de plus rare au coeur. Sans doute les

souffrances ainsi analysées se ramènent, ici tout comme chez les lyriques

qui pensent peu, à une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de

n'être que nous; mais, comme j'ai dit, M. Sully-Prudhomme n'exprime que des

cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des âmes

raffinées. Il vous définit tel désir, tel regret, tel malaise

aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez; nul poète ne nous

fait plus souvent la délicieuse surprise de nous dévoiler à nous-mêmes ce

que nous éprouvions obscurément.

Je voudrais pouvoir dire qu'il tire au clair la vague mélancolie

romantique: il décompose en ses éléments les plus cachés «cette tendresse

qu'on a dans l'âme et où tremblent toutes les douleurs» (_Rosées_).

De là le charme très puissant de cette poésie si discrète et si concise:

c'est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des

découvertes dont nous nous savons bon gré et nous enrichissait le coeur de

délicatesses nouvelles. Jamais la poésie n'a plus pensé et jamais elle n'a

été plus tendre: loin d'émousser le sentiment, l'effort de la réflexion

le rend plus aigu. On éprouve la vérité de ces remarques de Pascal (je

rappelle que Pascal emploie une langue qui n'est plus tout à fait la

nôtre): «À mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus

grandes...--La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion,» etc.

Ajoutez à ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d'une

simplicité infiniment méditée, qui joint étroitement, dans sa trame, à la

précision la plus serrée la grâce et l'éclat d'images nombreuses et courtes

et qui ravissent par leur justesse: forme si travaillée que souvent la

lecture, invinciblement ralentie, devient elle-même un travail:

Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 12 / 82 题