IV

Je dirai des _Épreuves_ à peu près ce que j'ai dit des recueils précédents:

M. Sully-Prudhomme renouvelle un fonds connu par plus de pensée et plus

d'analyse exacte que la poésie n'a accoutumé d'en porter. «Si je dis

toujours la même chose, c'est que c'est toujours la même chose», remarque

fort sensément le Pierrot de Molière. La critique n'est pas si aisée,

malgré l'axiome que l'on sait; et il faut être indulgent aux répétitions

nécessaires. En somme, une étude spéciale sur un poète--et sur un poète

vivant dont la personne ne peut être qu'effleurée et qui, trop proche, est

difficile à bien juger--et sur un poète lyrique qui n'exprime que son âme

et qui ne raconte pas d'histoires--se réduit à marquer autant qu'on peut sa

place et son rôle dans la littérature, à chercher où gît son originalité et

des formules qui la définissent, à rappeler en les résumant quelques-unes

de ses pièces les plus caractéristiques. Ainsi une étude même

consciencieuse, même amoureuse, sur une oeuvre poétique considérable peut

tenir en quelques pages, et fort sèches. Le critique ingénu se désole. Il

voudrait concentrer et réfléchir dans sa prose comme dans un miroir son

poète tout entier. Il lui en coûte d'être obligé de choisir entre tant de

pages qui l'ont également ravi; il lui semble qu'il fait tort à l'auteur,

qu'il le trahit indignement; il est tenté de tout résumer, puis de tout

citer et, supprimant son commentaire, de laisser le lecteur jouir du texte

vivant. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de s'évertuer à en enfermer

l'âme, sans être bien sûr de la tenir, dans des formules laborieuses et

tâtonnantes? On les sent si incomplètes et, même quand elles sont à peu

près justes, si impuissantes à traduire le je ne sais quoi par où l'on est

surtout séduit! À quoi bon définir difficilement ce qu'il est si facile et

si délicieux de sentir? L'excuse du critique, c'est qu'il s'imagine que son

effort, si humble qu'il soit, ne sera pas tout à fait perdu, c'est qu'il

croit travailler à ce que Sainte-Beuve appelait _l'histoire naturelle des

esprits_, qui sera une belle chose quand elle sera faite. C'est qu'enfin

une piété le pousse à parler des artistes qu'il aime; qu'à chercher les

raisons de son admiration, il la sent croître, et que son effort pour la

dire, même avorté, est encore un hommage.

Les _Épreuves_, si on en croit le sonnet qui leur sert de préface, n'ont

pas été écrites d'après un plan arrêté d'avance. Mais il s'est trouvé que

les sonnets où le poète, à vingt-cinq ans, contait au jour le jour sa vie

intérieure pouvaient être rangés sous ces quatre titres: _Amour_, _Doute_,

_Rêve_, _Action_; et le poète nous les a livrés comme s'ils se rapportaient

à quatre époques différentes de sa vie. La vérité est qu'il a l'âme assez

riche pour vivre à la fois de ces quatre façons.

Les sonnets d'_Amour_ sont plus sombres et plus amers que les pièces

amoureuses du premier volume: le travail de la pensée a transformé la

tendresse maladive en révolte contre la tyrannie de la beauté et contre un

sentiment qui est de sa nature inassouvissable. (_Inquiétude_, _Trahison_,

_Profanation_, _Fatalité_, _Où vont-ils?_ _L'Art sauveur_.)--Les sonnets

du _Doute_ marquent un pas de plus vers la poésie philosophique. Voyez le

curieux portrait de Spinoza:

C'était un homme doux, de chétive santé...

et le sonnet des _Dieux_, qui définit le Dieu du laboureur, le Dieu du

curé, le Dieu du déiste, le Dieu du savant, le Dieu de Kant et le Dieu de

Fichte, tout cela en onze vers, et qui finit par celui-ci:

Dieu n'est pas rien, mais Dieu n'est personne: il est tout.

et le _Scrupule_, qui vient ensuite:

Étrange vérité, pénible à concevoir,

Gênante pour le coeur comme pour la cervelle,

Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir

D'autres sonnets expriment le doute non plus philosophant mais souffrant.

Jusque-là les «angoisses du doute», même sincère, avaient eu chez les

poètes quelque chose d'un peu théâtral: ainsi les _Novissima Verba_ de

Lamartine; ainsi dans Hugo, les stances intitulées: _Que nous avons le

doute en nous_. Ajoutez que presque toujours, chez les deux grands

lyriques, le doute s'éteint dans la fanfare d'un acte de foi. Musset est

évidemment plus malade dans l'_Espoir en Dieu_; mais son mal vient du coeur

plutôt que du cerveau. Ce qu'il en dit de plus précis est que «malgré lui,

l'infini le tourmente». Sa plainte est plutôt d'un viveur fourbu qui craint

la mort que d'un homme en quête du vrai. Il ne paraît guère avoir lu les

philosophes qu'il énumère dédaigneusement et caractérise au petit bonheur.

Pour sûr, ce n'est point la Grande Ourse qui lui a fait examiner, à lui,

ses prières du soir; et la ronflante apostrophe à Voltaire, volontiers

citée par les ecclésiastiques, ne part pas d'un grand logicien. M.

Sully-Prudhomme peut se rencontrer une fois avec Musset et, devant un

Christ en ivoire et une Vénus de Milo (_Chez l'antiquaire_), regretter «la

volupté sereine et l'immense tendresse» dans un sonnet qui contient en

substance les deux premières pages de _Rolla_. Mais son doute est autre

chose qu'un obscur et emphatique malaise: il a des origines scientifiques,

s'exprime avec netteté et, pour être clair, n'en est pas moins émouvant. Et

comme il est négation autant que doute, le vide qu'il laisse, mieux défini,

est plus cruel à sentir. Les Werther et les Rolla priaient sans trop savoir

qui ni quoi; le poète des _Épreuves_ n'a plus même cette consolation

lyrique:

Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs...

J'ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,

Redire le _Credo_ que ma bouche épela:

Je ne sens rien du tout devant moi. C'est horrible.

Ce ne sont plus douleurs harmonieuses et indéfinies.

Le poète dit la plaie vive que laisse au coeur la foi

arrachée, la solitude de la conscience privée d'appuis

extérieurs et qui doit se juger et s'absoudre elle-même

(la _Confession_):

Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre...

J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine...

Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.

Il dit les involontaires retours du coeur, non consentis par la raison,

vers les croyances d'autrefois (_Bonne mort_):

Prêtre, tu mouilleras mon front qui te résiste.

Trop faible pour douter, je m'en irai moins triste

Dans le néant peut-être, avec l'espoir chrétien.

Il dit les inquiétudes de l'âme qui, ayant répudié la religion de la grâce,

aspire à la justice. Il entend, bien loin dans le passé, le cri d'un

ouvrier des Pyramides; ce cri monte dans l'espace, atteint les étoiles:

Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice,

Et depuis trois mille ans, sous l'énorme bâtisse,

Dans sa gloire Chéops inaltérable dort.

Le dernier livre de M. Sully-Prudhomme sera la longue recherche d'une

réponse à ce _Cri perdu_.

Puis viennent les _Rêves_, le délice de s'assoupir, d'oublier, de boire la

lumière sans penser, de livrer son être «au cours de l'heure et des

métamorphoses», de se coucher sur le dos dans la campagne, de regarder les

nuages, de glisser lentement à la dérive sur une calme rivière, de fermer

les yeux par un grand vent et de le sentir qui agite vos cheveux, de jouir,

au matin, de «cette douceur profonde de vivre sans dormir tout en ne

veillant pas» (_Sieste_, _Éther_, _Sur l'eau_, le _Vent_, _Hora prima_).

Impossible de fixer dans une langue plus exacte des impressions plus

fugitives. Rêvait-on, quand on est capable d'analyser ainsi son rêve? C'est

donc un rêve plus attentif que bien des veilles. Loin d'être un sommeil de

l'esprit, il lui vient d'un excès de tension; il n'est point en deçà de la

réflexion, mais on le rencontre à ses derniers confins et par delà. Il

finit par être le rêve de Kant, qui n'est guère celui des joueurs de luth.

Ému, je ne sais rien de la cause émouvante.

C'est moi-même ébloui que j'ai nommé le ciel,

Et je ne sens pas bien ce que j'ai de réel.

Déjà dans une pièce des _Mélanges_ (_Pan_), par la même opération

paradoxale d'une inconscience qui s'analyse, M. Sully-Prudhomme avait

merveilleusement décrit cet évanouissement de la personnalité quand par les

lourds soleils la mémoire se vide, la volonté fuit, qu'on respire à la

façon des végétaux et qu'on se sent en communion avec la vie universelle...

Mais c'est assez rêver, il faut agir. Honte à qui dort parmi le travail de

tous, à qui jouit au milieu des hommes qui souffrent! Il y a, dans ce

psychologue subtil et tendre, un humanitaire, une sorte de positiviste

pieux, un croyant à la science et au progrès--un ancien candidat à l'École

polytechnique et qui a passé un an au Creusot, admirant les machines et

traduisant le premier livre de Lucrèce. Nul ne saurait vivre sans les

autres (la _Patrie_, _Un songe_); salut aux bienfaiteurs de l'humanité, à

l'inventeur inconnu de la roue, à l'inventeur du fer, aux chimistes, aux

explorateurs (la _Roue_, le _Fer_, le _Monde à nu_, les _Téméraires_)! Tous

ces sonnets d'ingénieur-poète étonnent par le mélange d'un lyrisme presque

religieux et d'un pittoresque emprunté aux engins de la science et de

l'industrie et aux choses modernes. Voici l'usine, «enfer de la Force

obéissante et triste», et le cabinet du chimiste, et le fond de l'Océan où

repose le câble qui unit deux mondes. Tel sonnet raconte la formation de la

terre (_En avant!_); tel autre enferme un sentiment délicat dans une

définition de la photographie (_Réalisme_). On dirait d'un Delille inspiré

et servi par une langue plus franche et plus riche. Parlons mieux: André

Chénier trouverait réalisée dans ces sonnets une part de ce qu'il rêvait de

faire dans son grand _Hermès_ ébauché. Ils servent de digne préface au

poème du _Zénith_.

Ainsi les _Épreuves_ nous montrent sous toutes ses faces le génie de M.

Sully-Prudhomme: j'aurais donc pu grouper son oeuvre entière sous les

quatre titres qui marquent les divisions de ce recueil. Plutôt que de la

ramasser de cette façon, j'ai cédé au plaisir de la parcourir, fût-ce un

peu lentement.

L'optimisme voulu et quasi héroïque de la dernière partie des _Épreuves_

rappelle celui des premiers _Poèmes_, mais est déjà autre chose. Il semble

que le poète ait songé: Je souffre et je passe mon temps à le dire et je

sens que la vie est mauvaise et pourtant je vis et l'on vit autour de moi.

D'où cette contradiction? Il faut donc que la vie ait, malgré tout, quelque

bonté en elle ou que la piperie en soit irrésistible. Un instant de joie

compense des années de souffrance. La science aussi est bonne, et aussi

l'action, qui nous apporte le même oubli que le rêve et a, de plus, cet

avantage d'améliorer d'une façon durable, si peu que ce soit, la destinée

commune. Mais le poète n'y croit, j'en ai peur, que par un coup d'État de

sa volonté sur sa tristesse intime et incurable; et voici ses vers les plus

encourageants, qui ne le sont guère.

Pour une heure de joie unique et sans retour,

De larmes précédée et de larmes suivie,

Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie:

Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour?

Une heure de soleil fait bénir tout le jour

Et, quand ta main ferait tout le jour asservie,

Une heure de tes nuits ferait encore envie

Aux morts, qui n'ont plus même une nuit pour l'amour...

Hé! oui, mais que prouve cela, sinon que l'homme est une bonne bête

vraiment et que la nature le dupe à peu de frais? Ils manquent de gaîté,

les sonnets optimistes du maître. À beau prêcher l'action, qui retombe si

vite, avec les _Solitudes_, dans les suaves et dissolvantes tristesses du

sentiment.

V

Est-ce un souvenir d'enfance? on le dirait. Je ne crois pas qu'une mère

puisse entendre sans que les larmes lui montent aux yeux les vers de

_Première solitude_ sur les petits enfants délicats et timides mis trop tôt

au collège.

Leurs blouses sont très bien tirées,

Leurs pantalons en bon état,

Leurs chaussures toujours cirées;

Ils ont l'air sage et délicat.

Les forts les appellent des filles

Et les malins des innocents:

Ils sont doux, ils donnent leurs billes,

Ils ne seront pas commerçants...

Oh! la leçon qui n'est pas sue

Le devoir qui n'est pas fini!

Une réprimande reçue!

Le déshonneur d'être puni!.....

Ils songent qu'ils dormaient naguères

Douillettement ensevelis

Dans les berceaux, et que les mères

Les prenaient parfois dans leurs lits...

Deux ou trois autres pièces de M. Sully-Prudhomme ont eu cette bonne

fortune de devenir populaires, je veux dire de plaire aux femmes, d'arriver

jusqu'au public des salons. Peut-être a-t-il été agacé parfois de n'être

pour beaucoup de gens que l'auteur du _Vase brisé_: mais qui sait si ce

n'est pas le _Vase brisé_ qui l'a fait académicien et qui a servi de

passeport aux _Destins_ et à la _Justice_?

Aussi bien son âme tient presque toute dans ce vase brisé. C'est encore de

«légères meurtrissures» devenues «des blessures fines et profondes» qu'il

s'agit dans les _Solitudes_. Impressions quintessenciées, nuances de

sentiment ultra-féminines dans un coeur viril, une telle poésie ne peut

être que le produit extrême d'une littérature, suppose un long passé

artistique et sentimental. Imaginez une âme qui aurait traversé le

romantisme, connu ce qu'il a de passion ardente et de belle rêverie,

qu'auraient ensuite affinée les curiosités de la poésie parnassienne, qui

aurait étendu par la science et par la réflexion le champ de sa sensibilité

et qui, recueillie, attentive à ses ébranlements et habile à les

multiplier, les dirait dans une langue dont la complexité et la recherche

toutes modernes s'enferment dans la rigueur et la brièveté d'un contour

classique... Glisserais-je au pathos sous prétexte de définition? Est-ce

ma faute si cette poésie n'est pas simple et si (à meilleur droit que les

Précieuses) «j'entends là-dessous un million de choses»?

Le mal que fait la lenteur des adieux prolongés; la paix douloureuse des

âmes où d'anciennes amours sont endormies, où les larmes sont figées comme

les longs pleurs des stalactites, mais où quelque chose pleure toujours;

les «joies sans causes», bonheurs égarés qui voyagent et semblent se

tromper de coeur; la mélancolie d'une allée de tilleuls du siècle passé où,

dans un temple en treillis, rit un Amour malin; la solitude des étoiles;

l'isolement croissant de l'homme, qui ne peut plus, comme le petit enfant,

vivre tout près de la terre et presser de ses deux mains la grande

nourrice; le doute sur son coeur; la peur, en sentant un amour nouveau, de

mal sentir, car c'est peut-être un ancien amour qui n'est pas mort; la

solitude de la laide «enfant qui sait aimer sans jamais être amante»;

l'espèce de malaise que cause, en mars, la renaissance de la nature au

solitaire qui a trop lu et trop songé; l'exil moral et la nostalgie de

l'artiste que la nécessité a fait bureaucrate ou marchand; la solitude du

poète, au théâtre, parmi les gaîtés basses de la foule; l'âcreté des amours

coupables et hâtives dans les bouges ou dans les fiacres errants; la

solitude des âmes, qui ne peuvent s'unir, et la vanité des caresses, qui ne

joignent que les corps; la solitude libératrice de la vieillesse, qui

affranchit de la femme et qui achève en nous la bonté; le désir de

s'éteindre en écoutant un chant de nourrice «pour ne plus penser, pour que

l'homme meure comme est né l'enfant...»: je ne puis qu'indiquer

quelques-uns des thèmes développés ou plutôt démêlés, dans les _Solitudes_,

par un poète divinement _sensible_. Et ce sont bien des «solitudes»: c'est

toujours, sous des formes choisies, la souffrance de se sentir seul--loin

de son passé qu'on traîne pourtant et seul avec ses souvenirs et ses

regrets,--loin de ce qu'on rêve et seul avec ses désirs,--loin des autres

âmes et seul avec son corps,--loin de la Nature même et du Tout qui nous

enveloppe et qui dure et seul avec des amours infinies dans un coeur

éphémère et fragile... C'est comme le détail subtil de notre impuissance à

jouir, sinon de la science même que nous avons de cette impuissance.

Les _Vaines tendresses_, ce sont encore des _solitudes_. Le plus grand

poète du monde n'a que deux ou trois airs qu'il répète, et sans qu'on s'en

plaigne (plusieurs même n'en ont qu'un) et, encore une fois, toute la

poésie lyrique tient dans un petit nombre d'idées et de sentiments

originels que varie seule la traduction, plus ou moins complète ou

pénétrante. Mais les _Vaines tendresses_ ont, dans l'ensemble, quelque

chose de plus inconsolable et de plus désenchanté: ses chères et amères

solitudes, le poète ne compte plus du tout en sortir. Le prologue (_Aux

amis inconnus_) est un morceau précieux:

Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir

Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise;

Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,

Tombe comme une larme à la place précise

Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir.

Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre

Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,

Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,

Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,

Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre?

C'est vrai, jamais ses vers ne nous ont mieux

nommé ni plus souvent les plus secrètes de nos souffrances.

Mais pourquoi ajoute-t-il:

Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu,

Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;

Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:

Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble;

Le reste en est fragile: épargnons-nous l'adieu!

Il y a je ne sais quelle dureté dans cette crainte et dans ce renoncement.

Le pessimisme gagne. Certaines pages portent la trace directe de l'_année

terrible_. L'amour de la femme, non idyllique, mais l'amour chez un homme

de trente ans, tient plus de place que dans les _Solitudes_, et aussi la

philosophie et le problème moral. Le _Nom_, _Enfantillage_, _Invitation à

la valse_, l'_Épousée_, sont de pures merveilles et dont le charme caresse;

mais que l'amour est tourmenté dans _Peur d'avare!_ et, dans _Conseil_ (un

chef-d'oeuvre d'analyse), quelle expérience cruelle on devine, et quelle

rancoeur!

Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,

Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant,

Au pas ferme, à la voix sonore,

Qui n'aille pas rêvant...

Les petites filles mêmes l'épouvantent (_Aux Tuileries_):

Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie,

Tous ces bambins, hommes futurs...

Çà et là quelques trêves par l'anéantissement voulu

de la réflexion:

S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,

Le voir passer;

Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,

Le voir glisser.....

Ce qu'il faut surtout lire, c'est cette surprenante mélodie du

_Rendez-vous_, où l'inexprimable est exprimé, où le poète, par des paroles

précises, mène on ne sait comment la pensée tout près de l'évanouissement

et traduit un état sentimental que la musique seule, semble-t-il, était

capable de produire et de traduire, en sorte qu'on peut dire que M.

Sully-Prudhomme a étendu le domaine de la poésie autant qu'il peut l'être

et par ses deux extrémités, du côté du rêve, et du côté de la pensée

spéculative, empiétant ici sur la musique et là sur la prose. Mais tout de

suite après ce songe, quel réveil triste et quels commentaires sur le

_Surgit amari aliquid_ (la _Volupté_, _Évolution_, _Souhait_)! La première

partie de la _Justice_ pourrait avoir pour conclusion désespérée les

stances du _Voeu_, si belles:

Quand je vois des vivants la multitude croître

Sur ce globe mauvais de fléaux infesté,

Parfois je m'abandonne à des pensers de cloître

Et j'ose prononcer un voeu de chasteté.

Du plus aveugle instinct je me veux rendre maître,

Hélas! non par vertu, mais par compassion.

Dans l'invisible essaim des condamnés à naître,

Je fais grâce à celui dont je sens l'aiguillon.

Demeure dans l'empire innommé du possible,

Ô fils le plus aimé qui ne naîtras jamais!

Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible,

Tu ne sortiras pas de l'ombre où je dormais!

Le zélé recruteur des larmes par la joie,

L'Amour, guette en mon sang une postérité.

Je fais voeu d'arracher au malheur cette proie:

Nul n'aura de mon coeur faible et sombre hérité.

Celui qui ne saurait se rappeler l'enfance,

Ses pleurs, ses désespoirs méconnus, sans trembler,

Au bon sens comme au droit ne fera point l'offense

D'y condamner un fils qui lui peut ressembler.

Celui qui n'a pas vu triompher sa jeunesse

Et traîne endoloris ses désirs de vingt ans

Ne permettra jamais que leur flamme renaisse

Et coure inextinguible en tous ses descendants!

L'homme à qui son pain blanc, maudit des populaces,

Pèse comme un remords des misères d'autrui,

À l'inégal banquet où se serrent les places

N'élargira jamais la sienne autour de lui!...

Les vers du _Rire_ pourraient servir de passage à la seconde partie

(_Retour au coeur_):

Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:

Nous souffrons chaque jour la peine universelle...

Et le _Retour au coeur_ est déjà dans la _Vertu_, ce raccourci de la

_Critique de la raison pratique_. Enfin les dernières stances _Sur la mort_

ressemblent fort à celles qui terminent les _Destins_; le ton seul diffère.

Ainsi (et c'est sans doute ce qui rend sa poésie lyrique si substantielle),

nous voyons M. Sully-Prudhomme tendre de plus en plus vers la poésie

philosophique.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 14 / 82 题