Une tête extraordinairement pensive, des yeux voilés--presque des yeux de
femme--dont le regard est comme tourné vers le dedans et semble, quand il
vous arrive, sortir «du songe obscur des livres» ou des limbes de la
méditation. On devine un homme qu'un continuel repliement sur soi,
l'habitude envahissante et incurable de la recherche et de l'analyse à
outrance (et dans les choses qui nous touchent le plus, et où la conscience
prend le plus d'intérêt) a fait singulièrement doux, indulgent et résigné,
mais triste à jamais, impropre à l'action extérieure par l'excès du travail
cérébral, inhabile au repos par le développement douloureux de la
sensibilité, défiant de la vie pour l'avoir trop méditée. _Spe lentus,
timidus futuri_. Il est certain qu'il a plus pâti de sa pensée que de la
fortune. Il nous dit quelque part que, tout enfant, il perdit son père, et
il nous parle d'un amour trahi: ce sont misères assez communes et il ne
paraîtrait pas que sa vie eut été exceptionnellement malheureuse si les
chagrins n'étaient à la mesure du coeur qui les sent. S'il a pu souffrir
plus qu'un autre de la nécessité de faire un métier pour vivre et du souci
du lendemain, une aisance subite est venue l'en délivrer d'assez bonne
heure. Mais cette délivrance n'était point le salut. La pensée solitaire et
continue le prit alors dans son engrenage. Vint la maladie par l'excessive
tension de l'esprit; et la nervosité croissante, féconde en douleurs
intimes; et le tourment de la perfection, qui stérilise. Au reste, il
aurait le droit de se reposer s'il le pouvait: son oeuvre est dès
maintenant complète et plus rien ne saurait augmenter l'admiration de ses
«amis inconnus».
I
Je crois que M. Sully-Prudhomme fût devenu ce qu'il est, de quelque façon
qu'eussent été conduites ses premières études. Pourtant il est bon de
constater que le poète, qui représente dans ce qu'il a de meilleur l'esprit
de ce siècle finissant, a reçu une éducation plus scientifique que
littéraire par la grâce de la fameuse «bifurcation», médiocre système pour
la masse, mais qui fut bon pour lui parce qu'il avait en lui-même de quoi
le corriger. Il quitta les lettres, dès la troisième, pour se préparer à
l'École polytechnique, passa son baccalauréat ès sciences et fit une partie
des mathématiques spéciales; une ophtalmie assez grave interrompit ses
études scientifiques. Il revint à la littérature librement, la goûta mieux
et en reçut des impressions plus personnelles et plus profondes, n'ayant
pas à rajeunir et à vivifier des admirations imposées et n'étant pas gêné
par le souvenir de sa rhétorique. Il passa son baccalauréat ès lettres pour
entrer ensuite à l'École de droit. En même temps il se donnait avec passion
à l'étude de la philosophie. Sa curiosité d'esprit était dès lors
universelle.
Préparé comme il l'était, il ne pouvait débuter par de vagues élégies ni
par des chansons en l'air: sa première oeuvre fut une série de poèmes
philosophiques. Je dis sa première oeuvre; car, bien que publiés avec ou
après les _Stances_, les _Poèmes_ ont été composés avant. C'est ce que
notre poète a écrit de plus généreux, de plus confiant, de plus «enlevé».
Un souffle de jeunesse circule sous la précoce maturité d'une science
précise et d'une forme souvent parfaite. Dès ce moment il trace son
programme poétique et l'embrasse avec orgueil, étant dans l'âge des longs
espoirs:
Vous n'avez pas sondé tout l'océan de l'âme,
Ô vous qui prétendez en dénombrer les flots...
Qui de vous a tâté tous les coins de l'abîme
Pour dire: «C'en est fait, l'homme nous est connu;
Nous savons sa douleur et sa pensée intime
Et pour nous, les blasés, tout son être est à nu?»
Ah! ne vous flattez pas, il pourrait vous surprendre[3]...
[Note 3: _Encore_.]
Voyez-vous poindre les _Stances_, les _Épreuves_, les _Solitudes_, les
_Vaines tendresses_ et toutes ces merveilles de psychologie qui durent
surprendre,--car la poésie ne nous y avait pas habitués, et un certain
degré de subtilité dans l'analyse semblait hors de son atteinte?
Le pinceau n'est trempé qu'aux sept couleurs du prisme.
Sept notes seulement composent le clavier...
Faut-il plus au poète? Et ses chants, pour matière,
N'ont-ils pas la science aux sévères beautés,
Toute l'histoire humaine et la nature entière[4]?
[Note 4: _Encore_.]
N'est-ce pas l'annonce de plusieurs sonnets des _Épreuves_, des _Destins_,
du _Zénith_ et de la _Justice_?
En attendant, le poète jette sur la vie un regard sérieux et superbe. Il
voit le mal, il voit la souffrance, il s'insurge contre les injustices et
les gênes de l'état social (le _Joug_); mais il ne désespère point de
l'avenir et il attend la cité définitive des jours meilleurs (_Dans la
rue_, la _Parole_). Même le poème grandiose et sombre de l'_Amérique_,
cette histoire du mal envahissant, avec la science, le nouveau monde après
l'ancien et ne laissant plus aucun refuge au juste, finit par une parole
confiante. Le poète salue et bénit les Voluptés, «reines des jeunes
hommes», sans lesquelles rien de grand ne se fait, révélatrices du beau,
provocatrices des actes héroïques et instigatrices des chefs-d'oeuvre.
Lui-même sent au coeur leur morsure féconde; il se sait poète, il désire la
gloire et l'avoue noblement, comme faisaient les poètes anciens
(l'_Ambition_). Enfin, dans une pièce célèbre, vraiment jeune et vibrante
et d'une remarquable beauté de forme, il gourmande Alfred de Musset sur ses
désespoirs égoïstes et pour s'être désintéressé de la chose publique; il
exalte le travail humain, il prêche l'action, il veut que la poésie soit
croyante à l'homme et qu'elle le fortifie au lieu d'aviver ses chères
plaies cachées. «L'action! l'action!» c'est le cri qui sonne dans ces
poèmes marqués d'une sorte de positivisme religieux.
Une réflexion vous vient: était-ce bien la peine de tant reprocher à Musset
sa tristesse et son inertie? Y a-t-il donc tant de joie dans l'oeuvre de
Sully-Prudhomme? Et qu'a-t-il fait, cet apôtre de l'action, que ronger son
coeur et écrire d'admirables vers? Il est vrai que ce travail en vaut un
autre. Et puis, s'il n'est pas arrivé à une vue des choses beaucoup plus
consolante que l'auteur de _Rolla_, au moins est-ce par des voies très
différentes; sa mélancolie est d'une autre nature, moins vague et moins
lâche, plus consciente de ses causes, plus digne d'un homme.
La forme des _Poèmes_ n'est pas plus romantique que le fond. Les autres
poètes de ces vingt dernières années tiennent, au moins par leurs débuts, à
l'école parnassienne, qui se rattache elle-même au romantisme. M.
Sully-Prudhomme semble inaugurer une époque. Si on lui cherche des
ascendants, on pourra trouver que, poète psychologue, il fait songer un peu
à Sainte-Beuve, et, poète philosophe, à Vigny vieillissant. Mais on dirait
tout aussi justement que son inspiration ne se réclame de rien d'antérieur,
nul poète n'ayant tant analysé ni tant pensé, ni rendu plus complètement
les délicatesses de son coeur et les tourments de son intelligence, ni
mieux exprimé, en montrant son âme, ce qu'il y a de plus original et de
meilleur dans celle de sa génération. Il y fallait une langue précise:
celle de Sully-Prudhomme l'est merveilleusement. Elle semble procéder de
l'antiquité classique, qu'il a beaucoup pratiquée. On trouve souvent dans
les _Poèmes_ le vers d'André Chénier, celui de l'_Invention_ et de
l'_Hermès_.--Mais le style des _Poèmes_, quoique fort travaillé, a un élan,
une allure oratoire que réprimeront bientôt le goût croissant de la
concision et l'enthousiasme décroissant. Le poète, très jeune, au sortir de
beaux rêves philosophiques, crédule aux constructions d'Hegel (l'_Art_) et,
d'autre part, induit par la compression du second Empire aux songes
humanitaires et aux professions de foi qui sont des protestations, se
laisse aller à plus d'espoir et d'illusion qu'il ne s'en permettra dans la
suite et, conséquence naturelle, verse çà et là dans l'éloquence.
J'avais tort de dire qu'il ne doit rien aux parnassiens. C'est à cette
époque qu'il fréquenta leur cénacle et qu'il y eut (si on veut croire la
modestie de ses souvenirs) la révélation du vers plastique, de la puissance
de l'épithète, de la rime parfaite et rare. Si donc le _Parnasse_ n'eut
jamais aucune influence sur son inspiration, il put en avoir sur la forme
de son vers. Il accrut son goût de la justesse recherchée et frappante. Ce
soin curieux et précieux qu'apportaient les «impassibles» à rendre soit les
objets extérieurs, soit des sentiments archaïques ou fictifs, M.
Sully-Prudhomme crut qu'il ne serait pas de trop pour traduire les plus
chers de ses propres sentiments; que l'âme méritait bien cet effort pour
être peinte dans ses replis; que c'est spéculer lâchement sur l'intérêt qui
s'attache d'ordinaire aux choses du coeur que de se contenter d'à peu près
pour les exprimer. Et c'est ainsi que, par respect de sa pensée et par
souci de la livrer tout entière, il appliqua en quelque façon la forme
rigoureuse et choisie du vers parnassien à des sujets de psychologie intime
et écrivit les stances de la _Vie intérieure_.