IV

Et voyez comme tout se tient. Il n'y a que le lyrisme descriptif où soient

applicables les procédés de composition que M. de Banville croit

universels; où la rime soit, en effet, l'_alpha_ de l'inspiration poétique,

les belles chevilles en étant l'_oméga_. L'exclusive adoration de la rime

le condamnait donc à ce genre et, comme il n'avait d'ailleurs pour toute

idée et pour toute philosophie qu'un grand amour de la beauté plastique,

les sujets s'imposaient d'eux-mêmes.

Quelles sont les plus belles choses et les plus dignes d'être rajeunies et

«illustrées»? Ce sont évidemment les adorables histoires de la mythologie

grecque; ce sont les dieux et les déesses antiques. Mais l'art grec vaut

surtout par la pureté des lignes: la Renaissance a mieux connu la magie des

couleurs. M. de Banville fera donc passer la procession des dieux par

l'atelier de Titien et par le vestiaire de Rubens. Et quelle est la façon

la plus pittoresque de comprendre et de mener la vie? N'est-ce pas celle

des comédiens ambulants, des poètes aventuriers et, par delà, des gymnastes

étincelants de paillons, vainqueurs des lois de la pesanteur? Et quelle est

la plus reluisante image d'un poète? N'est-ce pas celle d'un beau jeune

homme en pourpoint, couronné de roses, armé d'une vraie lyre, entouré de

belles femmes, et en qui réside un dieu? La comédie italienne aussi est une

fort jolie chose. Et les contes et les féeries sont de délicieux

divertissements. Paris enfin et ses Champs-Élysées offrent, certains soirs,

des spectacles glorieux, et la vie moderne et les «hétaïres» d'aujourd'hui

ne sont point dépourvues d'élégance. M. de Banville _devait_ donc écrire

les _Cariatides_, les _Stalactites_, les _Exilés_, les _Princesses_,

_Florise_, _Riquet à la Houppe_ et la _Malédiction de Cypris_.

Il n'a pas inventé tous les cultes qu'il célèbre. Si pourtant on cherchait

quelles sont ses prédilections les plus originales au moins par le degré,

on trouverait que c'est l'adoration de Ronsard transfiguré, une profonde

estime pour Tabarin, beaucoup de considération pour les poètes inconnus du

temps de Louis XIII, et l'admiration des comédiens errants, des clowns et

des danseuses de corde. Il déplore aussi que le théâtre moderne n'ait point

gardé la _parabase_ et qu'il admette des personnages en habit noir; il

pense que la comédie sera lyrique ou ne sera pas; il compose des odes

dialoguées en rimes riches qu'il prend pour du théâtre; et un beau jour il

écrit une féerie pour le plaisir de mettre dans la bouche de Riquet à la

Houppe et de la princesse Rose des stances imitées de celles du _Cid_ et de

_Polyeucte_. Enfin, pour noter en passant ses antipathies essentielles, il

a manifesté toute sa vie, à l'endroit de «monsieur Scribe» et des

«normaliens», un mépris souverain et qui vous désarme à force d'être

sincère et naturel, un mépris de poète lyrique.

Ses poésies sont donc des suites d'apothéoses, de «gloires», comme on

disait autrefois. Sa vocation de «décorateur» éclate dès son premier

volume: voyez, dans la _Voie lactée_, l'apothéose des poètes, et, dans le

_Songe d'hiver_, celle des don Juan et des Vénus. Et dans les _Exilés_, son

meilleur recueil, ce sont encore les mêmes procédés et les mêmes effets,

avec plus de sûreté et de maîtrise. Des tableaux éclatants et monotones;

une façon de décrire qui ne ramasse que les tons et les traits généraux,

mais qui les met en pleine lumière, avec une insistance, une surabondance,

une magnificence hyperboliques. Cela est souvent très beau et donne

vraiment l'impression d'un monde surhumain, d'un Olympe ou d'un Éden

nageant dans la gloire et dans la clarté. Ces deux mots reviennent souvent,

et aussi les ors, les pourpres, les lis, les roses, le lait, le sang, la

flamme, la neige, les diamants, les perles, les étoiles. Je ne parle pas

des «seins», généralement «aigus» ou «fleuris» ou «étincelants»: il en a de

quoi meubler tous les harems de l'Orient et de l'Occident. Il fait

certainement de tous ces mots ce que d'autres n'en feraient pas: il y fait

passer, comme dit Joubert, «le phosphore que les grands poètes ont au bout

des doigts». Il a eu même la puissance d'imposer à certains mots un sens

nouveau et splendide. Ainsi: _extasié_ (dont il abuse), _vermeil_,

_sanglant_, _farouche_, etc. Par cette magie des mots on peut dire qu'il a

«polychromé» les dieux grecs, qu'il a animé la noblesse de leurs contours

de la vie ardente des couleurs et qu'il leur a soufflé une ivresse.

Des pièces comme l'_Exil des Dieux_ et le _Banquet des Dieux_ sont

peut-être ce qui dans notre poésie rappelle le mieux les grandes et

somptueuses compositions de Véronèse. Hercule «effrayant d'un sourire

vermeil» le sanglier d'Erymanthe et le traînant de force à la lumière (le

_Sanglier_); l'Amour malade à qui Psyché souffle son âme dans un long

baiser et qui, tandis qu'elle en meurt, s'élance dans le bois sans se

soucier d'elle (la _Mort de l'Amour_):

. . . . . . . . . . . . . Et, touchant

Les flèches dont Zeus même adore la brûlure,

Il marchait dans son sang et dans sa chevelure;

l'Amour encore, le chasseur impitoyable, demandant au poète: «Veux-tu

m'adorer, vil esclave? Par moi tu souffriras, par moi tu seras lâche et

déshonoré», et le poète répondant: «Je t'adore» (la _Fleur de sang_); et

la rose naissant du désir d'Eros devant la grande Cythérée endormie

(la _Rose_):

Eros la vit. Il vit ces bras que tout adore,

Et ces rongeurs de braise et ces clartés d'aurore.

Il contempla Cypris endormie, à loisir.

Alors de son désir, faite de son désir,

Toute pareille à son désir, naquit dans l'herbe

Une fleur tendre, émue, ineffable, superbe,

Rougissante, splendide, et sous son fier dessin

Flamboyante, et gardant la fraîcheur d'un beau sein;

tous ces tableaux, et bien d'autres, forment une galerie flamboyante, une

galerie de Médicis, et peut-être la plus haute en couleur qu'un poète ait

jamais brossée.

V

Ainsi se précise l'originalité de M. de Banville. L'idolâtrie de la rime

implique une âme uniquement sensible au beau extérieur et s'accorde

exactement avec la théorie de «l'art pour l'art»; et le plus singulier

mérite de M. de Banville est peut-être d'avoir, entre tous les poètes,

appliqué cette étroite théorie avec une rigueur absolue.

Essayons de voir clair dans cette fameuse formule. Comme elle est quelque

peu équivoque, je n'ose dire inintelligible, on l'a réduite à cette autre:

«L'art pour le beau.» Mais celle-ci à son tour est trop simple et trop

large: il n'est presque point d'oeuvre à laquelle elle ne convienne; car il

y a le beau de l'idée, celui du sentiment, celui de la sensation, et le

beau de la forme, qui est intimement mêlé aux autres et qui n'en est

séparable que par un difficile effort d'analyse. «L'art pour l'art», ce

sera donc «l'art pour le beau plastique», sans plus. Et cette formule ainsi

interprétée, il me paraît qu'aucun poète n'y a été plus fidèle que l'auteur

des _Exilés_, non pas même le ciseleur d'_Émaux et Camées_.

On voit maintenant dans quel sens je disais que l'idée la plus persistante

de M. de Banville a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers. Je voulais

dire qu'il n'en a jamais exprimé que de fort simples et de celles qui

revêtent naturellement et qui appellent une forme toute concrète; et c'est

à multiplier et à embellir ces images, à les traduire elles-mêmes par des

arrangements harmonieux de mots brillants, qu'a tendu tout son effort. Et

l'on pourrait presque dire aussi qu'il n'a jamais exprimé de sentiments,

sinon le sentiment de joie, d'allégresse, de vie divine qui répond à la

perception abondante et aisée des belles lignes et des belles couleurs.

J'ai tenu bien haut dans ma main

Le glaive éclatant de la rime...

Et j'ai trouvé des mots vermeils

Pour peindre la couleur des roses.

C'est fort bien dit; et c'est parce qu'il n'a jamais aspiré à peindre autre

chose qu'il a été l'esclave à la fois et le dompteur de la rime et qu'il

n'a guère été que cela. Cherchez un poète qui ait plus purement, plus

exclusivement aimé et rendu le beau plastique, qui par conséquent ait

pratiqué «l'art pour l'art» avec plus d'intransigeance et une conscience

plus farouche: vous n'en trouverez point.

Prenez Théophile Gautier; outre qu'il est un peintre beaucoup plus exact et

minutieux que M. de Banville, il se mêle d'autres sentiments à son

adoration de la beauté physique. Au fond, les deux Muses d'_Émaux et

Camées_ sont la Mort et la Volupté, tout simplement.

D'un linceul de point d'Angleterre

Que l'on recouvre sa beauté.

_Beauté_, _linceul_, _point d'Angleterre_; ivresse des sens, peur de la

mort et fanfreluches, il y a au moins cela dans Gautier. Prenez même Armand

Silvestre: vous découvrirez, dans ses grands vers mélodieux, monotones et

tout blancs, un panthéisme bouddhique et le désir et la terreur du

_par-delà_. Mais M. Théodore de Banville célèbre uniquement, sans

arrière-pensée--et même sans pensée--la gloire et la beauté des choses dans

des rythmes magnifiques et joyeux. Cela est fort remarquable, et surtout

cela l'est devenu, par ce temps de morosité, d'inquiétude et de

complication intellectuelle. Vraiment il plane et n'effleure que la surface

brillante de l'univers, comme un dieu innocent et ignorant de ce qui est

au-dessous ou plutôt comme un être paradoxal et fantasque, un

porte-lauriers pour de bon qui se promène dans la vie comme dans un rêve

magnifique, et à qui la réalité, même contemporaine, n'apparaît qu'à

travers des souvenirs de mythologie, des voiles éclatants et transparents

qui la colorent, et l'agrandissent. Sa poésie est somptueuse et

bienfaisante. Et, comme le sentiment de la beauté extérieure et le divin

jeu des rimes, s'ils ne sont pas toute la poésie, en sont du moins une

partie essentielle, M. de Banville a été à certaines heures un grand poète

et a plusieurs fois, comme il le dit volontiers, heurté les astres du

front.

Il nous offre, dans un siècle pratique et triste, l'exemple extravagant

d'un homme qui n'a vécu que de mots, comme les divines cigales se

nourrissent de leur chant. Mais la vertu du Verbe, célébrée par Victor Hugo

dans une pièce fameuse, est telle que, pour l'avoir adoré, même sans grand

souci du reste, on peut être grand. Le clown sans passions humaines, sans

pensées, sans cerveau, évoque des idées de grand art rien que par la grâce

ineffable des mouvements et par l'envolement sur les fronts de la foule:

Enfin, de son vil échafaud

Le clown sauta si haut, si haut,

Qu'il creva le plafond de toiles

Au son du cor et du tambour,

Et, le coeur dévoré d'amour,

Alla rouler dans les étoiles.

_P-S_.--J'ai omis à dessein, parmi les «idées» de M. de Banville, celle qui

lui est venue un jour de mêler la vie et la mythologie grecques à la vie

moderne (la _Malédiction de Cypris_). Mais cette idée, c'est surtout dans

ses _Contes_ qu'il a tenté de la réaliser, et Banville prosateur voudrait

peut-être une étude à part.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 10 / 82 题