Nous arrivons ainsi à la troisième «idée» de M. de Banville, à sa théorie
de la rime, si spirituellement exposée dans son _Petit traité de
versification française_. En voici les axiomes essentiels:
La rime est l'unique harmonie des vers et elle est tout le vers...
On n'entend dans un vers que le mot qui est à la rime... Si vous êtes
poète, vous commencerez par voir distinctement dans la chambre noire
de votre cerveau tout ce que vous voudrez montrer à votre auditeur et,
_en même temps_ que les visions, se présenteront spontanément à votre
esprit les mots qui, placés à la fin du vers, auront le don d'évoquer
ces mêmes visions pour vos auditeurs... Si vous êtes poète, le mot type
se présentera à votre esprit tout armé, c'est-à-dire accompagné de sa
rime... Ceci est une loi absolue, comme les lois physiques: tant que le
poète exprime véritablement sa pensée, il rime bien; dès que sa pensée
s'embarrasse, sa rime aussi s'embarrasse, traînante et vulgaire, et
cela se comprend du reste, puisque pour lui pensée et rime ne sont
qu'un... Le reste, ce qui n'a pas été révélé, trouvé ainsi, les
soudures, ce que le poète doit rajouter, pour boucher les trous avec sa
main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle les _chevilles_...
Il y a toujours des chevilles dans tous les poèmes.
Voilà qui est explicite et radical. La poésie est un exercice de
bouts-rimés, mais de bouts-rimés _choisis_ par le poète au moment de
l'inspiration--et reliés par des chevilles, mais par des chevilles
_intelligentes_.
La rime est si bien, pour M. de Banville, «tout le vers», qu'il abolit,
afin qu'elle reste toute seule sur les décombres de l'alexandrin, les
antiques et vénérables règles du rythme, et qu'il supprime le repos même de
l'hémistiche, si normal, si légitime, si nécessaire (à de certaines
conditions qu'il serait trop long de déterminer). Et cela lui permet
d'écrire avec une liberté tout olympienne:
. . . . . . . . Et je les vis, | assises
Dans leur gloi | re, sur leurs trônes d'or | ou debout, |
Reines de clarté | dans la clarté. | Mais surtout, etc...
ou bien:
. . . . . . . . Et, triomphant sans _vaines_
Entra | ves, ses beaux seins aigus montraient leurs veines
D'un pâle azur...
ou encore:
Et, secouant ses lourds cheveux épars, | aux _fines_
Lueurs d'or, | elle dit ces paroles divines.
Et il ne s'aperçoit pas qu'à moins d'une accentuation iroquoise, qui amuse
dans des vers burlesques mais qui serait déplaisante ici, la rime, à
laquelle il a tout sacrifié, disparaît elle-même par cette suppression du
rythme traditionnel.
Il y a pourtant, dans cette paradoxale théorie sur la rime, sur son rôle,
sur la manière dont elle nous vient, une assez grande part de vérité. Ou
plutôt cette théorie est vraie pour M. de Banville: c'est sa propre
pratique érigée en précepte. Mais aussi je conçois très bien une marche de
composition absolument inverse: la rime trouvée la plupart du temps à la
fin, non au commencement; les «vers nécessaires» surgissant d'abord en
grand nombre et presque sans préoccupation de la rime, puis accouplés ou
reliés par un travail de patience et d'adresse. La rime alors ne joue qu'un
rôle subordonné. Tous les mots éclatants ne sont pas à la fin du vers. Même
les classiques y plaçaient volontiers des mots effacés, estimant que la
poésie est dans le vers _tout entier_ et dans le rythme aussi bien que dans
la rime, et craignant sans doute que la rime ne tirât tout le vers à elle,
ne le dévorât, et aussi que son opulence ne sentît trop le tour de force.
Quand La Harpe condamnait chez Roucher, comme rimes trop voyantes, _flèche_
et _brèche_, _je foule_ et _en foule_, il était en plein dans la tradition
classique. On laissait ces amusettes au genre burlesque: Racine ne se les
permettait que dans la farce des _Plaideurs_. La rime, pour ces
patriarches, ne servait qu'à marquer la mesure: M. de Banville leur ferait
l'effet d'un musicien qui, pour la marquer plus fortement, mettrait à
chaque fois un point d'orgue et un coup de grosse caisse, et qui, dans les
intervalles, soignerait médiocrement sa phrase mélodique.
Ces anciens hommes auraient tort. La vérité, c'est qu'il y a au moins deux
manières de faire les vers (et qui se peuvent combiner): une à l'usage des
poètes dramatiques, élégiaques, philosophes, et, en général, des poètes qui
analysent et qui pensent: et une autre pour les poètes qui n'ont que des
yeux, pour les lyrico-descriptifs. Et c'est celle-là que M. de Banville a
merveilleusement définie.