II

La seconde «idée» de M. de Banville, ç'a été de ressusciter les anciens

petits poèmes à forme fixe, le triolet, le rondeau (déjà repris par

Musset), le rondel, la ballade, le dizain marotique, même la double

ballade, la villanelle, le virelai et le chant royal. Du moment qu'il était

né ou qu'il s'était fait servant de la rime et son homme-lige, il était

inévitable qu'il nous rendît ces bagatelles compliquées, d'une symétrie

difficile, minutieuse et quelque peu enfantine et barbare, où la rime est

en effet reine, maîtresse et génératrice.

Pour moi, je ne m'en plains pas; mais il est certain que ces tentatives

peuvent être appréciées fort diversement. La rime a un charme propre et qui

se suffit: on le voit par certaines chansons populaires et par ces rondes

d'enfants où il n'y a que des assonances et aucune idée suivie. (Ainsi la

poésie savante rejoint la plus élémentaire.) Ceux qui sentent profondément

ce charme aimeront ces bijoux poétiques où un goût raffiné, une grâce

moderne peut se mêler aux complications sauvages de la forme. Mais les

honnêtes gens nés prosateurs n'y comprendront jamais rien et il se trouvera

même, je crois, des poètes authentiques qui, tout en s'expliquant la

prédilection de M. de Banville, ne la partageront point.

--La rime, diront-ils, est chose adorable, mais non peut-être en soi. Il

faut que les divers arrangements de rimes vaillent ce qu'ils ont coûté. Il

faut que la rime ne soit là que pour ajouter à la force du sentiment ou de

la pensée, non pour les éliminer ou, à tout mettre au mieux, pour les

susciter au hasard. Le plaisir que donnent l'entrelacement des belles

consonances et la difficulté vaincue ne saurait compenser tout seul ni

l'absence d'idée ou d'émotion, ni le manque de dessein, d'ordre et

d'enchaînement.

Il faut aussi que les combinaisons de rimes aient une raison d'être. On

comprend pourquoi les rimes se croisent ou s'embrassent dans le quatrain ou

le sixain; on comprend la constitution du sonnet: il y a là des symétries

fort simples. Mais pourquoi le rondeau a-t-il treize vers? Pourquoi le

second couplet du rondeau n'en a-t-il que trois? Pourquoi, à la fin du

rondel, ne répétez-vous que le premier vers du refrain? On avait réponse à

cela autrefois, s'il est vrai que ces petites pièces se chantaient: elles

étaient calquées sur une mélodie, sur un air de danse. Mais, maintenant

qu'on ne les chante plus, ces combinaisons nous semblent absolument

arbitraires. Ce sont tours de force gratuits.

Et ces tours de force sont tels qu'on ne peut presque jamais les exécuter

avec assez de perfection pour exciter l'applaudissement. La petite ballade

a quatorze, six et cinq rimes semblables; la double ballade en a

vingt-quatre, douze et sept; la grande ballade, onze, neuf, six et cinq; le

chant royal, dix-huit, douze, dix et sept; le rondeau, huit et cinq; le

rondel, cinq et cinq. Qu'en résulte-t-il? Dans la plupart des ballades il

n'y a de vers «nécessaires», de vers dictés, imposés par une idée ou un

sentiment initial, que celui du refrain et un vers, au plus, pour chacune

des autres rimes, en tout trois ou quatre vers. (Et que dire de la

villanelle ou du rondeau?) Les autres vers, étant commandés par la rime,

sont ce qu'ils peuvent, se rattachent tant bien que mal à l'idée

principale. Et ainsi la tâche, à force d'être difficile, redevient facile.

Ces cadres bizarres sont tellement malaisés à remplir qu'on permet au

rimeur d'y mettre n'importe quoi; et dès lors c'est la cheville légitimée,

glorifiée, triomphante. Il n'y a pas là de quoi être si fier. Prenez une

ballade de M. de Banville, une ballade sonore, à rimes éclatantes, mais où

tous les vers, sauf deux ou trois, pourraient être changés; prenez d'autre

part une «tirade» de Racine avec ses rimes banales, effacées, aux sonorités

modestes (_aimer_, _charmer_, _maîtresse_, _tristesse_), mais où tous les

vers sont «nécessaires», où il semble qu'on n'en pourrait enlever ni

modifier un seul: même à ne considérer les deux morceaux que comme des

«réussites», quelle est, à votre avis, la plus étonnante, la plus

incroyable, la plus merveilleuse?

Mais le philistin qui parlerait ainsi prouverait simplement qu'il a du bon

sens et qu'il préfère à tout la raison. Que de choses M. de Banville aurait

à répondre! Quand, il y a dans un morceau trop de «vers nécessaires», c'est

donc que toute fantaisie en est absente. Ce n'est plus de la poésie, c'est

de l'éloquence, c'est ce que Buffon appelait des vers beaux comme de belle

prose. Il faut en effet de l'imprévu et du hasard dans la poésie lyrique;

il y faut de l'inutile, du surabondant, une floraison de détails

aventureux. Et justement c'est la détermination rigoureuse de la forme

prosodique qui permet l'imprévu des pensées et des images: et de là un

double plaisir. Le poète qui commence sa ballade ne sait pas trop ce qu'il

y mettra: la rime, et la rime toute seule, lui suggérera des choses

inattendues et charmantes, auxquelles il n'aurait pas songé sans elle, des

choses unies par des rapports lointains et secrets, et qui s'enchaîneront

avec un peu du désordre d'un rêve. En somme, rien de plus suggestif que ces

obligations étroites des petits poèmes difficiles: ils contraignent

l'imagination à se mettre en campagne et, tandis qu'elle cherche dans tout

l'univers le pied qui peut seul chausser l'invraisemblable pantoufle de

Cendrillon, elle fait, chemin faisant, de délicieuses découvertes.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 8 / 82 题