THÉODORE DE BANVILLE[1]

[Note 1: Les _Cariatides_; les _Exilés_; _Odes funambulesques_;

_Nous tous_; _Comédies_; _Riquet à la Houppe_; _Esquisses parisiennes_;

_Contes pour des femmes_; _Contes féeriques_; _Contes héroïques_;

_Mes souvenirs_; la _Lanterne magique_; _Paris vécu_; _Petit traité de

poésie française_.--G. Charpentier.]

M. Théodore de Banville est un poète lyrique hypnotisé par la rime, le

dernier venu, le plus amusé et dans ses bons jours le plus amusant des

romantiques, un clown en poésie qui a eu dans sa vie plusieurs idées, dont

la plus persistante a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers.

I

Son meilleur titre de gloire, c'est d'avoir repris, perfectionné et baptisé

«l'ode funambulesque». C'était, assurément une idée: et l'on peut dire que

toutes les autres idées de M. de Banville dérivent de celle-là ou s'y

rattachent.

Lui-même a défini l'ode funambulesque «un poème rigoureusement écrit en

forme d'ode, dans lequel l'élément bouffon est étroitement uni à l'élément

lyrique et où, comme dans le genre lyrique pur, l'impression comique ou

autre que l'ouvrier a voulu produire est toujours obtenue par des

combinaisons de rimes, par des effets harmoniques et par des sonorités

particulières.»

Notons dès maintenant que toute la poétique de M. de Banville est

implicitement contenue dans cette définition. Pour lui, même dans la poésie

sérieuse, c'est uniquement par des arrangements de mots que «l'impression

est obtenue», non par la qualité des idées ou des sentiments, ni même par

le mouvement de la phrase ou par le choix des mots considérés en dehors de

«l'effet harmonique». Ou, s'il repousse peut-être ces conséquences

extrêmes, tout au moins la rime, ses pompes et ses oeuvres, ses éclats, ses

entrelacements et ses surprises, c'est-à-dire la forme du vers dans ce

qu'elle a de plus spécial, dans ce qui la distingue expressément de la

prose, est bien pour lui l'essentiel de la poésie, et la poésie même.

Théorie louche qui fuit et se dérobe quand on essaie de la préciser. Mais,

si la théorie est obscure, la tendance est assez claire.

Il n'est pas étonnant que, après quelques essais de beaucoup d'éclat et de

beaucoup de jeunesse (les _Cariatides_, les _Stalactites_), cette façon de

concevoir la poésie ait conduit M. de Banville tout droit au genre

funambulesque; car c'est là seulement que sa théorie est vraie et qu'elle

peut être appliquée tout entière. Seulement il me paraît se méprendre un

peu sur sa part d'invention. Il prétend être le premier qui ait «cherché à

traduire le comique non par l'idée (comme il nous le dit dans une langue un

peu douteuse), mais par des harmonies, par la virtualité des mots, par la

magie toute-puissante de la rime». Il a voulu montrer que «la musique du

vers peut éveiller tout ce qu'elle veut dans notre esprit et créer même

cette chose surnaturelle et divine, le rire», et que «l'emploi d'un même

procédé peut exciter la joie comme l'émotion _dans les mêmes conditions_

d'enthousiasme et de beauté».

Ces derniers mots, qui sont d'un assez mauvais style (et, si je le

remarque, c'est que l'impuissance à exprimer les idées abstraites fait

partie de l'originalité de M. de Banville), ces derniers mots sont

peut-être excessifs; mais le reste revient à dire qu'il a voulu tirer de la

rime et du rythme des effets comiques et réjouissants. Or cela est

évidemment possible; mais aussi cela avait été fait bien avant lui.

D'autres avaient soupçonné que la rime n'est point seulement capable d'être

grave ou tragique et que, prise en soi et cultivée pour elle-même, elle est

surtout divertissante. Villon (pour ne pas remonter plus haut) a connu la

rime opulente et comique par son opulence même. Et Régnier non plus ne l'a

point ignorée, ni les poètes du temps de Louis XIII, ni Scarron ou

Saint-Amant, ni Racine dans les _Plaideurs_ (c'est, du reste, M. de

Banville qui nous en avertit), ni J.-B. Rousseau dans ses détestables

_Allégories_, ni Piron dans les couplets de ses pièces de la _Foire_, ni

même Voltaire! Ce rimeur, le plus indigent des rimeurs, dans ses _Poésies

fugitives_ ou dans ses lettres mêlées de vers, a parfois de longues suites

de rimes difficiles et produit par l'accumulation des assonances un effet

assez semblable à celui qu'obtient M. de Banville par leur qualité.

Le genre «funambulesque» est donc en grande partie ce qu'était autrefois le

«burlesque». La richesse amusante de la rime est un de leurs éléments

communs. M. de Banville n'a fait qu'y joindre les procédés de versification

et le vocabulaire particulier de la poésie contemporaine: encore avait-il

déjà pour modèles certaines bouffonneries lyriques de Victor Hugo et

surtout le quatrième acte de _Ruy Blas_. Le genre funambulesque, tel qu'il

l'a pratiqué, c'est simplement le «burlesque» romantique, comme le

burlesque serait le «funambulesque» classique.

Mais enfin, si d'autres ont aimé la rime, si d'autres l'ont rentée et lui

ont appris des tours, nul n'a plus fait pour elle que M. de Banville. Il a

été son amant de coeur et son protecteur en titre. Il l'a mise en valeur et

magnifiquement lancée. Il en a fait une _lionne_ riche à faire pâlir

Rothschild, une gymnaste agile à décourager les Hanlon-Lee.--Sans doute il

n'a point créé le genre funambulesque et ne l'a même pas renouvelé tout

seul; mais il l'a cultivé avec prédilection et bonheur; il l'a enrichi,

amplifié, élevé, autant qu'il se pouvait, jusqu'au grand art; il en a fait

sa chose et son bien et, s'il va à la postérité, comme je l'espère, c'est

de ce tremplin que son bond partira.

On sait que les _Odes funambulesques_ et les _Occidentales_ sont

d'inoffensives satires des hommes et des ridicules du jour dans les

dernières années du règne de Louis-Philippe et pendant le second Empire. Je

remarque en passant que les _Odes_ et le _Commentaire_ donnent l'idée d'un

Paris autrement agréable que celui d'à présent. C'était un Paris plus

parisien. Il y avait encore des «coins» où tout le monde se rencontrait.

Aujourd'hui il n'y a plus de coins, les distances sont démesurées, Paris

devient une immense ville américaine. Il faudrait le rapetisser,

résolument; mais je suis sûr que le conseil municipal n'aura pas cette

pensée si simple.

Si maintenant l'on recherche les procédés de ce genre spécial, on verra

qu'ils consistent presque tous dans des contrastes et des surprises. L'ode

funambulesque est la parodie d'une ode connue (Voyez le _Mirecourt_, _Véron

le baigneur_, l'_Odéon_, _Nommons Couture_, _Nadar_, etc.), ou c'est une

parodie de l'ode en général (Voyez la _Tristesse d'Oscar_, le _Critique en

mal d'enfant_, la _Pauvreté de Rothschild_, _Molière chez Sardou_, etc.);

et dans les deux cas le comique naît, très clair et très gros, d'une

disproportion prodigieuse entre le fond et la forme. Voici une constatation

qui fera peut-être de la peine à M. de Banville; mais c'est, en somme,

transporté de l'épopée dans l'ode et beaucoup plus accentué, le comique du

_Lutrin_. Si Boileau a qualifié son poème d'«héroï-comique», l'épithète de

«lyrico-comiques» ne conviendrait pas mal aux _Odes funambulesques_.

L'effet est donc produit d'abord par ce sentiment de disproportion et de

disconvenance générale; mais il est vrai que, chez M. de Banville, il tient

peut-être encore plus à la forme même, au rythme, à la rime, aux mots.

Il provient souvent d'hyperboles démesurées (comique élémentaire que

goûtent et pratiquent même les petits enfants):

Le mur lui-même semble enrhumé du cerveau.

Bocage a passé là[2]. L'Odéon, noir caveau,

Dans ses vastes dodécaèdres

Voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons

Pourrissent les lichens et les grands champignons,

Bien plus robustes que des cèdres...

[Note 2: «Les Turcs ont passé là.» (V. Hugo).]

--ou d'une macédoine d'idées, d'images, de noms propres étonnés de se voir

ensemble:

Tobolsk, la rue aux Ours qui n'a pas de Philistes,

L'enfer où pleureront les matérialistes,

La Thrace aux vents glacés, les monts Himalaïa,

L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,

Mourzouk où l'on rôtit l'homme comme une dinde,

Les mines de Norvège et les grands puits de l'Inde,

Asile du serpent et du caméléon,

L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon

Sont des Edens charmants et des pays de Tendre

À côté de l'endroit où nous allons nous rendre...

--ou du mélange audacieux de toutes les langues, de celle des poètes

lyriques, de celle des bourgeois, de celle des boulevardiers et de beaucoup

d'autres:

Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie;

Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.

Il fut supérieur en physiologie

Pour avoir bien connu le fond de notre sac...

--ou de bouffonneries aboutissant à un vers grave et d'allure pédantesque

(à moins que ce ne soit le contraire):

Oui, je parle à présent. Je fume des londrès.

Tout comme Bossuet et comme Gil-Pérès,

J'ai des transitions plus grosses que des câbles,

Et je dis ma pensée au moyen des vocables...

--ou de la dignité d'une périphrase déguisant une locution triviale:

Ah! pour te voir tordu par ce rire usité

Chez les hommes qu'afflige une gibbosité,

Parle, que veux-tu? Dis-le vite!...

--ou bien enfin de tous ces artifices réunis, sans compter ceux que

j'oublie.

Mais ce qui soutient, double et triple tous ces effets comiques, c'est la

rime, somptueuse, imprévue, retentissante, fantastique.

J'en vois de deux sortes. D'abord la rime millionnaire, la rime-calembour,

qui fait toujours plaisir et par sa richesse harmonique, et par la petite

surprise qu'elle cause, et par le sentiment de la difficulté heureusement

vaincue, de l'effort dissimulé et tourné en grâce. Ainsi _marionnettes_ et

_les filles qu'on marie honnêtes_; _Belmontet_ et _Babel montait_; _la

Madeleine_ et _damas de laine_; _l'Himalaya_ et _les pièces que lima Laya;

poliment_ et _Paul y ment_, etc. Ajoutez d'autres rimes qui ne vont pas

jusqu'au calembour, mais qui ont aussi leur charme parce qu'elles sont

excessivement rares: par exemple, _absurde_ et _Kurde_.

L'autre espèce de rime que M. de Banville affectionne, c'est celle qui

tombe sur des prépositions, des pronoms relatifs ou des adjectifs

possessifs. Cette rime est comique parce qu'elle impose au lecteur une

prononciation anormale, parce qu'elle le contraint à mettre un accent très

fort sur des syllabes non accentuées et à donner, dans la phrase mélodique,

une grande importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase

grammaticale:

Danser toujours, pareil à madame Saqui!

Sachez-le donc, ô Lune, ô Muses, c'est ça _qui_

Me fait verdir comme de l'herbe.

Tous ces rapprochements singuliers d'idées ou de mots, non seulement

l'opulence ou la bizarrerie de la rime en double l'effet, mais c'est

presque toujours la rime qui les suggère. Voici les premiers vers de la

_Ballade des célébrités du temps jadis_, parodie de la ballade de Villon:

Dites-moi sur quel _Sinaï_

Ou dans quelle _manufacture_

Est le critique Dufaï.

_Sinaï_, _manufacture_, cet accouplement est drôle; mais visiblement

_Sinaï_ a été suggéré par _Dufaï_, et _manufacture_ par _la Caricature_,

qui est plus loin. Lisez la pièce, qui est charmante: vous reconnaîtrez

qu'elle a été faite tout entière pour et par ces trois rimes: _Dufaï_, _la

Caricature_ (ou peut-être _Couture_) et _les neiges d'antan_. On pourrait

en suivre pas à pas la genèse, montrer quels vers ont dû être faits les

premiers, quels les derniers, et pourquoi. Si donc M. de Banville a enrichi

la rime, elle n'a pas été ingrate. Tandis qu'il lui donnait de la sonorité,

elle lui apportait des idées, et même il n'en a jamais eu d'autres que

celles qui lui sont venues ainsi. Dans les _Odes funambulesques_, les

_Occidentales_ et _Nous tous_, l'invention du fond n'est rien: ce ne sont

que des lieux communs de satire facile, et la rime est vraiment

tout--puisque le reste en dépend ou en provient.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 7 / 82 题