Un des caractères psychiques dominant chez les médiums, c'est la

tendance au mensonge, à la tricherie. On peut même dire que c'est à

leurs nombreuses fraudes qu'est dû le discrédit qui, aujourd'hui

encore, entrave d'une façon si fâcheuse les progrès de la Psychologie

occulte. Ici, comme partout ailleurs, on conclut trop vite du

particulier au général, et l'on s'imagine que, parce qu'un médium a

été surpris «la main dans le sac», il ne saurait partout et toujours

que tricher. Or, il n'en est pas du tout ainsi. Certes, nous ne

saurions trop dénoncer et trop mettre en garde contre les nombreux

jongleurs qui se donnent effrontément pour médiums; mais il n'en est

pas moins vrai que, d'après le peu que nous en savons, la faculté

médianimique paraît être très capricieuse, très variable chez le même

individu, d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre; il en résulte

qu'un bon médium, désespérant d'obtenir par son seul «fluide» certains

phénomènes qu'on lui demande, peut se laisser entraîner--parfois

inconsciemment--à «simuler» la production de ces phénomènes. Du reste,

voici ce que dit M. Dariex, au sujet des fraudes des médiums et des

précautions à prendre dans l'expérimentation des phénomènes

psychiques[144]:

«Il ne faudrait pas conclure que tout est supercherie et que les faits

n'existent pas; nous avons la ferme conviction que des faits d'ordre

psychique ou, si l'on veut, spiritiques, existent, et il ne nous est

plus permis de repousser la télépathie, ni la lucidité; quant aux

mouvements d'objets sans contact, nous avons de puissantes raisons

pour en admettre la réalité, mais nous tenions à démontrer que

l'expérimentation de ces phénomènes est délicate et difficile, et que,

pour la mener à bien, il est utile, comme d'ailleurs pour la plupart

des choses, d'en avoir une longue pratique.

[144] Dariex: _De l'expérimentation dans les Phénomènes

psychiques_, Annales des Sciences psychiques, no 6, 1re année.

L'un des plus célèbres médiums-imposteurs que l'on connaisse est

celui qui, sous les noms de _Cagliostro_ et de _Joseph Balsamo_,

fit tant de bruit à la fin du XVIIIe siècle. Voy. le curieux

passage que, dans ses _Mémoires_, Gœthe consacre à cet

aventurier sicilien et à sa famille, qui valait mieux que lui.

(Gœthe: _Mémoires_, tome II, page 140 et suiv. Charpentier,

1885).

»Les médiums sont habiles et très enclins à la supercherie, même quand

ils ne sont pas gagés et n'ont aucun intérêt matériel à tromper.

Beaucoup d'entre eux... simulent le phénomène attendu, s'il ne se

produit pas naturellement, ou s'il tarde à se produire; tantôt ils

agissent inconsciemment, tantôt ils sont plus ou moins conscients,

mais sont mus par une impulsion à laquelle ils ne peuvent résister.

Cette impulsion à simuler le phénomène, déjà longtemps attendu, n'est

pas exclusive aux médiums, beaucoup de personnes l'éprouvent, mais,

plus énergiques ou moins impressionnables que ces derniers, elles y

résistent d'habitude...

»Les spirites prétendent que les «esprits» aiment la musique, qu'elle

aide aux phénomènes.

»Beaucoup de médiums ont, en effet, l'habitude de demander que l'on

chante ou que l'on joue de quelque instrument de musique; à les

entendre, on serait plus mélomane dans l'autre monde que dans

celui-ci... Ces bons «esprits» auraient-ils aussi une grande

prédilection pour les odeurs, spécialement pour l'éther, dont l'odeur

pénétrante se répand immédiatement dans toute la pièce? Les phénomènes

augmenteraient beaucoup en intensité, disent les spirites et les

occultistes.

»Nous ne croyons pas que ces deux affirmations aient jamais été

prouvées, tandis que nous savons que les médiums profitent souvent de

ce que le chant masque le bruit de leurs mouvements et détourne

l'attention des assistants, pour tricher plus à leur aise; ils sont

aussi plus à leur aise pour produire des phénomènes lumineux, quand

l'odeur de l'éther masque celle du phosphore.»

D'où la nécessité grande, quand on se livre à l'expérimentation des

phénomènes psychiques, de se méfier de la musique, des odeurs et des

médiums.

Au reste, disons, en finissant, que, d'une façon générale, nous

déconseillons la pratique des Phénomènes occultes. Certes, leur seule

pensée pourrait, par les problèmes élevés qu'elle suggère, secouer

peut-être l'apathique aïdéisme qui, en ces jours de matérialité

triomphante, n'a que de trop nombreux et de trop fervents adeptes;

mais les dangers que présentent des recherches de ce genre, pour un

parfait équilibre mental, doivent les faire interdire aux esprits

qu'une éducation intellectuelle solide n'a pas prémunis là-contre.

Seuls, les médecins, dont le concours pourrait être si précieux, ne

devraient négliger aucune occasion de faire des expériences

médianimiques. Leurs efforts n'auraient-ils que des résultats

médiocres, la Psychologie occulte--nous le répétons--touche à des

questions d'une telle transcendance, que son seul commerce pourrait

les arracher à cette incuriosité intellectuelle, dans laquelle la

pratique exclusive et terre-à-terre de leur art n'a que trop de

tendance à les enliser.

IV. Théories émises pour expliquer les divers Phénomènes occultes

Nous avons déjà dit, à plusieurs reprises, que la partie théorique de

notre étude serait brève et que nous aurions garde de nous lancer dans

la discussion des théories diverses, émises pour l'interprétation des

Phénomènes occultes. On connaît les raisons de prudence intellectuelle

qui motivent cette réserve. Mais nous jugerions notre travail

incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un exposé de ces

tentatives d'explication.

Voici donc, d'après MM. Croockes et Gibier, le résumé de ces

théories[145]:

1re THÉORIE.--Les phénomènes sont tous le résultat de fraudes,

d'habiles arrangements mécaniques ou de prestidigitation; les médiums

sont des imposteurs et les assistants des imbéciles.

[145] Voyez: Croockes: _Force psychique_, p. 174 et

suiv.--Gibier: _Spiritisme_, p. 310 et suiv.

Il est évident que cette théorie ne peut expliquer qu'un très petit

nombre de faits sérieusement observés.

2me THÉORIE.--Les personnes qui assistent à une séance sont victimes

d'une espèce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit

des phénomènes qui n'existent réellement pas.

Les expériences faites avec le secours d'instruments enregistreurs

réfutent aisément cette théorie.

3me THÉORIE.--Tout est produit par le diable ou ses suppôts. C'était

la théorie de de Mirville, c'est celle de toutes les églises

chrétiennes.--_Théorie démoniaque._

4me THÉORIE.--Il existe une catégorie d'êtres, un monde immatériel,

vivant à côté de nous et manifestant sa présence dans certaines

conditions. Ce sont ces êtres qu'on a connus de tout temps sous le nom

de _génies_, _fées_, _sylvains_, _lutins_, _gnômes_, _farfadets_, etc.

A cette théorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe

(théosophes) qui mettent les phénomènes sur le compte d'esprits vitaux

incomplets, d'êtres non finis appelés _Elémentals_.--_Théorie

«gnômique»._

5me THÉORIE.--Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou âmes

des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant

leurs qualités ou leurs défauts, leur supériorité ou, au contraire,

leur infériorité, tout comme s'ils vivaient encore.--_Théorie

spirite._

6me THÉORIE.--Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se

combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un

personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure,

et produisant les phénomènes connus.--Cette théorie pourrait

s'appeler: _Théorie de l'être collectif_.

On pourrait la nommer aussi _Théorie de la Force psychique_.

Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences

de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont

fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de

l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste.

»Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce

qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature à faire

supposer, pour les expliquer, un monde différent de celui admis

par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de

vue que Mme Eusapia est névropathe, qu'elle reçut dans son enfance

un coup au pariétal gauche, ayant produit un trou assez profond

pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette

ensuite à des accès d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, qui se

produisent surtout pendant les phénomènes médianimiques; qu'elle

présente enfin une remarquable obtusité du tact. C'étaient des

névropathes aussi, ces médiums admirables, tels que Home, Slade,

etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible à ce que, chez les

hystériques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres,

qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres

et provoque alors une transposition et une transmission des forces

psychiques, puisse aussi amener une transformation en force

lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force,

que j'appellerai cordiale ou cérébrale, d'un médium, peut, par

exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le

battre, le caresser, phénomènes assez fréquents dans ces cas.

»Pendant la transposition des sens due à l'hystérisme, quand, par

exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu

de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres

sens sont paralysés, le centre cortical de la vision, qui a son

siège dans le cerveau, acquiert une telle énergie qu'il se

substitue à l'œil.......

* * * * *

»Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de

pensée. Dans certaines conditions, très rares, le mouvement

cérébral, que nous appelons pensée, se transmet à une distance

petite ou grande. Or, de la même manière que cette force se

transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique

devient force motrice: il y a, dans l'écorce cérébrale, des amas

de substance nerveuse (centres moteurs) qui président précisément

aux mouvements et qui, étant irrités, comme chez les épileptiques,

provoquent des mouvements très violents dans les organes moteurs.

On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme

intermédiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de

transmission des mouvements; mais la pensée, non plus, dans les

cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de

communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas,

pourtant, le moyen de communication est celui qui sert à toutes

les énergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothèse

constamment admise, l'éther, par lequel se transmettent la

lumière, l'électricité. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir

le fer, sans aucun intermédiaire visible? Dans les faits spirites,

le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la

volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en même temps un

centre psychique: l'écorce cérébrale. La grande difficulté

consiste à admettre que le cerveau est l'organe de la pensée et

que la pensée est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y

a pas de difficulté à admettre que les énergies se transforment et

que telle énergie motrice devient lumineuse ou calorique.

»Après l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y

a plus à chercher à expliquer les cas des médiums écrivains....

Lorsque la table donne réponse exacte (par exemple, quand elle dit

l'âge d'une personne que celle-ci est seule à connaître),

lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au médium, ce

qui étonne étrangement les profanes, cela arrive parce qu'un des

assistants connaît cet âge, ce nom, ce vers et y fixe sa pensée

vivement concentrée, à l'occasion de la séance, et qu'il transmet

ensuite sa pensée au médium qui l'exprime par ses actes, et la

reflète quelquefois chez un des assistants: justement parce que la

pensée est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais

encore elle se reflète. J'ai observé des cas d'hypnotisme où la

pensée, non seulement se transmettait, mais se reflétait en

bondissant chez une troisième personne, qui n'était ni l'agent ni

le sujet, et n'avait pas été hypnotisée. C'est ce qui arrive pour

la lumière et l'onde sonore....

»L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci:

»Pourquoi le médium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir

qui manque aux autres?--De cette différence avec tout le monde

surgit le soupçon d'une duperie, soupçon naturel, surtout chez les

âmes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le

goût de la multitude qui évite de réfléchir, d'étudier[146]. Mais

ce soupçon disparaît dans l'esprit du psychologue, vieilli dans

l'examen des hystériques et des simulateurs. Il s'agit,

d'ailleurs, de faits très simples et assez vulgaires (tirer la

barbe, soulever la table) à peu près toujours les mêmes, et qui se

répètent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur

saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus

merveilleux.

[146] Disons mieux, cette multitude dont parle M. Lombroso--_et

non toujours la plus vulgaire_--a non seulement de

l'indifférence, mais encore, souvent, de la haine pour l'idée.

»En outre, les charlatans sont très nombreux, et les médiums très

rares.... Si les faits spécifiques étaient toujours simulés, ils

devraient être très nombreux et non des exceptions.--Je le répète,

on doit chercher la cause des phénomènes dans les conditions

pathologiques du médium même... Et la grande erreur de la majorité

des observateurs est d'étudier le phénomène hypnotique et non pas

le terrain où il naît. Or, le médium, Mme Eusapia, présente des

anomalies cérébrales très graves, d'où vient sans doute

l'interruption des fonctions de quelques centres cérébraux, tandis

que s'accroît l'activité d'autres centres, notamment des centres

moteurs. Voilà la cause des singuliers phénomènes médianimiques.

Quelquefois, les phénomènes spéciaux aux hypnotisés et aux médiums

arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment

d'une profonde émotion, chez les mourants, par exemple, qui

pensent à la personne chérie avec toute l'énergie de la période

préagonique. La pensée se transmet alors, sous forme d'image, et

nous avons le fantôme qu'on appelle aujourd'hui hallucination

véridique ou télépathique[147].

[147] Et lorsque l'image de l'agent se manifeste alors que

celui-ci ne court aucun danger et ne pense pas du tout au sujet?

»Et justement parce que le phénomène est pathologique et

extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances

graves et chez des individus qui ne présentent pas une grande

intelligence, du moins à l'instant de l'accès médianimique. Il est

probable que dans les temps très reculés, quand le langage était à

l'état embryonnaire, la transmission de la pensée était beaucoup

plus fréquente et que beaucoup plus fréquents aussi étaient les

phénomènes médianimiques, qu'on appelait alors magie,

prophétie[148]. Mais, avec le progrès, avec le perfectionnement de

l'écriture et du langage, le moyen de la transmission directe de

pensée fut destiné à disparaître complètement, étant devenu

inutile et même nuisible(?) et peu commode, parce qu'il

trahissait les secrets et communiquait les idées avec une

exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces

formes nécropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur

attribuait et qu'elles étaient pathologiques et non divines, on

vit diminuer et disparaître les magies, les fantômes, soi-disant

miracles, qui étaient presque tous des phénomènes réels, mais

médianimiques. Chez les peuples civilisés on ne rencontra plus

toutes ces manifestations qu'en des cas très rares, tandis

qu'elles continuent sur une vaste échelle chez les peuples

sauvages(?) et les individus névropathiques.

[148] Avancer que lorsque la Magie était florissante, le langage

était encore à l'_état embryonnaire_, nous semble un peu hasardé.

»Etudions, observons donc, comme dans la névrose, les convulsions,

l'hypnotisme, le sujet plus que le phénomène, et nous trouverons

l'explication de celui-ci plus complète et moins merveilleuse

qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, défions-nous de

cette prétendue finesse d'esprit qui consiste à voir partout des

simulateurs et à nous croire seuls les savants, tandis que

précisément cette prétention pourrait nous plonger dans l'erreur.

LOMBROSO.»

Turin, 12 mars 1892.

Voilà qui est parfait. Mais s'il est prudent de se défier d'une

finesse d'esprit trop aiguë, l'on doit, ce nous semble, agir de même

envers certaines hypothèses très brillantes, très séduisantes sans

doute, mais un peu périlleuses...

La théorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais,

sans que nous ayons besoin de les préciser, elle reste insuffisante

devant d'autres...

Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystère,

posséder, plus que tout autre, le don de susciter des théories et des

hypothèses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le

bien de sa discipline intellectuelle et de la nôtre propre, les

passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de

Stallo: _la Matière et la Physique moderne_. En des études où les faux

pas de l'esprit peuvent être si fréquents, on ne saurait trop insister

sur les véritables procédés logiques.

Quand un nouveau phénomène se présente à l'homme de science ou à

l'observateur ordinaire, cette question se pose à l'esprit de

l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?--et cette question signifie

simplement: De quel fait connu, familier, ce fait étrange en

apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?--de quel

fait connu, familier, est-il un déguisement ou une explication?

Ou, en tant que l'identité partielle ou totale de plusieurs

phénomènes est la base de la classification (une classe étant un

certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs propriétés en

commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris

l'explication par hypothèse, est, au fond, une classification.

Telle étant la nature essentielle de l'explication scientifique,

dont l'hypothèse est une forme à titre d'essai, il en résulte

qu'aucune hypothèse ne peut être valide, si elle n'identifie tout

ou partie du phénomène qu'elle est destinée à expliquer, avec un

ou plusieurs autres phénomènes préalablement observés. La

première règle, la règle fondamentale de tout raisonnement

hypothétique dans la science, peut formellement se résoudre en

deux propositions:--la première est que toute hypothèse valide

doit être une identification de deux termes: le fait à expliquer

et un fait par lequel on l'explique;--et la seconde, que ce

dernier fait doit être connu par l'expérience.

D'après la première de ces propositions, toute hypothèse est

frivole quand elle substitue une supposition à un fait. C'est ce

qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer _obscurum

per obscurius_, ou bien--la supposition étant l'expression du

fait lui-même sous une autre forme, le fait répété--expliquer

_idem per idem_. La frivolité de ces hypothèses confine à une

puérilité déplorable quand elles remplacent un fait simple par

plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait

lui-même... Pour remplir la première condition de sa validité,

une hypothèse doit mettre le fait à expliquer en relation avec un

ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la

totalité du premier avec une partie ou la totalité du second.

Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothèse valide

réduit le nombre des éléments non compris d'un phénomène.

Quant à la seconde condition de validité des hypothèses:

Le phénomène explicatif (c'est-à-dire celui avec lequel est

identifié le phénomène à expliquer) doit être une donnée de

l'expérience, elle équivaut en substance à la partie de la

première _regula philoso-phandi_ de Newton, dans laquelle il

insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des

choses de la nature doit être une _vera causa_, terme qu'il ne

définit pas expressément dans les _Principia_, mais dont le sens

peut être extrait du passage suivant de son _Optique_: «Dire que

chaque espèce de choses est douée d'une qualité spécifique

occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes,

c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes

généraux du mouvement, tirés des _phénomènes_, et ensuite montrer

comment les propriétés et actions de toutes les choses

matérielles découlent de ces principes manifestes, ce serait

faire un grand pas en philosophie, quand même les œuvres de ces

principes ne seraient pas encore découvertes[149]....»

[149] Stallo: _La Matière et la Physique moderne_. (Alcan, 1884),

p. 77 et suiv.

Telles sont les règles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus

encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment présentes,

lorsqu'on aborde l'interprétation des phénomènes[150].

[150] Deux essais d'explication scientifique des Phénomènes

psychiques occultes viennent d'être récemment tentés, l'un par M.

Durand (de Gros), dans son _Merveilleux scientifique_ (Paris,

Alcan, 1894), l'autre par le docteur Fugairon, dans son Essai sur

les _Phénomènes électriques des êtres vivants_ (Paris, Chamuel.

1894). Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'étude

attentive de ces deux savants ouvrages.

CONCLUSIONS

Il est certains sujets qui portent en eux-mêmes leurs conclusions: ce

sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion

personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple

énoncé des faits. Nous avons tenu--tout le long de ces pages--à

conserver rigoureusement à notre étude ce caractère d'argumentation,

pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien

que par les Faits. Nous effaçant constamment devant eux, nous les

avons laissé parler à notre place. En un sujet encore aussi obscur,

aussi discuté et dont les conséquences peuvent être si graves, ce

système d'exactitude positive s'imposait.

Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien à

notre thèse ont-ils toutes les garanties qui forment «l'éloquence des

Faits»? S'ils ne les possèdent, s'ils ne peuvent pas les posséder

toutes (en une science encore si neuve), ils en présentent du moins de

suffisantes et, à notre avis, de décisives: d'une part le nombre, de

l'autre la qualité des témoignages.--Et c'est sur ce dernier argument

qu'il convient surtout d'insister.

Le savant directeur de la _Revue scientifique_ le dit lui-même: «Il

n'est pas possible que tant d'hommes distingués d'Angleterre,

d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossièrement

et lourdement trompés. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils

les avaient pesées et discutées: on ne leur a rien appris, en leur

opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient

songé bien avant qu'on le leur ait reproché; de sorte que j'ai peine à

croire que tout leur travail ait été stérile et qu'ils aient

expérimenté, médité, réfléchi sur de décevantes illusions[151]».

[151] Richet: L'Avenir de la Psychologie, in _Annales des

Sciences psychiques_, no 6, 2me année.

Si donc les Phénomènes occultes ont tant de peine à se faire admettre

de l'Idée contemporaine, ce n'est point surtout parce que les

témoignages qui les affirment sont en quantité ou de valeur

insuffisantes. Au fond--est-il besoin de le dire?--ce qui prévient les

esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolérable,

c'est uniquement son inconcevabilité. La question se ramène donc, en

dernière analyse, à celle-ci: La concevabilité est-elle--et dans

quelle mesure--une preuve de réalité possible?

Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question · 第 16 / 17 段