les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue
le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable
à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et
maintenir la lumière pour nous et le médium. Pour cela, voici comment
nous procédâmes, dans la séance du 6 octobre: une portion d'une
chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât
dans l'obscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant
l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les
bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la
chambre.
Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à
un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre
chaise plus éloignée, on plaça un vase plein d'argile humide,
parfaitement unie à la surface. Dans la partie éclairée, nous fîmes
cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains
de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli
et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres
rouges, placée sur une autre table. _C'était la première fois que le
médium était soumis à ces conditions._
Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d'une bougie
sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les
voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une
résistance; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq
coups y furent frappés, ce qui signifiait que l'on demandait moins de
lumière. Alors nous allumâmes _à la place_ la lanterne rouge, en la
protégeant en outre, en partie, avec un écran; mais, peu après, nous
pûmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut placée sur
notre table, devant le médium. Les bords de l'orifice de la tenture
furent fixés aux angles de la table et, à la demande du médium,
repliés au-dessous de sa tête et fixés avec des épingles: alors, sur
la tête du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs
reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture,
au-dessus de la tête du médium, et annonça bientôt que des doigts le
touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la
tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la
main; c'était la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de
nouveau reprise, et tomba à terre. _Tous les assistants mirent la main
dans l'ouverture et sentirent le contact des mains._ Dans le fond noir
de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs
bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut
touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté; sa tête
fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, de la
main gauche, il tenait toujours la droite du médium, et, de la main
droite, la gauche de Finzi.
Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et
chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans l'air, et éclairant
un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il reprit sa
place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans
être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement.
Le médium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tête pour regarder,
et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la
main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête
du médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes
parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se
montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un
crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main et ne tomba
pas; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la
table. Une fois apparut un poing fermé sur la tête du médium; puis
après, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts
écartés.
Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut
et fut touchée par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute
n'était plus possible: _c'était véritablement une main humaine et
vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en même temps, le
buste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains
étaient tenues par ses deux voisins_. A la fin de la séance, M. Du
Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une
empreinte dans l'argile. En effet, nous constatâmes que celle-ci était
déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la
main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été
jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de
la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés.
Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une
forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18
octobre.
* * * * *
CONCLUSION
Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés,
dans l'obscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus
aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la
séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue
de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce
fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la
complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une
supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous
la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause identique à
celle qui les produit, quand le médium est visible, avec une lumière
suffisante pour contrôler la position et les mouvements.
En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences,
nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les
suivantes:
1º Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à
la lumière plus ou moins intense n'aurait pu être produit à l'aide
d'un artifice quelconque;
2º Que la même opinion peut être affirmée en grande partie pour les
phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci,
nous pouvons bien reconnaître, _à l'extrême rigueur_, la possibilité
de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du médium:
toutefois, d'après ce que nous avons dit, il est évident que cette
hypothèse serait, non seulement _improbable_, mais encore _inutile_
dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits
nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint.
Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science
exacte, nos expériences laissent encore à désirer; elles ont été
entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin,
et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés
et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.
Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour
prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des
savants.
Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre
reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de
longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des
clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté
médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention
des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe
d'une vérité impopulaire.
ALEXANDRE AKSAKOF, directeur du journal les _Etudes psychiques_,
à Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie.
GIOVANNI SCHIAPARELLI, directeur de l'Observatoire astronomique
de Milan.
CARL DU PREL, docteur en philosophie, de Munich.
ANGELO BROFFERIO, professeur de philosophie.
GIUSEPPE GEROSA, professeur de physique à l'Ecole royale
supérieure d'agriculture de Portici.
G.-B. ERMACORA, docteur en physique.
GIORGIO FINZI, docteur en physique.
A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes,
parmi lesquelles nous mentionnerons:
MM. CHARLES RICHET, professeur à la Faculté de médecine de Paris,
directeur de la _Revue Scientifique_ (5 séances).
CESARE LOMBROSO, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2
séances).
Dans le numéro des _Annales_ qui contient ce procès-verbal, figure
aussi une étude de ces mêmes phénomènes, par M. Richet.
Nous allons donner quelques extraits de ses appréciations et de ses
conclusions personnelles:
Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur,
après avoir raconté minutieusement les principales
expériences.--Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il
faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles
apportent.
Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un
résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un
instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne
m'inquiète guère et ce ne serait pas la première fois que je me
serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la
presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains
pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de
timidité ou d'hésitation dans ma pensée.
Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et
naturel, à peu près évident _a priori_, ou ne contredisant pas
les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement
satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me
paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés
dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il
s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires
à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis
depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement
radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience
humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par
conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans
l'affirmation de ces étranges et stupéfiants
phénomènes......................
* * * * *
Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos
délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir
elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes,
même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est
certainement très grande...
Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant
longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de
phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit
sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non
habituée à l'expérimentation, détermine ma propre croyance. Je
suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres
hommes distingués qui ont, pendant des mois et des années,
observé Eusapia: mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée,
et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me défie de ma
propre perspicacité...
Pour ce qui est des expériences elles-mêmes:
Il faut, avant tout, écarter l'hypothèse d'un compère... et s'il
y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être
aidée par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si
cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des
moyens très simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun
objet dans sa poche ou ses vêtements.
Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe,
en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, après
avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des
pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.
Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des
phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh
bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses
pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques
expériences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue
derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en
demi-lumière..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia
a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu
accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable
de comprendre.
Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut
pas se satisfaire à trop bon compte[136]. Les preuves que je
donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie.
Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme.......
...............................................................
[136] Voilà un reproche que--nos lecteurs en conviendront--l'on
ne saurait adresser au scrupuleux directeur de la _Revue
Scientifique_.
En définitive: _Quelque absurdes et ineptes que soient les expériences
faites par Eusapia, il me paraît bien difficile d'attribuer les
phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit
inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois, la preuve
formelle,_ _irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part
d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait
défaut._
_Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable._
Charles RICHET.
On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'être, plus que M.
Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de se montrer d'une
exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles
qualités intellectuelles, jointes à un _philonéisme_ aussi éclairé
qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie
occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle
intellectualité, l'écueil,--s'il pouvait y en avoir un--serait
précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une
exigence poussée trop loin en fait de preuves....
Nous voici parvenu à la fin de cette étude des Phénomènes physiques
occultes, et cette progression à travers l'Absurde vient d'atteindre à
son plus haut sommet, celui où le vertige est proche...
Pas plus ici que précédemment, l'on ne doit nous demander des
considérations plus ou moins développées, plus ou moins subtiles sur
ces obscurs et inquiétants mystères, car, partout, dans l'Occulte, nos
habitudes mentales, nos procédés de raisonnement et d'appréciation se
trouvent en défaut. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit se
heurte à des difficultés presque insurmontables et surtout irritantes.
La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une
expectative impartiale et attentive.
Certes, nous en avons assez dit pour exciter à d'exhilarantes joies ou
à d'apitoyés haussements d'épaules les délectables exemplaires humains
étiquetés «Beaux-Esprits». Et c'est déjà un résultat...
Aurons-nous réussi de même à susciter chez les âmes sérieuses, dans
les cerveaux sagement réceptifs, non pas un entraînement passager, non
pas une conviction hâtive, mais la notion raisonnée de l'_Anormal
possible_, mais un intérêt réfléchi pour les Phénomènes de l'Occulte?
Que cet espoir nous soit permis.
III. Des Médiums
Nous ne pouvons terminer ce que nous avions à dire des Phénomènes
occultes, c'est-à-dire des Phénomènes dus, selon toute probabilité, à
une faculté encore mystérieuse de l'organisme, sans dire un mot des
sujets qui présentent un développement plus ou moins remarquable de
cette faculté.
Or, malgré l'importance évidente d'une pareille étude pour la solution
des divers problèmes que nous venons de passer en revue, il semble
que, jusqu'ici, elle ait été un peu négligée; on s'est attaché surtout
à la constatation aussi exacte que possible des faits--ce qui était
rationnel, du reste--et l'on s'est contenté d'observations plus ou
moins superficielles sur les états somatiques et psychiques des sujets
qui les produisaient. Il en résulte que le «type» du médium reste
encore à établir.
Mais d'abord, il conviendrait de préciser où commence et où finit la
véritable médiumnité.
A notre sens, on a trop souvent donné ce titre de «médium» à des
personnes qui rentrent simplement dans la catégorie des sujets
hypnotiques: tels sont les médiums à _incarnations_, _à écriture
directe_, etc. Nous ne nions pas absolument que les phénomènes qu'ils
produisent puissent reconnaître d'autres causes, plus ou moins
occultes; mais comme, par l'automatisme psychologique, la dualité
cérébrale, les variations de la personnalité, on les interprète d'une
façon satisfaisante, même dans les cas les plus compliqués, nous
estimons que, dans le doute, on doit refuser à de tels sujets le don
de la véritable médiumnité.
Qu'est-ce donc qui caractérise le médium authentique? C'est, suivant
nous, la possession de ce «_quelque chose_ de particulier» comme dit
Croockes, de cette force spéciale, encore si mal connue, que la
Science nomme Force psychique et qui produit des phénomènes absolument
distincts de ceux de l'Hypnotisme: mouvements d'objets sans contact,
matérialisations, etc.
Tel est pour nous le _seul Médium_.
Est-ce à dire qu'il n'existe aucun point de ressemblance entre lui et
le _sujet_, aucun rapport entre les phénomènes de l'Hypnotisme et ceux
de la Médiumnité transcendante?
Nous ne le pensons pas, et, pour ne citer qu'un fait, nous
rappellerons que si les grands médiums produisent certains de leurs
«prodiges» à l'état de veille, la production de certains autres exige
qu'ils soient tantôt en léthargie, tantôt en somnambulisme, ou tout au
moins dans un état particulier encore mal défini, et qui paraît être
intermédiaire à la veille et au sommeil: l'état de _transe_, comme on
dit entre Spirites. Mais ici, plus que partout ailleurs, il faut se
méfier des analogies apparentes, et ce simple fait ne saurait suffire
à établir entre le sujet et le médium une tendance à la similitude,
tendance que nous soupçonnons depuis longtemps, sans que nous ayons
encore pu, faute de posséder de réels médiums, la vérifier d'une façon
certaine.
Or, on saisit sans peine les conséquences d'un rapprochement entre la
Psychologie occulte et l'Hypnotisme. Si l'on pouvait démontrer, en
effet, que les Phénomènes occultes ne sont en quelque sorte que les
phénomènes _transcendantalisés_ de l'Hypnotisme, il est presque
certain que la Psychologie occulte, désormais moins suspecte, aurait
moins de préventions à vaincre et pourrait espérer, dans un avenir
plus proche, une solution satisfaisante de ses inquiétants
problèmes[137].
[137] Ce rapprochement, M. de Rochas en légitime plus que
personne la supposition et l'espoir, lorsqu'il nous révèle, dans
ses _Etats profonds de l'Hypnose_, quelques-uns des étonnants et
nombreux mystères que recèle encore l'Hypnotisme; il nous donne
même la quasi-certitude que celui-ci n'est, comme il le dit, que
«le vestibule d'un vaste et merveilleux édifice.»
Les affinités probables entre médiums et sujets ont été depuis
longtemps pressenties. C'est ainsi que Perrier écrivait, en 1854: «Les
médiums sont des somnambules incomplets[138]», et qu'après lui,
Chevillard disait que c'est «le même phénomène qui produit le
somnambulisme et le spiritisme[139]». Mais ces auteurs, et d'autres
encore, n'avaient surtout en vue que les médiums à incarnations, à
écriture directe, etc., bref, ceux que l'on peut nommer les médiums
_douteux_, en sorte que leurs conclusions ne sauraient être probantes.
[138] _Journal du Magnétisme._ 1851, 79.
[139] Chevillard: _Etudes expérimentales sur certains phénomènes
nerveux, et solution rationnelle du problème spirite_. 1875.
Plus récemment, M. Janet et le docteur Encausse (_Papus_) ont repris
cette étude comparative. Par malheur, ces auteurs, eux aussi,
s'occupent surtout de cette classe de médiums chez lesquels
l'existence de la Force psychique n'est nullement démontrée, et M.
Janet n'a pas de peine à prouver qu'ici médium et sujet ne font
qu'un[140].
[140] Voy. son livre: l'_Automatisme psychologique_, p. 404 et
suiv.
Suivant nous, le problème à résoudre se pose ainsi: rechercher et
établir les similitudes qui--soit pendant la veille, soit pendant le
sommeil--peuvent exister entre les sujets hypnotiques et _les
personnes qui, paraissant douées d'une Force spéciale, produisent des
Phénomènes différant absolument de ceux de l'Hypnose_[141], tels que
mouvements d'objets sans contact, matérialisations, etc.
[141] Cela revient à chercher si, déjà, dans les phénomènes de
l'Hypnose, ce «quelque chose» d'inconnu, que l'on a nommé Force
psychique, n'intervient pas.
M. Encausse, dans son _Traité de Science occulte_, a consacré
plusieurs pages d'un intérêt particulier à cette étude comparative; il
établit un parallèle entre le sujet et le médium, d'abord à l'état de
veille, puis dans le sommeil, et il parvient à établir chez le second
l'existence de _phases_ analogues à celles que traverse le sujet. Ce
qui affaiblit un peu, du moins à notre avis, les conclusions de
l'auteur, c'est qu'il ne fait pas de différence, quant à leur origine,
entre les phénomènes médianimiques qui peuvent s'interpréter
scientifiquement (_typtologie_, mouvements de la table avec contact,
écriture directe, incarnation, etc.) et les autres, ceux qui révèlent
seuls une médiumnité réelle. Il semble que, pour M. Encausse, un
médium à incarnations soit aussi sûrement médium que celui qui produit
des matérialisations ou des effets à distance[142]. Nous sommes
persuadés que le savant chef de clinique du Dr Luys possède de solides
raisons pour penser ainsi; quant à nous, nous ne voulons pas affirmer,
encore un coup, que les incarnations et l'écriture directe ne puissent
reconnaître une cause réellement médianimique; mais comme ces faits
sont passibles d'une interprétation rationnelle--du moins dans tous
les cas que nous connaissons,--nous ne pouvons pas les considérer
comme dus sûrement à une faculté, à une force occulte de l'organisme.
[142] Voy. Papus: _Traité méthodique de Science occulte_, p. 867
et suiv.
Que si l'on nous objecte que le même médium peut produire--ce qui est
vrai--des incarnations et des matérialisations, l'écriture directe et
des effets à distance, nous répondrons que cela ne saurait nullement
prouver l'identité de cause des phénomènes. Les théories de
l'automatisme psychologique et des variations de la personnalité
expliquent suffisamment les premiers de ces faits et, pour le moment,
restent impuissantes devant les seconds: simplement.
En résumé, disons donc que si certains médiums, les médiums à
incarnations, à écriture directe, etc.--les plus nombreux--peuvent
être et ont été justement assimilés aux sujets hypnotiques, pareille
assimilation, bien que probable, reste encore à établir entre ces
mêmes sujets et les grands, les véritables médiums, c'est-à-dire ceux
qui, doués d'une force spéciale, produisent des phénomènes que nulle
donnée de l'Hypnotisme ne peut plus interpréter.
Et maintenant, rappelons en substance que les médiums sont, le plus
souvent, des êtres très nerveux, très impressionnables, enclins à
l'envie, à la dissimulation et d'une susceptibilité qui rend leur
commerce difficile. La plupart du temps, ils présentent des tares
nerveuses plus ou moins graves, et les cas ne sont pas rares de
médiums morts fous[143].
[143] Voir plus bas l'opinion de M. Lombroso à ce sujet.
Nous le répétons, les examens détaillés et complets, tant, au point
de vue anatomo-physiologique que psycho-pathologique, font presque
entièrement défaut. On en est donc réduit, jusqu'à maintenant, à des
notions très vagues sur ces êtres étranges.
La force qu'ils possèdent leur est-elle particulière? et ne saurait-on
en trouver le rudiment chez les autres êtres?
Nous n'en savons rien pour le moment; il est bon toutefois de se
rappeler que, lors des premiers travaux sur l'hypnotisme, on croyait
très restreint le nombre des personnes hypnotisables, et que, depuis,
ce nombre s'est singulièrement accru.