encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table,
causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et
faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent,
cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit
dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités
fortement, et le _guéridon_ _qui se trouvait derrière eux
s'avancer lentement vers Mme Paladino_, toujours assise et liée.
A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine
lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M.
Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans
l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le
mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus
de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne
et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le
parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le
professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en
mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans
que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une
parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait
capable de faire un pareil tour.
»En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du
cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique,
le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la
science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de
plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais
que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait
se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes.
Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à
M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des
études et des recherches scientifiques, de semblables
mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne
pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le
professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille
idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement
d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de
Naples, l'été prochain.
»J'ai, depuis, rencontré le professeur Bianchi; il a vivement
insisté pour avoir une autre séance de Mme Paladino et a
manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour
l'examiner à loisir.
»Croyez-moi, etc.»
E. CIOLFI.
Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso--avec une
bonne grâce aussi courageuse que rare--proclame sa conversion et fait
amende honorable à l'Occulte.
«Cher Monsieur,
»Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète
exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on eût vu la farine renversée,
le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses
voisins; et tout porte à croire que telle était son intention,
qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de
la parfaite honnêteté de ce sujet, jointe à son état de
semi-inconscience.
»Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de
persistance la possibilité des faits dits spirites (spiritici);
je dis des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie.
»Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si
c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de
l'œil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner.
»Votre bien dévoué,
C. LOMBROSO[116].
»Turin, 25 juin 1891.
»A M. Ernesto Ciolfi, à Naples.»
[116] Nous verrons plus loin comment M. Lombroso essaie
d'expliquer les faits dont il a été témoin.
Rappelons que l'on trouvera plus loin--comme une sorte de finale
synthétique, résumant et renforçant cette seconde partie de notre
travail--le compte rendu des nouvelles expériences, entreprises avec
la même Eusapia, par M. Lombroso, assisté de M. Richet et de plusieurs
de ses collègues.
Et maintenant, qu'ajouterons-nous?
Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes,
d'une supériorité scientifique et d'une bonne foi universellement
reconnues, ont faites sur cette absurdité mécanique que constituent
les mouvements d'objets sans contact. Si, malgré leur autorité, il
serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux fermés, ne
serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systématiques,
par une étroite pusillanimité d'esprit, la valeur de leurs travaux et
surtout l'intérêt qu'ils présentent[117]?
[117] Disons, du reste, que la question des mouvements d'objets
sans contact est plus que jamais à l'ordre du jour des Recherches
psychiques, et qu'en Angleterre comme en France, les résultats
obtenus sont des plus satisfaisants.
Pour nous--bien que n'ayant jamais pu constater, d'une façon
indubitable, l'action à distance d'un médium,--après avoir
minutieusement analysé les observations des autres et recueilli
d'assez nombreux témoignages, nous regardons cette action à distance
comme étant, de tous les Phénomènes physiques occultes, celui dont la
réalité est la plus proche de l'évidence[118].
[118] Voir, dans les _Annales des Sciences Psychiques_, une étude
documentée de M. Meyers, sur les _Mouvements d'objets sans
contact_, no 4, 2e année et numéros suivants.
Et pour étayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats
de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que naître, les ultimes
résultats atteints par la Science officielle, en la plus féconde
peut-être de ses branches; nous essayons de légitimer, dans notre
esprit, les plus déconcertants des prodiges médianimiques, en nous
remémorant les étonnantes et si suggestives découvertes, faites
récemment en Electricité, et ces paroles de M. Croockes nous
reviennent[119]:
«Les phénomènes de l'électrolyse ne sont pas encore bien connus et
bien coordonnés; cependant, ce que nous en savons nous laisse
entrevoir que, suivant toute probabilité, l'électricité est atomique
et qu'un atome d'électricité est une quantité aussi exactement définie
qu'un atome chimique.... On a calculé que, dans un seul pied cube de
l'éther qui remplit les espaces, il y a, à l'état latent, 10,000
tonnes d'énergie qui avaient jusque-là échappé à nos observations.
S'emparer de ce trésor et l'assujettir aux services de l'humanité,
telle est la tâche qui s'offre aux électriciens de l'avenir. Les
recherches les plus récentes nous donnent l'espoir fondé que ces
vastes réservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre
portée.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrême fréquence,
le professeur Tesla est arrivé à porter à l'incandescence le filament
d'une lampe, par induction, à travers le verre, _et sans le rallier
par des conducteurs à la source d'électricité_. Il a fait plus, _il a
illuminé une pièce entière en y produisant des conditions telles qu'un
appareil, placé n'importe où, y était mis en jeu sans être relié
électriquement avec quoi que ce soit_.... Les vibrations lentes
auxquelles nous faisons allusion nous révèlent encore un fait
surprenant: la possibilité d'établir des télégraphes sans fils, sans
poteaux, sans câbles, sans aucune des coûteuses installations
actuelles.»
[119] Discours prononcé le 15 novembre 1891, au dîner offert par
la Société des Electriciens.
Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute:
«Si l'on se rappelle encore les expériences de M. Elihu Thompson qui,
à l'aide des courants alternatifs dont il vient d'être question, a pu
_produire à distance des mouvements considérables d'un corps
quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de même
nature_, on sera certainement tenté de ne plus considérer comme
improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins
lointain, de la _Télépathie_, de la _Lévitation_ et des _Phénomènes
lumineux_ produits par les médiums[120].»
[120] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, p. 111, note,
(Chamuel, Carré, 1892.)
LÉVITATION
Avant de passer à l'étude de phénomènes occultes d'un autre genre,
nous désirons décrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous
venons de parler et qui présente cet intérêt particulier qu'ici la
Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets
sur le corps de l'être lui-même qui l'émet; et cela de façon telle que
les conditions physiologiques normales de cet être en paraissent
absolument changées.
Nous voulons parler de la _Lévitation_, ou soulèvement spontané du
corps. Le phénomène peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles
le corps du sujet flotte dans l'air à une hauteur plus ou moins
grande.
Le colonel de Rochas a publié une excellente étude de la Lévitation,
dans la _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1885, à une époque, on le
sait, où il y avait une certaine hardiesse à aborder de pareilles
questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide,
en la description d'un phénomène que nous n'avons jamais pu constater.
«De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes
aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considère
comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prête moins à la
supercherie.»
L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lévitation
que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de
l'Occident.
«Depuis un temps immémorial, dit-il, on a constaté chez les Brahmanes
de l'Inde le phénomène de la lévitation.
»Damis les a vu, dit Philostrate, s'élever en l'air, à la hauteur de
deux coudées, non pour étonner, mais parce que, selon eux, tout ce
qu'ils font en l'honneur du soleil, à quelque distance de la terre,
est plus digne de ce Dieu.
»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères
distinctifs des dieux et des héros ascètes.
»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres
sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une
forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le
véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne
venaient en préciser la nature.»
Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps
résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait
rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui,
après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de
jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux
suivants[121]:
[121] Jacolliot: _Voyage au pays des Fakirs charmeurs_.
«Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de
Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les
yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations
magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié
de me gratifier les jours précédents...
»Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva
graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes
croisées à l'orientale, et resta dans une position assez
semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les
touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant
vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami
pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me
fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait
au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume
de sa main droite.»
«Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait
sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que
le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre
phénomène:
«Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire
quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant
besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis
vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte
qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et,
croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut
s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une
hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer
exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je
m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le
fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière,
rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les
pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En
voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La
production entière du phénomène, du moment où le charmeur
commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne
dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq
minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui,
que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de
l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les
phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre...
c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me
laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir,
tout ce qui pouvait lui plaire...»
M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans
l'Inde par d'autres contemporains[122]:
«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous
trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les
Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5,
6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur
la cime d'une montagne.»
[122] L'Inde est encore aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit,
la terre d'élection du Merveilleux. Nous avions même pensé à lui
consacrer un chapitre spécial, dans lequel nous aurions examiné
les divers «miracles» produits par les Fakirs: germination d'une
graine en quelques heures, sommeil cataleptique sous terre
pendant des mois, etc., etc. Malheureusement, toutes ces
merveilles, que nous ont énergiquement affirmées nombre de
personnes qui en avaient été témoins, n'ont pas encore été
soumises à un contrôle scientifique sérieux. Il y a, paraît-il,
dans la péninsule gangétique, d'extraordinaires
prestidigitateurs, dont il faudrait cependant distinguer les
Fakirs, faiseurs de miracles. Ceux-ci, en leur qualité de membres
inférieurs de la caste sacerdotale, habitent en commun des
retraites situées dans le haut Tibet, d'où ils descendent, à
certaines époques de l'année, pour se répandre sur les côtes.
C'est aussi dans ces retraites des montagnes qu'habiteraient les
fameux _Mahatmas_, les mystérieux et puissants Initiés dont on a
tant parlé, et, sur le compte desquels on ne sait en réalité rien
qui vaille. Quoi qu'il en soit, et maintenant que la Science
occidentale admet, dans l'Occulte, autre chose qu'une constante
supercherie, il y aurait pour des Européens, et surtout pour les
médecins de la marine, d'intéressantes recherches à faire sur le
Merveilleux, en ces régions.
Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale
ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les
ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il
fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils
étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.
«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces
extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent
une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort
difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins,
tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je
n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le
sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était
habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par
suggestion.
»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons
de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se
produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines
familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le
plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez
les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a
présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été
attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort
différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport
des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports
des saints....[123].»
[123] Voir, pour le détail de ces voyages aériens: la _Mystique
divine_ de l'abbé Ribet, la _Mystique_ de Gœrres, etc.
Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve
d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent
tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de
lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs
contemporains.
Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir
aux travaux de Croockes.
Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]:
[124] Voir son livre: _De la Force psychique_, p. 156 et
suivantes.
_Enlèvements de corps humains._--Ces faits se sont produits
quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous
lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du
moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux,
d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées
préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est
pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de
la raison furent confirmées par le sens de la vue.
En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était
assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour
écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle,
cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les
quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à
environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à
peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore
deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol
avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus
satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais
pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne
ne pouvait y toucher.
Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont
eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai
vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La
première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde
fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était
debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible
d'observer le fait au moment où il se produisait.
Il y a au moins _cent cas bien constatés_ de l'enlèvement de M.
Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes
différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins,
le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le
récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des
moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces
manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel
qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou
dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus
imposantes.
Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des
états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation.
[125] Dunglas Home: _Révélations sur ma vie surnaturelle._ Paris,
1864, p. 52-53.
Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier
en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la
cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne
sens aucune main me supporter et, depuis ma première
ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je
fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse
pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé
perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma
tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève
doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont
amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de
repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq
minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour,
c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes
bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des
signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à
Londres[126].
[126] Il est regrettable que Home n'ait pas insisté sur le rôle
de la volonté en ces phénomènes.
Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à
toute supposition d'hallucination provoquée par le médium.
M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet
aux visions et aux anesthésies.»
Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait
qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie;
mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des
observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin,
quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement
qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac»
pour conclure à une fraude constante de sa part.
Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de
nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées
suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce
phénomène.
Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur
les _Maladies et facultés diverses des mystiques_, publiée, en 1875,
par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la
lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique
entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par
le ballonnement hystérique.
»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement
ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par
suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée
surtout la nature des gaz internes».
On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien
dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents.
Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie
occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures.
II. Phénomènes divers
Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés,
bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient
pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits
n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que
mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres
«prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une
créature humaine douée de facultés spéciales...
Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous
pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que
la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial,
une sorte de _double_, invisible du monde réel, peuplé d'êtres
mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants
ou terribles...
Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans
l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective
a-t-elle été faite scientifiquement?
Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart
des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties,
est une réponse suffisante.
Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai
peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne
rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de
pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets
traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, _ex
nihilo_, de créatures en chair et en os[127].
[127] Combien de fois, cependant, cela lui a mal réussi à ce «bon
sens» si prôné. «Hélas! il n'est guère qu'une routine de
l'intelligence. Le bon sens d'il y a deux mille ans était de
croire que le soleil tourne autour de la terre et se couche tous
les soirs dans l'Océan. Le bon sens d'il y a deux cents ans était
que l'on ne peut, dans la même journée, donner de ses nouvelles à
Pékin et en avoir une réponse, et cependant le bon sens
d'aujourd'hui indique que l'on peut y envoyer un télégramme,
réponse payée.» (Richet.--Préface de la _Suggestion mentale_
d'Ochorowicz.)