les conclusions auxquelles je suis arrivé dans mon précédent mémoire,
savoir: l'existence d'une force associée, d'une manière encore
inexpliquée, à l'organisme humain, force par laquelle un surcroît de
poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif.
Dans le cas de M. Home, le développement de cette force varie
énormément, non seulement de semaine à semaine, mais d'une heure à
l'autre; dans quelques occasions, cette force peut être accusée par
mes appareils, pendant une heure ou même davantage, et puis, tout à
coup, elle reparaît avec une grande énergie. Elle est capable d'agir à
une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit
jusqu'à deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante
auprès de lui.
[104] Croockes: _Force psychique_, p. 66 et suivantes.
».... Je crois découvrir ce que cette force physique emploie pour se
développer. En me servant des termes de _force vitale_, _énergie
nerveuse_, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des
investigateurs, prêtent à des significations différentes; mais, après
avoir été témoin de l'état pénible de prostration nerveuse et
corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé
M. Home, après l'avoir vu dans un état de défaillance presque
complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine
douter que l'émission de la _force psychique_ ne soit accompagnée d'un
épuisement correspondant de la force vitale.
»Je me suis hasardé à donner à cette nouvelle force le nom de _force
psychique_, à cause de sa relation manifeste avec certaines
considérations psychologiques, et parce que j'étais très désireux
d'éviter que les conclusions précédentes ne fussent classées sous un
titre qui, jusqu'ici, a été considéré comme dépendant d'un terrain
d'où les arguments et les expériences sont bannis. Mais, comme j'ai
trouvé que c'était du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai
dû le faire connaître par une appellation qui fût un nom scientifique,
et je ne pense pas qu'on pût en choisir un autre qui lui convînt
mieux.
»Pour être témoin des manifestations de cette force, il n'est pas
nécessaire d'avoir accès auprès des psychistes en renom. Cette force
est probablement possédée par tous les êtres humains, quoique les
individus qui en sont doués avec une énergie extraordinaire soient
sans doute rares. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai
rencontré, dans l'intimité de quelques familles, cinq ou six personnes
qui possèdent cette force d'une manière assez puissante pour
m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu
obtenir des résultats semblables à ceux qui viennent d'être décrits,
pourvu que les expérimentateurs opérassent avec des appareils plus
délicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu
d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien
compris que, de même que toutes les autres expériences scientifiques,
ces recherches doivent être conduites en parfait accord avec les
conditions dans lesquelles la force se développe.
»De même que, dans les expériences d'électricité par frottement, c'est
une condition indispensable que l'atmosphère soit exempte d'un excès
d'humidité et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument,
pendant que cette force s'engendre, de même on a trouvé que certaines
conditions étaient essentielles à la production et à l'action de la
force psychique; et si ces précautions ne sont pas observées, les
expériences ne réussissent pas.
»C'est ainsi que cette force psychique était défavorablement
influencée par une lumière trop vive, par le rayonnement du
regard[105], qu'elle se transmet à travers l'eau.»
[105] C'est pourquoi très souvent les médiums demandent
l'obscurité et abritent leurs mains sous une table.
M. Croockes a essayé sur elle l'influence de plusieurs lumières:
lumière du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumière
électrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations
«semblent être ceux de l'extrémité du spectre.»
«Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se
sont profondément implantées dans l'esprit du public. L'une, que
l'obscurité est essentielle à la production des phénomènes, cela n'est
pas le cas. Excepté en quelques circonstances, pour lesquelles
l'obscurité a été une condition indispensable, comme par exemple les
phénomènes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, _tout ce
que je rapporte a eu lieu à la lumière_... Lorsque quelque raison
particulière a exigé l'exclusion de la lumière, les résultats qui se
sont manifestés l'ont été sous des conditions de contrôle si parfait
que la suppression d'un de nos sens n'a réellement pas pu affaiblir la
preuve fournie.
»Une autre erreur qui est commune consiste à croire que les
manifestations ne peuvent se produire qu'à certaines heures et qu'en
certains lieux--chez le médium, ou à des heures convenues d'avance--et
partant de cette supposition erronée, on a établi une analogie entre
les phénomènes appelés spirituels et les tours d'adresse des
«prestidigitateurs» et des «sorciers» opérant sur leur propre théâtre
et entourés de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits
que _je me prépare à attester_ ont tous eu lieu dans ma _propre
maison, aux époques désignées par moi et dans des circonstances qui
excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument_.
«Une troisième erreur est celle-ci: c'est que le médium doit choisir
son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister à sa
séance.--Que ces amis doivent croire fermement à la vérité de
n'importe quelle doctrine qu'énoncera le médium.--Qu'on impose à toute
personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles
qu'elles empêchent complètement toute observation soigneuse. A cela je
puis répondre qu'à l'exception de quelques cas fort peu nombreux....
_j'ai composé moi-même mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les
incrédules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai généralement imposé mes
conditions choisies avec soin par moi-même_, pour éviter toute
possibilité de fraude.....[106].»
[106] Croockes, _loc. cit_, p. 147 et suivantes.
Voici maintenant une déclaration du même expérimentateur dont le
lecteur appréciera--sans que nous ayons besoin d'insister--toute la
gravité:
«Une question importante s'impose ici à notre attention: _Ces
mouvements et ces bruits sont-ils gouvernés par une intelligence?_ Dès
le premier début de mes recherches, j'ai constaté que le pouvoir qui
produisait ces phénomènes n'était pas simplement une force aveugle,
mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui était
associée... L'intelligence qui gouverne ces phénomènes est quelquefois
manifestement inférieure à celle du médium, et elle est souvent en
opposition directe avec ses désirs... Cette intelligence est
quelquefois d'un caractère tel qu'on est _forcé de croire_ qu'elle
n'émane d'aucun de ceux qui sont présents.»
Telles sont les expériences et les opinions de l'habile physicien
anglais sur la Force psychique.
Ces expériences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales,
classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les
plus expresses réserves les expériences de matérialisations que fit
plus tard le même M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus
loin), nous devons dire que nous considérons comme à peu près
décisives celles que nous venons d'exposer.
Et ici on ne peut pas invoquer le _testis unus testis nullus_, car des
faits semblables ou analogues ont été constatés par divers
expérimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zœllner, Lepelletier,
Lombroso, etc., etc.
Nous ne pouvons que consigner rapidement les résultats de leurs
expériences, sans entrer dans les détails des précautions prises, des
appareils construits spécialement, etc.
_Zœllner_[107], qui était professeur d'astronomie à l'Université de
Leipzig, et qui est mort depuis, opéra avec un américain, Slade, qui
devait, dans la suite, servir aux expériences de M. Gibier.
[107] Zœllner; _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.
Leipzig (4 vol. in-8).
Voici les phénomènes produits par ce médium, dans la maison même de
Zœllner[108]:
1º Mouvement, par la seule «force» de Slade, de l'aiguille aimantée
renfermée dans la boîte d'une boussole[109];
2º Coups frappés dans une table; couteau projeté, sans contact, à la
hauteur d'un pied;
3º Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zœllner, transporté à
deux pieds du mur, Slade étant assis, le dos tourné au lit, les jambes
croisées et bien en vue;
4º Un écran est brisé avec fracas, sans contact avec le médium, et les
morceaux sont projetés à cinq pieds de lui;
5º Ecriture produite à plusieurs reprises entre deux ardoises
appartenant à Zœllner et tenues bien en vue;
6º Aimantation d'une aiguille d'acier;
7º Réaction acide donnée à des substances neutres, etc., etc.
[108] Voir le _Spiritisme_, de M. Gibier, p. 307.
[109] Louis Lucas avait déjà observé que l'approche de certaines
personnes faisait dévier l'aiguille d'un galvanomètre très
sensible. (_Chimie nouvelle_). Mais il resterait à démontrer que
ce ne sont pas les vibrations caloriques qui provoquent cette
déviation.
En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hôpitaux de
Paris, qui voulut, le premier, soumettre à l'expérimentation
scientifique les Phénomènes spirites. Il opéra avec le même Slade.
«Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois séances, dont trois dans
notre maison même; sur ces trente-trois séances, plus de la moitié ont
été presque nulles, deux n'ont donné aucun résultat ... Les personnes
qui ont assisté à nos séances avec Slade nous sont connues: l'idée de
compérage doit donc être éliminée; nous avons été parfois quatre et
même cinq personnes, y compris le médium, mais nous n'avons jamais été
moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer,
après examen, qu'aucun mécanisme n'existait dans les meubles qui nous
ont servi. Nous avons une certaine compétence sur ce point, et nous
pouvons garantir ce que nous avançons.»
[110] _Spiritisme_, p. 323.
M. Gibier constata plusieurs faits analogues à ceux observés par
Croockes et par Zœllner: mouvements de corps plus ou moins lourds,
sans contact avec le médium, objets brisés par simple contact, corps
transportés, sans que Slade les touchât, etc., etc.
Citons les observations suivantes:
Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en
face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il
faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup,
une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons
mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un
demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme
attirée par un aimant.
Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme
ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un
bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en
mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était
appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait
entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint
frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade
tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face.
Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif,
semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.
Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut
renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du
médium.
Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un
ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111].
[111] Gibier, _loc. cit._, p. 327, 328.
Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier
fut celui de l'_écriture automatique_.
Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors
qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un
instant, s'est _incarnée_ en lui. M. Janet a fait de ce dernier
phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité
cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'_écriture spontanée_
dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du
médium paraissent en rien intervenir.
[112] Voir son livre l'_Automatisme psychologique_, p. 397 et
suiv.
Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la
même, mais sa manifestation physique est bien différente.
«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des
dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide
d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre
deux ardoises avec lesquelles il _n'avait aucun contact_, et qui nous
appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie
quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature...
En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer
sous nos yeux.»
Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre:
EXPÉRIENCE VIII[113]
Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience,
à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction
primitive:
30 juin 1886.--J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade,
une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le
«phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises
m'appartenant et auxquelles _Slade n'a pas touché_.
J'avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppées
dans du papier, ficelées ensemble, cachetées et vissées. Je
désirais obtenir de l'écriture dans ces ardoises et je demandai à
Slade si cela était possible. «Je ne sais pas, me répondit-il, je
vais le demander.» Je proposai alors d'avoir une réponse dans
deux ardoises neuves que j'avais apportées dans ma serviette, ce
qui me fut accordé.
Dans une séance antérieure, un visiteur est venu chez Slade et a
obtenu, m'a-t-on dit, de l'écriture dans deux ardoises qu'il
tenait sous ses pieds. J'ai demandé et obtenu la permission,
après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux,
de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma
chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que
lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaçai
alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je _sentis
et entendis_ alors, très nettement, que de l'écriture se traçait
sur l'ardoise avec laquelle j'étais en contact.
Quand ce fut fini, je retirai _moi-même_ mes deux ardoises, et je
lus les douze mots suivants, fort mal écrits, du reste, mais
enfin _écrits_ et lisibles quand même: _Les ardoises sont
difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons._
Slade n'avait pas touché aux ardoises. Je ne pus en obtenir
davantage.
[113] Gibier, _loc. cit._, p. 366.
Dans une autre expérience (Expérience X), M. Gibier et plusieurs
autres personnes obtinrent, non seulement de l'écriture sur des
ardoises, dans les mêmes conditions, mais encore le transport de ces
mêmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune
personne.
«Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous
lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables.... Nous ne
pouvons plus reculer; les faits sont là qui nous pressent. Nous avons
beau nous débattre et dire «cela n'est pas possible», ils nous
répondent «cela est». Nous objectons un «mais», on nous réplique par
«un fait», et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses
opiniâtres».
Nous ne pouvons insister sur les expériences qu'à son tour M. H.
Lepelletier a instituées sur la Force psychique. On en trouvera les
détails dans le livre de M. Plytoff sur _la Magie_[114].
[114] Plytoff: _La Magie_, p. 37 et suiv. (Germer-Baillière,
1892).
Depuis deux ans, cette question des phénomènes physiques occultes est
particulièrement à l'étude, et nous allons avoir à citer des
observations publiées par des hommes chez qui la haute situation
scientifique dont ils jouissent n'a diminué en rien l'indépendance
intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la réalité de ces
phénomènes devient de plus en plus probable, la certitude à leur égard
n'est pas encore faite: la preuve dernière, irréfutable, mathématique,
manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi,
presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette
preuve dernière, les documents qui suivent la font espérer
prochaine...
Voici d'abord la déclaration catégorique que M. Lombroso a publiée en
1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle
d'Italie reconnaît l'existence des Phénomènes occultes et les juge
dignes d'un intérêt scientifique sérieux.
Il a recommencé ses investigations en septembre et octobre 1892, avec
le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres
savants italiens. Nous donnerons, à la fin de cette deuxième partie de
notre travail, et comme une sorte de résumé synthétique des divers
phénomènes médianimiques, le compte rendu de ces nouvelles
expériences--documents dont on saisit sans peine toute l'importance et
que l'on doit considérer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la
science officielle sur ce troublant et mystérieux sujet.
On nous reprochera peut-être d'avoir, en cette étude, multiplié les
documents; on nous reprochera surtout, peut-être, la longueur de
ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'écrivons pas pour
aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue réalité des
faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils méritent une
attention scientifique sérieuse, que des hommes éminents en ont jugé
ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme
grossier où on l'avait reléguée jusqu'à présent. Or, pour cela, la
seule méthode est de citer longuement les auteurs qui présentent des
faits ou qui émettent des opinions, avec une autorité que nous ne
saurions posséder nous-même. Pareil système peut paraître fastidieux;
en des matières encore si discutées, il n'en est pas moins le seul
valable.
Les premières expériences de M. Lombroso eurent lieu à Naples. Le
savant italien était assisté de plusieurs de ses collègues et
expérimentait avec le médium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le
second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a écrit
et présenté, après les expériences, à l'approbation de M. Lombroso. On
trouvera à la suite de ce rapport la déclaration de ce dernier[115].
[115] Nous empruntons ces documents aux _Annales des Sciences
Psychiques_, no 5, première année.
_Deuxième séance_
Naples, 15 juin 1891.
«Cher Ami,
»Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi 2 courant, à 8 heures
du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève, accompagné du médium,
_Mme Eusapia Paladino_. Nous avons été reçus sous le péristyle
par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes
qu'ils avaient invitées, les professeurs Gigli, Limoncelli,
Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le
docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite
Naples.
»Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à
l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer
dans une grande pièce à alcôve.
»Déjà, dans la matinée, Mme Paladino avait été examinée par M.
Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder
avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.
»L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde
table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe
qui fermaient l'alcôve, puis, derrière ces rideaux, à une
distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et
Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une
soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y
obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier,
une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier blanc,
pour voir si l'on ne trouverait pas de l'_écriture directe_.
»Après quoi, tous les assistants, moi excepté, visitèrent
soigneusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait
rien de préparé pour surprendre leur bonne foi.
»Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des
rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande,
elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de
bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent
uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table
dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis,
en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli,
Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le
cercle et se trouvait à gauche du médium.
»Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient
les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact
avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus
d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible.
»MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et
restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta.
»Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison
préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à
recommander que, tout en observant avec le plus grand soin,
chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la
lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien
éclairée....
»Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement
d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements
restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux
qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des
battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que
MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette
mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il
n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il
occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois,
reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des
coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite
de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint
suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les
rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table,
de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il
l'a déclaré lui-même.
»Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans
l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au
sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des
plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu
s'égayer aux dépens des autres.
»Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la
valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on
entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on
trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait
placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce
fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les
expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur
attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à
force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques
lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et
Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien
qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au
moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après
qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini,
à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers
endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument
sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli,
déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et
demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait--à la fois
douteux et naïf--que toutes les personnes présentes, comme
lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en
contact réciproque.
»Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité
du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus
devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.