somnambules lucides font des prodiges; cela nous serait aisé, car ces
histoires sont nombreuses... Nous préférons nous en tenir aux quelques
observations que nous venons de rapporter: si elles manquent de
pittoresque et d'intérêt émotionnel, elles ont, en revanche, de
sérieuses garanties d'exactitude: cela suffit pour le but que nous
nous proposons.
TROISIÈME GENRE
Pressentiment
Que devons-nous entendre, en Psychologie occulte, par _Pressentiment_?
Suivant la définition de M. Richet, «c'est la prédiction d'un
événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir.»
On le voit, il ne s'agit plus ici de ces sensations internes, plus ou
moins vagues, que l'on désigne vulgairement sous le nom de
_pressentiments_.
C'est, au contraire, le sentiment très net, quelquefois la vision
mentale d'un événement que le sujet affirme devoir se produire dans un
avenir plus ou moins lointain. Ces pressentiments se manifestent, soit
dans le sommeil somnambulique, soit, sous forme de _rêves_, dans le
sommeil ordinaire. Ce sont alors des rêves _véridiques_, se produisant
avant l'événement.
Ce qui rend l'opinion à se faire de ces phénomènes particulièrement
malaisée, c'est qu'ici--on le comprend tout de suite--il ne saurait
plus être question d'expériences.
Si, à la rigueur, on peut concevoir la possibilité d'une
expérimentation quelconque en fait de pressentiments, en réalité,
jusqu'ici, cette expérimentation n'a pas été instituée, et l'on est
contraint, plus encore que pour les phénomènes précédents, de s'en
tenir aux seules observations.
Or, si les histoires mirifiques de prédictions, de prophéties
réalisées, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les
cas accompagnés de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du
moins sérieuses, sont très rares.
Il existe pourtant un curieux document, revêtu de tous les caractères
d'authenticité désirables, et qui, si l'on était certain de l'absolue
bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables
d'hallucination collective prémonitoire.
C'est le récit, arrangé naguère par Mérimée, sous la forme de conte
quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Suède,
son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre.
On nous permettra de le citer ici, ne fût-ce qu'à titre de curiosité:
«Moi, Charles XI, roi de Suède, dans la nuit du 16 au 17
septembre, je fus tourmenté plus que de coutume par ma maladie
mélancolique. Je me réveillai à onze heures et demie, quand,
ayant dirigé mes yeux par hasard vers ma fenêtre, je m'aperçus
qu'il faisait une grande lumière dans la salle des Etats. Je
dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre:
«Qu'est-ce que cette lumière dans la salle des Etats? Je crois
qu'il y a le feu.» Mais, il me répondit: «Oh! non, sire, c'est
l'éclat de la lune qui brille contre les vitres des fenêtres.»
Je fus content de cette réponse et je me retournai contre le
mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande
inquiétude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperçus
encore l'éclat des vitres. Je dis alors: «Il ne se peut pas
que cela soit dans l'ordre.» Mon bien-aimé chancelier reprit:
«Oui, c'est bien la lune.» Au même instant entra le conseiller
Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai à cet
excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un
incendie, se fût produit dans la salle des Etats. Il me
répondit, après un silence: «Dieu merci, il n'y a rien;
seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumière
dans la salle des Etats.» Je me tranquillisai un peu, mais,
comme je regardais de nouveau du côté de la salle, il me parut
qu'il y avait là des gens. Je me levai et mis une robe de
chambre; j'ouvris alors la fenêtre et je vis qu'il y avait
dans la salle des Etats une quantité de lumières.
»Je dis alors:--Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre.
Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au
monde. Je veux aller voir là-dedans, pour savoir ce que cela
peut être.
»J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le
vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut
venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma
chambre, à droite de la chambre à coucher de Gustave Ericson.
Quand nous y fûmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte,
mais par crainte, il me pria de lui faire la grâce de ne point
l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa
un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais
n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me
répondit:--J'ai, une fois, juré d'exposer pour Votre Majesté
mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte.
»Alors, je commençai moi-même à me sentir confondu, mais,
reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je
trouvai que tout, dans le passage, était tendu de noir, même le
parquet. Moi et toute la compagnie nous étions tout tremblants.
Nous allâmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au
vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de
l'épargner; je priai alors les autres personnes qui
m'accompagnaient, mais ils me demandèrent la faveur de ne pas
faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la
porte, et quand j'eus avancé le pied, je le retirai aussitôt en
grande confusion. J'hésitai un instant, puis je dis: «Bons
seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se
passe ici, peut-être que le bon Dieu veut nous révéler quelque
chose.» Ils me répondirent tous à voix basse: «Oui», et nous
entrâmes.
»Nous vîmes une grande table, autour de laquelle étaient assis
seize hommes d'un âge mûr et d'aspect digne, qui avaient devant
eux chacun un grand livre et, au milieu d'eux, un jeune roi de
seize, dix-sept ou dix-huit ans, la couronne sur la tête et le
sceptre à la main.
»A sa droite était assis un seigneur de haute taille, de belle
mine, qui pouvait avoir quarante ans: son visage respirait
l'honnêteté, et il avait à ses côtés un homme de soixante-dix
ans. Je remarquai que le jeune roi secouait plusieurs fois la
tête, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient de la
main sur les grands livres qui étaient devant eux. Je détournai
les yeux, et je vis alors, près de la table, des billots et des
bourreaux qui, les manches retroussées, coupaient une tête
après l'autre, si bien que le sang commença à couler sur le
plancher. Dieu m'est témoin que j'eus plus que peur. Je
regardai à mes pantoufles si le sang venait jusque-là, mais il
n'en était rien. Ceux qu'on décapitait étaient, pour la
plupart, des gentilshommes. Je détournai les yeux, et je vis,
dans un coin, un trône qui était presque renversé, et à côté se
tenait un homme qui paraissait être le régent. Il était âgé
d'environ quarante ans. Je tremblais et je frissonnais en me
retirant vers la porte, et je criai: «Quelle est la voix du
Seigneur que je dois entendre? O Dieu! quand tout cela doit-il
arriver?» Il ne me fut pas répondu, mais le jeune roi secoua
plusieurs fois la tête, tandis que les hommes qui l'entouraient
frappaient plus durement sur leurs livres. Je criai encore plus
fort: «O Dieu! quand cela doit-il arriver? Fais-nous, ô Dieu,
la grâce de nous dire comment il faudra alors nous comporter.»
«Alors, le jeune roi me répondit:
»--Cela ne doit pas arriver de ton temps, mais seulement au
sixième souverain depuis ton règne, et il sera de l'âge et de
la figure que tu me vois, et celui qui est là montre comment
sera son tuteur, et le trône sera prêt d'être ébranlé, dans les
dernières années de sa tutelle, par quelques jeunes nobles;
mais alors, le tuteur, qui précédemment avait persécuté le
jeune roi, prendra sa tâche au sérieux, il raffermira le trône,
si bien qu'il n'y aura jamais eu de plus grand roi en Suède que
celui-ci, et il n'y en aura pas non plus de plus grand après,
et que le peuple sera heureux sous son sceptre, et ce roi
atteindra un âge extraordinaire, il laissera le royaume sans
dettes et plusieurs millions dans le trésor. Mais avant qu'il
soit affermi sur le trône, il y aura des ruisseaux de sang
répandus, comme jamais auparavant en Suède, et jamais après.
Laisse-lui, comme roi de Suède, de bons avis.»
»Quand il eut dit cela, tout disparut et il n'y eut plus que
nous dans la salle avec nos lumières. Nous nous retirâmes dans
le plus grand étonnement, comme tout le monde peut l'imaginer,
et lorsque nous repassâmes par la chambre garnie de noir, cela
aussi était parti et tout se trouvait dans l'ordre habituel.
Nous retournâmes dans ma chambre, et aussitôt je m'assis pour
consigner cet avertissement aussi bien que je le pus. Et tout
ceci est vrai. Je l'affirme de mon serment, aussi vrai que Dieu
me soit en aide».
CHARLES, _roi présent de Suède_.
«Comme témoins présents sur les lieux, nous avons tout vu,
comme Sa Majesté l'a écrit, et nous confirmons le récit de
notre serment, aussi vrai que Dieu nous soit en aide».
Charles BJELKE, _chancelier_; BJELKE, _conseiller_;
A. OSCENSTIANA, _conseiller_;
Pierre GRAUSLEN, _vaguemestre_.
Si, en bonne critique, il n'était indiqué de supposer que des
considérations d'ordre politique ou autre ont influé sur la rédaction
de ce document, il constituerait, à coup sûr, l'une des plus
remarquables observations que l'on connaisse d'hallucinations
collectives _prévisionnelles_. Malgré les réserves qui s'imposent à
son égard, nous avons voulu le citer tout au long, les cas de
pressentiments, étayés de quelques garanties, étant fort peu nombreux.
Or, le hasard de nos relations a voulu que nous ayons, sur le cas de
_rêve-pressentiment_ dont nous allons parler maintenant, des
renseignements très précis qui corroborent le récit que nous trouvons
dans un article de M. Rambaud, intitulé: «_Le Champ de bataille de
Borodino_[87].
[87] Voir: _Revue politique et littéraire_ du 30 janvier 1875.
L'héroïne de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la
première moitié de ce siècle, et qui était mariée à un officier de
l'armée russe, M. Toutchkof. Elle était très nerveuse, très
impressionnable, encline à un certain mysticisme. C'est elle qui,
après la bataille de Borodino, où périt son mari, fonda le monastère
qui s'élève aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut,
en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rêve extraordinaire
qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conservé soigneusement
dans sa famille, et c'est à une nièce de Mme Toutchkof que nous avons
dû la confirmation, dans tous ses détails, du récit suivant.
Il a été emprunté par M. Rambaud à la biographie de Mme Toutchkof.
Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle
dut se résigner, cette fois, dans cette guerre sérieuse contre
un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses
parents à Moscou.
Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à
Minsk, les deux époux peuvent faire route quelque temps
ensemble, avant de se séparer. Ils n'étaient accompagnés que
d'une Française, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut
la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre
si malheureux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur
le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à Mme
Toutchkof une chose étrange.
Margarita Mikhaïlowna, dit son biographe, fatiguée d'une longue
route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle
vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut,
tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots:
«Ton sort se décidera à Borodino!» De grosses gouttes de sang
se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La
malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari
et Mme Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle
était pâle et tremblait comme une feuille. «Où est Borodino?
dit-elle à son mari, quand elle put respirer; on te tuera à
Borodino.» «Borodino? répéta Toutchkof, c'est la première fois
que j'entends ce nom.» Et, en effet, le petit village de
Borodino était alors inconnu. Margarita Mikhaïlowna raconta son
rêve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcèrent de la rassurer.
Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs
le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué.
L'interprétation de Marguerite était purement arbitraire. «Tout
le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs
un peu surexcités. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tâche
de dormir.» Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha
de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et
s'endormit. Mais le même songe se renouvela; une seconde fois,
elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de
sang qui, lentement, l'une après l'autre, se détachaient des
lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette
fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prêtre,
son frère Cyrille Narychkine, et enfin son père, qui tenait
dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla en
proie à une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut
sérieusement effrayé. A toutes ses paroles, elle ne répondait
que par des sanglots ou par cette question: «Où est Borodino?»
Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'état-major
et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de
Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers
d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une
demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta
lui-même. Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment
secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde
se mit à rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. «Si
Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers
sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie.
Or, il est bien peu probable que les hostilités soient
transportées là-bas: tu peux donc te rassurer.» Mais elle ne se
rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un
désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutchkof
l'embrassa, la bénit pour la dernière fois, elle et son fils,
et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline
qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux.
Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une
petite ville du district, Kineckma, afin d'être plus à portée
de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec
une fiévreuse anxiété. Arriva le 1er septembre, c'était le jour
de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se
mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête
dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup, elle entendit son
père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de
la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la
tête... Devant elle, était le prêtre, à côté de lui son père
qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails
terribles de son rêve se représentent aussitôt à sa mémoire; il
ne manquait que son frère Narychkine pour achever le tableau:
«Où est mon frère Cyrille?» s'écria-t-elle d'une voix
éclatante. Il se montra sur le seuil. «Tué!» murmura-t-elle, et
elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son
père et son frère la soutenaient. «On a donné la bataille près
de Borodino», lui dit Cyrille, à travers ses larmes.
Alexandre Toutchkof était mort, en effet, et sa veuve ne put même
retrouver son corps.
Nous avons tout lieu de croire, répétons-le, que les détails de ce
rêve n'ont pas été arrangés, après coup, pour le modeler exactement
sur l'événement. Les choses ont dû, en réalité, se passer ainsi, et
ce que cette observation présente alors d'extraordinaire,
c'est--outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de
_Borodino_--la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste
à deux reprises différentes.
Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'expérience n'existe
pas, et même c'est à peine si l'on entrevoit la possibilité d'une
expérimentation quelconque; aussi en sommes-nous réduits à nous
contenter d'observations plus ou moins sûres; celles que nous avons
déjà citées offraient--malgré leur étrangeté (pour ne pas dire
plus)--des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons
terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer
que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur.
Nous les trouvons dans l'intéressant ouvrage du docteur Liebeault:
_Thérapeutique suggestive_, 1891, p. 282[88].
[88] Ces deux observations sont aussi reproduites dans les
_Annales des Sciences psychiques_, no 2.
PREMIÈRE OBSERVATION
(Elle est extraite de l'un de mes registres, à son rang, no 339,
7 janvier 1886).
Est venu me consulter aujourd'hui, à 4 heures de l'après-midi,
M. S. de Ch... pour un état nerveux sans gravité. M. de Ch...
a des préoccupations d'esprit, à propos d'un procès pendant,
et des choses qui suivent: En 1879, le 24 décembre, se
promenant dans une rue de Paris, il vit écrit sur une porte:
Mme Lenormand, nécromancienne. Piqué par une curiosité
irréfléchie, il se fit ouvrir la maison et, introduit, il se
laissa conduire dans une salle assez sombre. Là, il attendit
Mme Lenormand qui, prévenue presque aussitôt, vint le trouver
et le fit asseoir devant une table. Alors cette dame sortit,
revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaise
de l'une de ses mains, lui dit: «Vous perdrez votre père dans
un an, jour par jour. Bientôt vous serez soldat (il avait
alors dix-neuf ans), mais vous n'y resterez pas longtemps.
Vous vous marierez jeune: il vous naîtra deux enfants et vous
mourrez à vingt-six ans.»
Cette stupéfiante prophétie, que M. de Ch... confia à des amis
et à quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au
sérieux; mais son père étant mort le 27 décembre 1880, après
une courte maladie et juste un an après l'entrevue avec la
nécromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son
incrédulité. Et lorsqu'il devint soldat--seulement 7
mois--lorsque, marié peu après, il fut devenu le père de deux
enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans,
ébranlé définitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus
que quelques jours à vivre.
Ce fut alors qu'il vint me trouver, pour me demander s'il ne me
serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car,
pensait-il, les quatre premiers événements de la prédiction
s'étant accomplis, le cinquième devait fatalement se réaliser.
Le jour même et les jours suivants, je tentai de mettre M. de
Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire
obsession gravée dans son esprit: celle de sa mort prochaine,
mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 février, jour
anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui eût
rien précisé sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune
homme même le sommeil le plus léger, tant il était fortement
agité. Cependant, comme il était urgent de lui enlever la
conviction qu'il devait bientôt succomber, conviction
dangereuse, car on a souvent vu des prévisions de ce genre
s'accomplir à la lettre par auto-suggestion, je changeai de
manière d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes
somnambules, un vieillard de soixante-dix ans, appelé le
prophète, parce qu'ayant été endormi par moi, il avait, sans
erreur, annoncé l'époque précise de sa guérison, pour des
rhumatismes articulaires remontant à quatre années, et l'époque
même de la guérison de sa fille, cette dernière cure due à
l'affirmation de recouvrer la santé à une heure fixée d'avance,
ce dont son père l'avait pénétrée. M. de Ch... accepta ma
proposition avec avidité et ne manqua pas de se rendre
exactement au rendez-vous que je lui ménageai. Entré en rapport
avec ce somnambule, ses premières paroles furent de lui dire:
«Quand mourrai-je?» Le dormeur expérimenté, soupçonnant le
trouble de ce jeune homme, lui répondit, après l'avoir fait
attendre: «Vous mourrez... vous mourrez... dans quarante-un
ans.» L'effet causé par ces paroles fut merveilleux.
Immédiatement, le consultant redevint gai, expansif et plein
d'espoir; et quand il eut franchi le 4 février, ce jour tant
redouté par lui, il se crut sauvé.
Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu
parler de cette poignante histoire s'accordèrent pour conclure
qu'il n'y avait eu rien là de vrai; que c'était par une
suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conçu ce
récit imaginaire. Paroles en l'air! le sort en était jeté, il
devait mourir.
Je ne pensais plus à rien de cela, lorsque, au commencement
d'octobre, je reçus une lettre de faire part, par laquelle
j'appris que mon malheureux client venait de succomber, le 30
septembre 1885, dans sa vingt-septième année, c'est-à-dire à
l'âge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prédit.
Et pour qu'il ne soit pas supposé que ce que je raconte peut
être une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours
cette lettre, de même que le registre d'où j'ai tiré, à la
suite, l'observation qui précède. Ce sont là deux témoignages
écrits, indéniables. Depuis, j'ai appris que cet infortuné,
envoyé par son médecin aux eaux de Contrexeville, pour qu'il
soit traité pour des calculs biliaires, fut obligé de s'y
aliter, à la suite de la rupture d'une poche liquide (vésicule
du fiel), rupture qui amena une péritonite.
DEUXIÈME OBSERVATION
(Elle m'a été communiquée par un homme très honorable. M. L...,
banquier).
Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent
une fille de dix-huit ans, nommée Julie. Cette fille, une fois
mise en état de somnambulisme, était portée d'elle-même, comme
si elle en recevait l'inspiration, à répéter, à chaque
nouvelle séance, qu'une proche parente de cette famille,
qu'elle nommait, mourrait bientôt et n'atteindrait pas le 1er
janvier. On était alors en novembre 1883. Une telle
persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le
chef de cette famille, qui flairait là une bonne affaire, à
contracter une assurance à vie de 10,000 fr. sur la tête de la
dame en question, laquelle, n'étant nullement malade,
obtiendrait facilement un certificat de médecin. Pour trouver
cette somme, il s'adressa à M. L..., lui écrivit plusieurs
lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le
portait à emprunter. Et ces lettres, que M. L... m'a montrées,
il les garde comme des preuves irréfragables de l'événement
futur annoncé. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la
question des intérêts, et l'affaire entamée en resta là. Mais,
quelque temps après, grande fut la déception de l'emprunteur.
La dame X..., qui devait mourir avant le 1er janvier,
succomba, en effet, et tout d'un coup, le 30 décembre, ce dont
fait foi une dernière lettre du 2 janvier, adressée à M. L...,
lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait
reçues précédemment, à propos de la même personne.
* * * * *
Nous en avons fini avec la première catégorie de Phénomènes psychiques
occultes, ceux qui, sous des modalités différentes, Télépathie,
Lucidité, Pressentiments, semblent «révéler une faculté profondément
inconnue encore de l'âme humaine, celle de voir et de connaître des
événements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une
forme plus ou moins hallucinatoire.»
On sait déjà ce que nous pensons des tentatives faites ou à faire pour
expliquer cette faculté occulte de l'organisme; nous n'y reviendrons
pas.
Disons seulement que les plus récentes découvertes de l'hypnotisme, la
variation des états de conscience, le dédoublement de la personnalité,
l'extériorisation de la sensibilité (si elle est reconnue vraie),
etc., etc., ne sont peut-être, au fond, que des modes d'activité de
cette faculté.
M. de Rochas est plus affirmatif: «Au point où est aujourd'hui la
science, dit-il[89], on est certainement autorisé à rechercher, dans
des phénomènes de cet ordre, l'explication des médiums, des voyants,
des envoûteurs et des guérisseurs... L'hypnotisme, jusqu'ici seul
étudié officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et
merveilleux édifice, déjà exploré en grande partie par les anciens
magnétiseurs.»
[89] Voir: _États profonds de l'Hypnose_, p. 102.
Nous comptons insister, plus loin--dans une étude comparative des
sujets et des médiums,--sur ces rapports très probables de
l'Hypnotisme avec la Psychologie occulte.