«.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux

faits, avant de nier la possibilité des phénomènes? La découverte d'un

nouveau mode de communication par une action plus immédiate, peut être

à travers l'éther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec

le principe de la conservation de l'énergie, ni avec aucune de nos

connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que

se refuser à examiner des phénomènes, parce que nous croyons être sûrs

de leur impossibilité. Comme si notre connaissance de l'univers était

complète!

»Tout le monde sait qu'une pensée, éclose dans notre cerveau, peut

être transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un

intermédiaire convenable, par une libération d'énergie, sous forme de

son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mécanique,

l'écriture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un

intermédiaire matériel de communication sont les modes connus de

transmission des pensées. Ne peut-il donc exister aussi un

intermédiaire immatériel (éthéré peut-être)? Est-il donc impossible

qu'une pensée puisse être transportée d'une personne à une autre, par

un processus auquel nous ne sommes pas accoutumés et à l'égard duquel

nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'évidence pour moi. J'affirme

que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu

aussi. Pourquoi alors parler de cela à voix basse, comme d'une chose

dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la

vérité[83]?»

[83] Lodge: _Les problèmes actuels des Sciences physiques_, in

_Revue Scientifique_ du 12 septembre 1891, p. 327.

DEUXIÈME GENRE

Lucidité ou clairvoyance

Qu'est-ce qu'un fait de _lucidité_?

«C'est la connaissance, par un individu A, d'un phénomène quelconque,

non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de

toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.»

C'est ainsi que Apollonius de Thyane _voit_, de Smyrne, l'assassinat

de l'empereur Domitien à Rome, que Swedenborg _voit_, de Gothenbourg,

l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue

religieuse, _voit_, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'écrie:

«Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!»

Les faits de ce genre sont très nombreux dans l'histoire;

malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus

prudentes réserves.

Fidèle à notre système, nous ne parlerons ici que des résultats

fournis, d'abord par une expérimentation aussi scientifique que

possible, ensuite par des observations accompagnées de sérieuses

garanties.

En rapprochant les deux définitions de la télépathie et de la

clairvoyance, on voit qu'en réalité elles ont entre elles fort peu de

différence.

La principale serait que, dans la _télépathie_, c'est l'influence d'un

esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable à lui,

tandis que, dans la _clairvoyance_, l'esprit du sujet prendrait, de

loin, _directement_, connaissance de certains faits qu'aucun autre

esprit ne reflèterait. Autrement dit, dans la _lucidité_, l'agent

serait supprimé, le _sujet_ existerait seul.

Et il doit arriver que l'on attribue à la télépathie des faits qui ne

relèvent que de la lucidité, et, bien plus fréquemment, que l'on

regarde comme dus à la lucidité des phénomènes produits par la

télépathie.

En outre, dans bien des cas de prétendue clairvoyance, la suggestion

involontaire de la part des assistants--qui connaissent, par exemple,

les lieux que décrit le sujet, alors qu'il est censé ne les avoir

jamais vus,--cette suggestion, mentale ou autre, intervient et

détermine plus ou moins les réponses du «clairvoyant».

En réalité--l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail

de Mme Sidgwick sur la lucidité,--la démarcation entre ces divers

phénomènes est très difficile à préciser.

Aussi, les cas de lucidité authentique sont-ils beaucoup plus rares

que ceux de télépathie, et la certitude est-elle ici encore plus

malaisée à acquérir.

Occupons-nous d'abord--comme de juste--des expériences.

Les plus sérieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le détail

dans la «_Relation de diverses expériences sur la transmission

mentale, la lucidité et autres phénomènes non explicables par les

données scientifiques actuelles_.»

M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les

fait ensuite décrire ou même reproduire par une somnambule. Dans

certains cas, les personnes présentes n'avaient aucune notion des

dessins. Sur 180 expériences de ce genre, 30 ont plus ou moins réussi.

D'après M. Richet, «cela indique la moyenne des jours de lucidité soit

pour Alice, soit pour Eugénie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles

ont des éclairs de lucidité, et encore, ce jour-là même, cette

lucidité est des plus variables et des plus incertaines.»

On voit avec quelle réserve l'habile expérimentateur se prononce. Nous

citerons pourtant, tout à l'heure, des expériences connexes de

celles-ci et qui lui ont donné de bien singuliers résultats: il s'agit

de la vision et de la description, par une somnambule, des états

morbides d'une personne étrangère.

Mme Sidgwick a repris les expériences de M. Richet sur la

clairvoyance, et elle est parvenue à démontrer, d'une façon presque

certaine, la réalité de la lucidité. Comme ces expériences sont fort

importantes, nous les citons tout au long, d'après Mme Sidgwick[84].

[84] Voir les _Annales des Sciences Psychiques_, no 3 (1re

année).

Expériences de Mme Sidgwick

Je voudrais exposer brièvement une série d'expériences conduites

par une de mes amies, qui sont assez encourageantes, à mon avis,

pour engager d'autres personnes à essayer d'obtenir des

résultats identiques.

Ces expériences consistent simplement à deviner des cartes

extraites d'un paquet, sans qu'elles aient été vues par

personne. Mon amie a fait environ 2,585 expériences de ce genre,

et, dans 187 cas, elle a deviné les cartes exactement, à la fois

selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de

ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour

savoir si c'était le trois de cœur ou le trois de pique). En

comptant ces cas comme demi-succès, nous arrivons à un total de

149 succès, trois fois plus grand que le nombre que le calcul

des probabilités attribue au hasard.

Toutes les expériences mentionnées plus haut ont été faites

alors qu'elle était entièrement seule.

Elle est si habituée à être seule que toute compagnie la

trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la

concentration mentale.

C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expériences que

nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande

agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas

réussi. Nous ne désespérons pas, cependant, de réussir dans

l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres

se livrent à ces expériences et nous en fassent part, au cas où

quelque clairvoyance aurait été constatée: les expériences de ce

genre semblent être un moyen de prouver son existence.

D'un autre côté, il est possible que les expériences d'autres

personnes expliquent les résultats obtenus par mon amie et les

rattachent à des causes connues, ce que nous déclarons ne

pouvoir faire.

Par conséquent, dans l'état présent de nos connaissances il est

impossible de déterminer le rôle que joue, dans la réussite, le

tempérament de l'expérimentateur, mais si, comme certains le

pensent, la transmission de la pensée, ou plutôt la lecture par

l'esprit, est seulement une forme plus élevée de la

clairvoyance.

Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer à ces

expériences, je vais décrire la manière d'opérer de mon amie.

Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et à mesure les

installe devant elle sur la table et les met en un tas compact.

Le jeu de cartes est toujours battu. Au début, elle avait

continué de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder

à l'envers, mais il lui vint à l'esprit qu'en opérant ainsi, il

lui était peut-être possible, d'une façon inconsciente, de

reconnaître les cartes par le revers, et c'est pour cette raison

qu'elle substitue à la carte un morceau de carton blanc, comme

un objet destiné à fixer ses regards. De cette façon, elle

voyait, non pas la véritable carte, mais quelque chose qui lui

ressemblait et qui devait l'inspirer dans son expérience (de

dénomination). Elle est d'avis qu'on doit éviter de se servir

deux fois de suite du même morceau de carton blanc, en raison de

la _persistance de l'image_. Cette façon de procéder n'est pas

indispensable à la bonne réussite. Elle pense, en somme, que

cela aide au succès; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison

de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent

trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30

expériences, tantôt plus, tantôt moins.

Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se

trouver l'esprit et le corps, au moment où l'on expérimente, mon

amie a peu de choses à dire. Elle est incapable d'indiquer

clairement le rapport qu'il y a entre les réussites et certaines

conditions de santé ou de dispositions au travail. Elle pense,

cependant, qu'elle ne peut pas réussir immédiatement après le

repas. Un état d'esprit, exempt de tout souci, semble la

condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqué dans ses

expériences.

Dans les nombres donnés plus haut, nous avons compris toutes les

expériences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total

de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui

contenait un certain nombre d'expériences infructueuses a été

détruit au début. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa

qu'il était important de les noter toutes. Elle a des raisons

pour penser que 80 expériences au moins ont été ainsi perdues,

et c'est ce nombre de 80 que nous avons supposé.

M. Dariex a raison de dire que «si l'expérience avait été faite, non

pas avec les mêmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou

renouvelés, la clairvoyance serait absolument démontrée d'une manière

irréprochable.»

Venons-en maintenant aux cas de lucidité spontanée.

Sans remonter loin dans le passé, on trouve, dans les ouvrages des

premiers auteurs qui ont écrit sur l'hypnotisme, des exemples de

somnambules _voyant_ à distance dans le présent, et même dans le

passé, toutes sortes d'événements: des scènes de meurtre, par

exemple, les reconstituant, aidant à trouver le coupable; d'autres

indiquent la place où l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent

eux-mêmes, sans aucune hésitation, etc., etc.

Actuellement même, il existerait, paraît-il, un médecin de campagne

qui, par l'intermédiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir

de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui

demandent son aide; il emporterait ainsi les remèdes que, d'avance, il

saurait leur être nécessaires...

Par malheur, toutes ces observations manquent de contrôle. Il n'en est

pas ainsi de celles qu'a réunies, dans sa consciencieuse étude, Mme

Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont été soumis à une critique

éclairée et confirmés par des témoignages aussi précis et aussi

nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il

ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidité ou

de clairvoyance véritable doivent être infiniment rares. Dans un grand

nombre de circonstances, en effet, on attribue à la lucidité ce qui,

en réalité, est le fait soit de la télépathie, soit de suggestions

involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions

chez le sujet. Nous répétons d'ailleurs que le départ à faire entre

ces diverses causes possibles est très délicat, très malaisé.

[85] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, 1re année, no 5 et

suivants.--Mme Henry Sidgwick: _Essai sur la preuve de la

clairvoyance_.

Pour fixer les idées, disons encore une fois que le problème de la

véritable lucidité se pose ainsi:

Est-il possible à un sujet, dans l'état de veille ou dans l'état de

sommeil hypnotique, de décrire exactement des lieux qu'il n'a jamais

vus, ou des événements qui se passent loin de lui, alors qu'_aucune

des personnes_ qui l'entourent ne connaît ni ces lieux ni ces

événements?

Nous répondrons en citant l'observation suivante, empruntée au travail

de Mme Sidgwick et qui nous paraît réaliser à peu près les conditions

exigées[86]:

Un hypnotiseur, M. Hansen, possède un sujet, M. Balle, avec lequel il

tente des expériences de lucidité. Voici, d'après Mme Sidgwick, les

documents relatifs à deux de ces expériences.

[86] Voir _Annales_ no 4, 2e année. On trouvera dans ce numéro

plusieurs autres observations de ce genre.

Notre mère, disent les frères Suhr, habitait, à cette époque,

Rœskilde, en Seeland. Nous demandâmes à Hansen d'envoyer

Balle la visiter. Il était tard, dans la soirée, et, après

avoir un peu hésité, M. Balle fit le voyage en quelques

minutes. Il trouva notre mère souffrante et au lit; mais elle

n'avait qu'un léger rhume qui devait passer au bout de peu de

temps. Nous ne croyions pas que ceci fût vrai, et Hansen

demanda à Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la

rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire;

mais Hansen insista, et il lut: «Skomagers traede». Nous

pensions qu'il se trompait complètement, car nous savions que

notre mère habitait dans une autre rue. Au bout de quelques

jours, elle nous écrivit une lettre dans laquelle elle nous

disait qu'elle avait été souffrante et s'était transportée

dans «Skomagers traede».

La soussignée V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine

Chrristensen, fut témoin d'une autre expérience.

«A cette époque, ma femme habitait, à Slora Goothaab, une

grande ferme sur la route de Goothaab, près de Copenhague;

mais elle était allée à Odense voir un parent et M. Hansen et

sa femme qui, comme je l'ai déjà dit, étaient alors établis à

Odense. La séance eut lieu dans la pièce ci-dessus mentionnée.

Ma femme désira savoir ce qui se passait à Slora Goothaab, dans

la maison de l'ingénieur des télégraphes Schjotz, avec la

famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de

faire à M. Balle des questions à ce sujet. Elle savait très

bien qu'aucun d'eux n'était jamais allé à l'endroit en

question. M. Hansen prit alors une lettre écrite par ma femme

et la plaça sur le front de M. Balle hypnotisé, en disant:

«Essayez de trouver l'endroit où habite l'auteur de cette

lettre.» Balle: «C'est inutile, puisqu'elle est dans cette

pièce.» Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle

trouvât la maison et après avoir hésité un peu, d'abord parce

qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que,

comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, «il

fait si noir ici.» «Eclairez votre esprit et voyez», répondit

Hansen; et Balle continua à avancer: «M'y voilà», dit-il

quelques instants après.

Hansen: «Que voyez-vous?»--Balle: «Cela ressemble à un

château.»--H...: «Entrez dans la maison.»--B...: «Il y a de

grands escaliers.»--H...: «Très bien! Maintenant il faut aller

dans la chambre de la dame.»--B...: «Il n'y a personne.»--H...:

«Pas un être vivant?»--B...: «Mais si! un serin dans une

cage.»--H...: «Où est-elle posée?»--B...: «Sur une commode.»

Ma femme fit la remarque que ceci n'était pas exact, car la

cage était toujours sur la fenêtre; mais Balle persista à

l'affirmer.

Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut

savoir comment ils allaient.

--H...: «Allez chez la famille, et voyez comment vont les

enfants.»--B...: «En voici deux au lit.»--H...: «Il faut en

trouver d'autres.» Balle chercha beaucoup; enfin il s'écria:

«En voilà encore un! Eh! non, c'est une poupée», dit-il avec

indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque

chose. En dépit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put

trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame

très malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci était

exact, c'était une Miss Mary Kruse... Elle était très malade

quand ma femme avait quitté Copenhague, et le docteur ne

croyait pas qu'elle pût vivre, car elle était phtisique au

dernier degré. H...: «Comment va Miss Kruse?»--B...: «Très

mal.»--H...: «Mourra-t-elle?»--B...: «Elle se rétablira.»

Lorsque ma femme revint à Slora Goothaab, elle ne dit rien de

ce qui était arrivé, mais demanda à une autre sœur de M.

Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours été

bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours été

à sa place accoutumée, excepté un soir où elle l'avait mis sur

la commode pour le préserver du froid. Quant aux enfants, elle

dit que deux d'entre eux, précisément le jour en question,

étaient allés voir le frère de leur père, Schjotz, le

manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street, à Copenhague. La

dame malade vit toujours et est depuis plusieurs années

directrice d'une grande école de filles, dont on dit beaucoup

de bien à Iredriksbergs Allé, près de Copenhague.

Ont signé en témoignage de la vérité du récit ci-dessus:

ANTON TILHELM SUHR, photographe.

Ystad (Suède), 30 août 1891.

VALDEMAR BLOCH SUHR, artiste dramatique et peintre.

En réponse à mes questions, M. Anton Suhr m'écrit sur une carte

postale, datée du 9 octobre 1891: «Les notes que vous avez sont

un abrégé du procès-verbal (mon frère l'a eu en sa possession,

et il l'a écrit pendant les expériences du clairvoyant) et

exactement dans les mêmes termes.»

Alfred BAIKMAN.

Nous entendîmes parler, pour la première fois, de ce cas de

clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu

l'amabilité, d'écrire pour nous le récit suivant de ses propres

souvenirs de cette circonstance, et nous a adressé à M. Anton

Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'écoula quelque temps

avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr,

en Suède.

13 mai 1889.

En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de

mentionner un exemple de ce que je considère comme la

clairvoyance indépendante. Le docteur Neyers me demanda alors

de le mettre par écrit. C'est ce que je vais faire, et

j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que

possible, car je crois que ma mémoire les a fidèlement retenus;

si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront être

rectifiées par deux gentlemen présents, dans la circonstance,

et dont je donne les noms.

En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent

deux jeunes gentlemen, établis dans la ville comme

photographes; ils étaient frères, fils d'un fameux jardinier

paysagiste et neveux d'un prédicateur alors en vogue, le R.

Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch, à Copenhague. L'aîné

s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En

outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nommé Valdemar

Balle, maintenant avocat à Copenhague.

A différentes reprises, j'avais hypnotisé M. Balle, mais

j'avais seulement essayé de le mettre dans l'état hypnotique

caractérisé par la léthargie et l'anesthésie, ou encore de

produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les

expériences avaient été plutôt faites pour l'amusement de mes

deux amis, les frères Suhr, que dans un but de recherche.

Cependant, M. Balle qui, à cette époque, étudiait et

travaillait beaucoup, se sentait très reposé et fortifié après

chaque sommeil magnétique, et me demandait parfois de

l'endormir pendant peu de temps; après quoi il était

généralement très en train et prenait une part active à la

conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant

son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oublié les

détails: peut-être M. Bloch Suhr, qui a une excellente mémoire,

se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conservé un souvenir très

net de ce qui suit:

Un soir, quand j'eus hypnotisé M. Balle, et qu'il fut

profondément endormi dans un fauteuil, l'aîné des frères Suhr

me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement à

Roskilde, ville de Seeland, à environ 75 ou 80 milles anglais,

dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nièce de

Suhr. J'y consentis et j'ordonnai à Balle d'aller à Roskilde.

Il y était d'abord peu disposé, il dit ensuite: «Me voilà à

Nyborg (ville à 16 milles de distance); mais je n'aime pas à

traverser l'eau: il fait si sombre!» Je lui répondis de n'y

point faire attention, mais de continuer jusqu'à Roskilde. Peu

après il dit: «Je suis à Roskilde.» Ma réponse fut: «Eh bien!

alors, trouvez M. Suhr.» Un instant après, il dit qu'il se

trouvait près du logis de Mrs. Suhr. Afin de vérifier si

c'était exact, je lui demandai: «Où demeure-t-elle?» Il donna

le nom de la rue et, si j'ai bonne mémoire, dit que la maison

était au coin.

Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse,

j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'était

exact, mais celui-ci hocha la tête et me fit signe que le

clairvoyant se trompait. Je dis à Balle qu'il se trompait et

qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez

indigné, répliqua: «Je ne peux pas lire peut-être? Le nom de la

rue est écrit là, vous pouvez lire vous-même.» Je crois que ce

nom était Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sûr. Je me

souviens, cependant, que les deux frères Suhr me dirent que ce

n'était pas là la rue où habitait leur mère. Mais, comme le

clairvoyant paraissait blessé que j'essayasse de le corriger,

je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de

voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu

disposé, et il donna pour excuse que la porte était fermée. Je

lui dis d'entrer quand même. «Je suis entré», répondit-il

ensuite, et alors je lui demandai: «Comment va Mrs. Suhr?»

«Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas

grave; ce n'est qu'un léger rhume. Elle pense à Valdemar: elle

lui écrira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois

choses.» Il cita trois choses relatives à des affaires. J'ai

oublié ce que c'était. Je le réveillai alors, et les frères

Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait

données n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une

erreur complète, par rapport à l'adresse de leur mère, qui

n'habitait pas là où Balle l'avait dit. Je crois que c'était

deux jours après que Valdemar reçut de sa mère une lettre qui

prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'était

transportée dans la maison que Balle avait indiquée pendant son

état hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune idée. Elle

avait eu réellement un léger rhume et parlait de trois choses

dont Balle avait fait mention, presque dans les mêmes termes

qu'il avait employés.

Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions

rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous

n'était jamais allé à Roskilde, et nous ne connaissions pas le

nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce

cas, il ne pouvait y avoir de télépathie, attendu que le

clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions

aucune idée, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans

son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai considéré le cas

à tous les points de vue possibles, et il me semble que la

découverte de la ville et de l'adresse sont de la clairvoyance

pure, tandis que, à partir du moment où le clairvoyant est

entré dans la chambre de Mrs. Suhr, il semble avoir lu dans sa

pensée.

Carl. HANSEN.

Le clairvoyant a mentionné, dans ce cas, dit Mme Sidgwick, trois

faits déterminés, inconnus à tous ceux qui étaient présents et

qu'il n'était guère probable de deviner: la rue dans laquelle

habitait Mrs. Suhr, l'endroit où était le serin et l'absence des

enfants. Et le dernier cas, tel qu'il est décrit, ressemble plus

à de la clairvoyance indépendante qu'à aucune sorte de lecture de

la pensée, car, si M. Balle avait reçu son information de

l'esprit d'une personne de Slora Guothaab, on supposera qu'il

aurait dit immédiatement: «Les autres enfants ne sont pas là!»,

au lieu de les chercher mentalement dans la maison sans les

trouver.

Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question · 第 7 / 17 段