médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après
avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête
d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement
endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les
symptômes morbides--quels qu'ils soient--du premier[64].
[64] Luys et Encausse: _Du transfert à distance à l'aide d'une
couronne aimantée_. (Communication faite à la Société de
Biologie, séance du 16 novembre 1890.)
De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les
dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte
que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'_experimentum
crucis_ des alchimistes reste encore à faire au sujet de la
possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve,
du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la
projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui
fait percevoir, soit de celui qui perçoit.»
Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout
le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de
l'_extériorisation de la sensibilité_, était reconnue scientifiquement
exacte[65].
[65] Voir de Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel
et Carré, 1892).
De la télépathie _expérimentale_, «de celle où l'expérimentateur et le
sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience,
passons à la télépathie _spontanée_; ici, l'agent n'exerce aucune
action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve
l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]».
[66] Gurney, Myers et Podmore: _Hallucinations télépathiques_;
traduction Marillier.
Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être
rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de
pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à
distance par le _sujet_ a été _voulue, imaginée fortement_ par
l'agent. Dans les _hallucinations véridiques_, dont nous allons parler
et qui constituent la _télépathie spontanée_, l'objet qui apparaît
n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent.
Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu
probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre
image et en même temps à B.
Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a
voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une
personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait
d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de
projection du _double_ peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire
entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie
spontanée.
Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du _Phantasms
of the Living_:
IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W.
Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de
l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses
papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été écrit
en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques
changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui l'a
déclaré exact.
Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus
d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques
milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de
l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant
minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas
du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me
réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien
se fût passé.
Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai:
«N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»--«Certes oui, me
répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec
M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi
il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même.
Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma
pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de
quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal
pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai,
je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous
regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais,
dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à
cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des
vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon
expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois
que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans
l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais
j'attendais probablement une invitation à parler.»--Quelques
semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même
succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma
tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était
à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais
il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après
que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut
communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un
peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience.
Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison
apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois,
je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit
précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé.
Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en
ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination:
Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait
lui-même transcrit d'un _journal_ qui a été perdu depuis.
V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le
soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande
puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute
la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du
devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road,
Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma
connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de
vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23,
Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de
Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que
j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple
raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir
en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du
matin, très décidé à manifester ma présence.
Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre
conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que
j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant:
«Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu
debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et
lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa
petite sœur, qui me vit aussi».
«Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle
m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui
demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que
c'était vers une heure du matin».
Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le
signa.
C'était la première fois que je tentais une expérience de ce
genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup.
Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue;
j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est
impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence
mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais
l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas
encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en
action à certains moments, lorsque je le veux.
S. H. B.
Voici maintenant comment Mlle _Verity_ raconte l'événement:
Le 18 janvier 1893.
Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road,
Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers
une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort
effrayée; mes cris réveillèrent ma sœur, qui vit aussi
l'apparition.
Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce
qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du
coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne
peut s'effacer de ma mémoire.
L. S. VERITY.
En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute:
Je n'avais jamais eu aucune hallucination.
Mlle E. C. Verity dit:
Je me rappelle l'événement que raconte ma sœur, son récit est
tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même
moment et dans les mêmes circonstances.
E. C. VERITY.
Mlle A. S. Verity dit:
Je me rappelle très nettement qu'un soir ma sœur aînée me
réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du
lit où elle couchait avec ma sœur cadette, et elles me
racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B...
debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était
en tenue de soirée, me dirent-elles.
A. S. VERITY.
M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette
nuit-là.
Mlle E. C. Verity dormait quand sa sœur aperçut l'apparition,
elle fut réveillée par l'exclamation de sa sœur: «Voilà S...»
Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son
hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il
faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et
qu'on ne pouvait, par conséquent, la considérer comme prédisposée
à éprouver des impressions de ce genre. Les deux sœurs sont
également sûres que l'apparition était en habit de soirée, elles
s'accordent aussi sur l'endroit où elle se tenait. Le gaz était
baissé et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'eût
pu voir une figure réelle.
Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus
grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parlé tout
à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout d'abord, elles
n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la
bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire.
Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle
n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste surtout
cette forme particulière du merveilleux.
Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera
d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons
aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui
offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond,
puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le
_lendemain de la mort_.
C'est sur ces _Hallucinations véridiques_ qu'a surtout porté l'enquête
de la _Society for psychical Researches_, enquête que poursuivent la
_Société de Psychologie physiologique_ et les _Annales_ de M.
Dariex[67].
[67] Voici les termes dans lesquels est faite cette enquête:
«Vous est-il arrivé, alors que vous étiez complètement éveillé,
d'éprouver l'impression nette de voir un être vivant ou un objet
inanimé, sans que vous puissiez rapporter cette impression à
aucune cause extérieure? Vous est-il arrivé, dans les mêmes
conditions, d'éprouver l'impression nette d'être touché par un
être vivant ou un objet inanimé, ou bien d'entendre une voix
humaine, etc., etc.?»
Il suffit de demander à M. Dariex, 6, rue Du Bellay, à Paris, des
feuilles d'observation contenant ce questionnaire détaillé.
Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de
ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à
une personne, au moment même ou, _sans qu'elle s'en doute le moins du
monde_, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque
danger.
Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et
l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à
une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel.
Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces
hallucinations _véridiques_ sont bien moins rares qu'on ne pensait.
Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont
de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être
autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur
n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment
rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on _soutient_ avoir vu
ce qu'on _désire_ avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé,
autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement.
Le malheur, en ces questions, est--on ne saurait trop le répéter--que
l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des
conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et
même--comme dit M. Héricourt--«quand nous les connaissons, ces
conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent
le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet,
dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie
étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un
événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie
préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement,
échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait
une démonstration de physiologie[68].»
[68] Héricourt: _Annales des Sciences psychiques_ (no 5, 1re
année).
C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la
valeur des documents.
«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura
fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne
sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel,
aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la
contagion de la tuberculose[69]».
[69] Richet: Lettre-préface des _Hallucinations télépathiques_.
Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1º chacun des cas
qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2º le total de
ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les
mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité
de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment
une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute
valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du
moins la probabilité très grande des faits de télépathie.
Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M.
Dariex[70]:
1º L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique visuelle_
serait _quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq_
fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite. 2º
L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique auditive_
serait _un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent
quatre-vingt-dix_ fois plus probable que celle de la coïncidence
fortuite.
[70] Pour les éléments de calcul, voir les _Annales des Sciences
psychiques_ (no 3, 2e année).
Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car
rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement
multiples et délicates.
Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a
consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont
une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se
méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].»
[71] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
Deux-Mondes_, 1er nov. 92.
Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que
pour indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait
invraisemblable.»
Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant
qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la
vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit
est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille;
suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes,
etc.
Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs:
l'_agent_ dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le
_sujet_ qui perçoit ces manifestations.
Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque
toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les
cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la
production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il
_ne sait pas_ que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte
alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective?
par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une
hallucination qui représente un de ses amis, _dans un costume_ avec
lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il
arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est
apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer
comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type
d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si
c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent
les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme
il est probable) de tous les deux à la fois[72]».
[72] _Hallucinations télépathiques_, traduction de Marillier,
page 270.
C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez
le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des
phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts.
Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet
état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne
le sujet.
Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des
hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans _un
état de santé parfaite_; que le tempérament ni le sexe ne semblent
influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet
en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se
manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid
sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le
sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou
d'un parent[73].
[73] Pour plus de détails, voir l'étude de M. Paulhan citée plus
haut et les _Hallucinations télépathiques_ de Gurney, Myers et
Podmore.
Quant aux _apparitions_ elles-mêmes, elles sont le plus souvent
rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort
de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général,
lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle
ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce
qui les distingue des autres apparitions, des _matérialisations_, dont
nous aurons à parler plus loin.
On le voit, les hallucinations de nature télépathique ont beaucoup de
points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74].
[74] Voir _Hallucinations télépathiques_, page 165 et suivantes.
Ce qui les en différencie réellement (outre, bien entendu, leur
coïncidence avec un fait réel), c'est, «d'une part, le fait que les
hallucinations _visuelles_ télépathiques sont beaucoup plus fréquentes
que les hallucinations _auditives_ (le contraire a lieu dans les
hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion
considérable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations
subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les
cas de télépathie[76].»
[75] Chez les aliénés, notamment, la proportion des
hallucinations auditives aux visuelles est comme de 3 à 1
(Esquirol). Dans son beau _Traité_, Brierre de Boismont attribue
le 2e rang aux hallucinations visuelles. (_Des Hallucinations_,
page 88, Baillière, 1852).
[76] _Hallucinations télépathiques_, page 207.
Laissant de côté les cas qui se produisent pendant le sommeil (_rêves
véridiques_)[77] ou dans un état intermédiaire au sommeil et à la
veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations
véridiques que le sujet perçoit dans un état de veille parfaite et qui
lui donnent l'illusion absolue de la réalité.
[77] On a des exemples réels de ces rêves où le dormeur a vu
l'image d'une personne qui mourrait loin de là ou qui était en
péril. Mais ici l'observation est particulièrement délicate. «En
effet, les rêves sont souvent confus et obscurs, et la
connaissance du fait réel peut, après coup, donner au souvenir
une précision et une clarté que n'avait point l'image apparue.
Ensuite, des millions de personnes rêvent toutes les nuits, et il
n'est point étonnant que parmi ces millions et ces millions
d'images qui traversent des millions d'esprits, il y en ait
quelques-unes qui coïncident par hasard avec des faits réels.»
Cependant, malgré ces objections, on trouvera dans le livre de
MM. Gurney, Myers, etc., des exemples indéniables de _Rêves
véridiques_. (Voyez page 97 et suivantes).
Nous les diviserons en _visuelles_, _auditives_ et _tactiles_.
Dans un second groupe, nous étudierons les hallucinations
_réciproques_, celles, beaucoup plus rares, où deux personnes
s'apparaissent l'une à l'autre en même temps.
Et enfin les hallucinations _collectives_ qui affectent plusieurs
sujets à la fois.
_A._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES VISUELLES
Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement à
ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles présentent
tous les degrés de netteté possibles, depuis celui où le sujet hésite
sur le degré d'extériorité qu'il convient d'attribuer à la vision,
jusqu'à l'illusion de la réalité la plus complète, jusqu'à
l'objectivation absolue.
Voici un cas où l'illusion semble avoir été complète. Nous
l'empruntons, comme tous ceux qui suivront, à l'excellente traduction
que M. Marillier a publiée du _Phantasm of the Living_[78]:
[78] Comme, en un sujet encore si discuté, on ne saurait apporter
trop de preuves, nous ferons suivre chaque observation de tous
les documents qui la confirment.--Les chiffres romains indiquent
le numéro de l'observation dans la traduction française abrégée,
les chiffres arabes ce numéro dans le livre anglais.
LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui à la troisième
personne dans ce récit, en est le véritable auteur; nous le
connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait
souhaiter que son nom ne soit pas publié; mais nous sommes
autorisés à le faire connaître aux personnes qui voudraient
examiner le cas de plus près. Ce récit nous est parvenu peu de
semaines après l'événement.
N. J. S. et F. L. étaient employés dans le même bureau; ils
avaient noué des relations intimes qui continuèrent pendant
environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi
19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir
souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui
lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un
médicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux.
Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'était fait
examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux
ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il eût rien de sérieux.